Baudelaire, Les Fleurs du Mal
« Au lecteur »
Commentaire linéaire
Notre étude porte sur le poème entier
La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d'une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas ! n'est pas assez hardie.
Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
C'est l'Ennui ! - l'oeil chargé d'un pleur involontaire,
Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère !
Introduction
Quand on commence, quand on entre dans les Fleurs du Mal, tout de suite, on a ce poème « Au Lecteur » qui nous prend par la main, un peu comme dans La Divine Comédie. Vous savez, Virgile invite Dante à visiter les Enfers.
Mais chez Dante, le but était surtout de nous montrer les tourments des Enfers, les châtiments des mauvaises actions, pour mieux nous mettre en garde contre le péché et nous dissuader de mal agir…
Alors que Baudelaire joue ce rôle de moraliste pour mieux nous amener vers sa démarche poétique. Désabusé, indulgent avec nos erreurs, amusé par nos faiblesses, il nous invite surtout à rechercher une certaine beauté qui fleurit au cœur du mal…
Problématique
Comment Baudelaire joue-t-il avec cette posture de moraliste désabusé pour mieux la dépasser et nous inviter à découvrir le charme étrange et paradoxal des Fleurs du Mal ?
Axes de lecture pour un commentaire composé :
Dans ce premier poème du recueil, Baudelaire invite son lecteur dans un tableau fascinant des faiblesses humaines. Mais on va voir que cette posture de moraliste désabusé lui permet surtout de mettre en valeur tout ce qui fait l'originalité et le charme étrangement paradoxal de ses Fleurs du Mal.
Pour la lecture de ce poème, j’ai fait appel au talent de Maxime Michel, qui n’hésite pas sur sa chaîne à dire à nos grands auteurs comment ils auraient pu faire encore mieux !
Premier mouvement :
Un tableau des failles humaines
La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
Alors, on entre dans le poème, et donc dans le recueil lui-même, par une étrange énumération des faiblesses humaines. Étrange d'abord parce que ici le péché n’est en fait qu’une catégorie de défauts parmi d’autres. Et donc ce n'est pas seulement nos fautes qui sont visées par Baudelaire, mais bien toute la variété du tableau des failles de la nature humaine. Il se situe d’emblée au-delà de la posture d’un moraliste.
On dirait aussi que cette énumération suit une logique de cause conséquence, regardez : la sottise entraîne l’erreur qui entraîne le péché. Mais ici, au lieu de trouver le châtiment comme conséquence du péché, on trouve quoi ? La lésine, c’est-à-dire, l’accumulation sordide de petits intérêts… Pour Baudelaire, l’Enfer n’est rien d’autre que cette multitude de petites culpabilités qui nous tourmentent.
Vous savez, contrairement au regret, le remords concerne un acte qui a vraiment été accompli, c'est un désir coupable qui a été réalisé. Et voilà pourquoi nos remords sont aimables. L’oxymore (l'association de deux termes contradictoires) permet surtout à Baudelaire de nous montrer la beauté paradoxale de ces remords, de fausses larmes qui cachent des souvenirs heureux.
Le mot « repentir » ici, reprend ce préfixe -re, avec cette idée de répétition ou de retour en arrière : et on voit alors comment le repentir n’est en fait encore qu’une manière de se complaire dans le souvenir de nos jouissances passées.
Et on n'oublie pas aussi que Baudelaire était critique d'art : le repentir en peinture, c'est le fait de recouvrir une première ébauche : on est bien dans une métaphore très picturale…
D’ailleurs, la comparaison fait surgir une image particulièrement saisissante : l’être humain est comme un mendiant, ses défauts sont des parasites. Le point commun, c’est le fait de nourrir ce qui nous fait du mal, par faiblesse ou par complaisance. La diérèse qui compte comme une syllabe entière, insiste sur le mot « mendiant »… Baudelaire nous met sous les yeux, de façon abrupte, ce symbole de la condition humaine.
Tout le poème est envahi par des allégories, regardez : chaque défaut s’allie aux autres pour agir « occuper … travailler ». Il prennent ensuite réellement des caractères humains : « être têtu … être lâche ». C’est amusant d’ailleurs parce que l’inverse de la lâcheté, n’est pas le courage, mais l’entêtement. L’inverse d’un défaut reste un défaut.
Les étymologies sont révélatrices *occupare = prendre avant les autres, envahir un espace, ou encore « travailler » qui provient d’un instrument de torture, le tripalium : Baudelaire nous fait voir ces défauts comme une armée de barbares ou de démons qui torturent à la fois nos esprits et nos corps.
Le fait d’avoir comme ça des hémistiches parfaitement équilibrés donne une impression de totalité, regardez. L’esprit d’un côté, le corps de l’autre. Et donc le grand absent ici, c'est l'âme : ces démons torturent avant tout l'esprit et le corps. Baudelaire utilise l’imaginaire chrétien pour représenter un enfer terrestre.
Dans le même sens « nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches » : une moitié de nos actions sert d'excuse à l'autre moitié, tout acte généreux cache un intérêt. « payer grassement nos aveux ». La première personne est à la fois sujet et complément : on ne se donne jamais qu’à soi-même. Baudelaire, là, nous donne une vision pessimiste de la nature humaine.
Et la religion elle-même est présentée comme inutile : « croyant par de vils pleurs laver toutes nos tâches ». Vous entendez l'intention satirique dans le mot « croyant », le participe présent désigne bien une erreur de jugement : Baudelaire se moque de la confession chrétienne, qui serait comme une concession au péché, une indulgence à bon compte.
Mais en même temps, on voit bien que Baudelaire considère les humains dupes de leur condition : ils entrent gaiement dans le chemin bourbeux. Ils ne sont punis que d’avoir cédé à la facilité. Mais c’est à ce moment que ce « nous » utilisé depuis le début devient problématique : est-il lui-même encore dupe, avec son lecteur ? On peut déjà se poser la question : sa poésie est-elle une œuvre de complaisance ou de lucidité ?
Ces « vils pleurs » : c’est presque un genre poétique, la complainte, le lyrisme, mais que Baudelaire présente sous forme d’hyperbole (c’est exagéré) : il faudrait beaucoup de larmes pour laver ces tâches ! On comprend donc que Les Fleurs du Mal vont se démarquer de la poésie romantique qui est à la mode à son époque.
Deuxième mouvement :
Une descente aux Enfers
Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
On entre maintenant dans le cœur du poème, notamment avec les compléments circonstanciels : « sur l’oreiller du mal » devient « vers l’Enfer » et enfin « à travers des ténèbres ». Et tout ça de manière très progressive : « longuement » ou encore « d’un pas » vous sentez comment ils oscillent entre une valeur de manière, de temps et de lieu ?
On descend d'un pas après être entrés dans le chemin bourbeux : on est bien dans cette référence à la Divine Comédie où Virgile prend Dante par la main pour lui faire découvrir les Enfers…
On a d’ailleurs deux présentatifs qui ponctuent les deux quatrains « c’est satan » puis « c’est le diable ». Baudelaire nous les montre du doigt, et bien sûr ce sont deux grandes métaphores très riches.
D’abord « Satan berce notre esprit et vaporise notre volonté ». Traditionnellement, le sommeil Narcos est le frère de la mort, Thanatos. Cet endormissement nous prépare déjà à la descente aux Enfers qui va suivre.
Mais c’est surtout une métaphore qui tire toute sa symbolique de l’alchimie : Satan Trismégiste, c’est-à-dire « trois fois grand » fait référence au dieu Hermès, ou encore Mercure pour les Romains, le dieu qui aurait inventé l’alchimie.
La métaphore est filée : Satan, allégorie du mal, est aussi alchimiste. Tandis que notre volonté (ce qui nous permettrait de combattre le mal) est un métal précieux. Et dans cette métaphore, il est vaporisé, c'est d'ailleurs une réaction chimique qui a un nom très évocateur : la sublimation…
Tout ça en dit long aussi sur la manière dont Baudelaire conçoit sa poésie : si Satan transforme l’or en fumée, le poète, au contraire, transforme la boue en or, l’horreur du quotidien en beauté, le mal en Fleurs :
Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,
Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.
Baudelaire, Les Fleurs du Mal (Ébauche d’un épilogue pour la 2e édition), 1861.
On retrouve même cette réaction chimique dans la syntaxe, regardez : « notre volonté // est tout vaporisé »... Le verbe d’état est séparé de son sujet, c’est un enjambement (la phrase se prolonge d’un vers à l’autre). Comme une fumée qui s’échappe et déborde le vers, le rythme du poème imite cette fuite en avant, cette vaporisation de la volonté.
Regardons maintenant la deuxième grande métaphore de ce passage : les humains sont comme des marionnettes manipulées par le mal lui-même. Baudelaire, moraliste désabusé, prend un malin plaisir à soulever un coin du rideau pour nous faire voir l’envers du décor.
Mais ce n'est qu'un début : ces deux grandes métaphores sont sans cesse présentées comme un véritable piège tendu aux humains. D’abord avec le chiasme : notre esprit, notre volonté, sont encadrés par Satan, ce savant chimiste. Ici, les rimes embrassées sont en plus particulièrement signifiantes : les appâts qui nous remuent, guident nos pas, vers ce qui pue, c’est à dire, vers notre propre décomposition.
Dernier point intéressant : le mouvement ascendant de la volonté vaporisée s’oppose au mouvement descendant vers les Enfers. Dans tout ce passage, on dirait que Baudelaire s’amuse à illustrer l’expression : « L'Enfer est pavé de bonnes intentions ». Pour le moraliste désabusé, ces bonnes intentions ne sont en fait que des excuses pour abandonner notre propre volonté, et c’est exactement ce qui va se passer ensuite.
Troisième mouvement :
La beauté des vices
Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d’une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.
Dans ce troisième mouvement, l’image de la nature humaine s’est encore dégradée : le mendiant est maintenant un « débauché pauvre ». Qu'on ne peut même pas plaindre, avec l'adjectif postposé, ce n’est pas un « pauvre débauché ». Il n'est donc plus victime, il est coupable : il ne mendie plus, il prend un plaisir clandestin.
Dans cette image, le plaisir se confond avec le nécessaire pour vivre : « manger » est associé à « baiser ». « L’orange pressée » rappelle le « sein martyrisé ». Dans ce tableau un peu grotesque de la condition humaine, les vices sont devenus des besoins vitaux : le travail même du moraliste devient dérisoire.
L’orange est en plus un symbole particulièrement riche : le fruit de l’hiver, le fruit d’or, celui du jardin des Hespérides... et dont les fleurs sont associées à la pureté et au sommeil depuis l’antiquité…
L’intelligence de l’allégorie prend des proportions à vous-même inconnues [...] l’allégorie, ce genre si spirituel, [...] est vraiment l’une des formes primitives les plus naturelles de la poésie.
Baudelaire, Les Paradis Artificiels, 1860.
Alors que le sein vide et l’orange pressée n’ont plus rien à offrir, au contraire, la mort, elle, coule à flot « fleuve invisible ». Comme souvent chez Baudelaire, les métaphores suivent un véritable fil conducteur. Alors que le 5e quatrain est celui du manque, le 6e sera celui de l’excès. C’est d’ailleurs le sens du verbe riboter : manger et boire avec excès.
La métaphore qui vient juste après est donc particulièrement impressionnante : la simple vermine du début est devenue « un million d’helminthes » c’est-à-dire, des vers intestinaux, avec la diérèse qui insiste sur l’hyperbole et le participe présent qui inscrit leur action dans la durée.
En fait, ce sont ici deux métaphores comparées entre elles : l’image des vers prépare et illustre celle des démons. Nos tentations, nos vices, sont des démons qui nous dévorent vivants comme des parasites. La conjonction de toutes ces images crée une véritable hypotypose : une description saisissante et animée.
« Quand nous respirons, la mort » vous entendez ? En lisant ce vers, on peut d’abord penser que la mort est COD du verbe « respirer ». Le verbe descendre est en plus rejeté au début du vers suivant. C’est un enjambement qui illustre bien ce mouvement de débordement du fleuve. Baudelaire nous attire progressivement dans sa réflexion, un peu comme Charon qui nous invite à traverser le Styx.
Cette troisième métaphore du fleuve est liée aux deux précédentes, notamment avec l’assonance en on : « million … démons … respirons … poumons ». Au fond, c’est une seule et même image : le fleuve, les parasites, les démons, c'est toujours à chaque fois une seule et même chose... le temps qui passe. Et finalement, le Mal ne provient que de cette vanité envahissante.
On a vraiment une image qui prend tout l’espace disponible, et pourtant, en même temps, tout se passe de manière discrète et souterraine, regardez : « dans nos cerveaux », un fleuve « invisible », des plaintes « sourdes ». Toutes ces tentations nous travaillent en secret. Alors que « le viol, le poison, le poignard, l’incendie » sont justement des crimes qui vont du plus caché au plus visible.
« Broder » c’est-à-dire, rendre visible, décorer, ornementer un vêtement. On dirait qu’avec ce verbe, ces différents crimes violents deviennent des fileuses, un peu comme les Parques de la mythologie, qui dévident et tranchent le fil de la vie des mortels…
Mais le verbe « broder » est à la forme négative : « Hélas ! » et là c'est un tournant : on voit le moraliste sous nos yeux, se mettre à regretter qu’au moins notre âme ait la hardiesse d’assumer ses crimes en pleine lumière, fût-elle celle d’un incendie. En fait là, c'est le moment où il laisse la parole au poète qui lui, ne cherche pas spécialement la moralité, mais plutôt une certaine beauté qui se cacherait dans ce tableau des faiblesses humaines.
C'est particulièrement intéressant, parce que jusqu'ici, et notamment en héritage du XVIIe siècle, le beau, le bien, le bon allaient toujours plus ou moins ensemble. Et là, ce que fait Baudelaire est novateur, il sépare ces trois notions, ou plutôt, il sépare la notion de beauté des deux autres.
Mais ça reste quand même un peu déceptif : « Le canevas banal de nos piteux destins » tout ça renvoie au monde du théâtre : nos vies ne suscitent pas l'intérêt des canevas de la commedia dell’arte ni la terreur et la pitié de la tragédie…
On voit bien comment Baudelaire détourne le motif baroque du Theatrum Mundi : si le monde est un théâtre il n’en a pourtant pas l’intérêt esthétique… Et c’est là que va intervenir le poète…
Et donc tout naturellement on va trouver tout un vocabulaire esthétique : « broder de leurs plaisants dessins ». Dessin, c'est un homophonie (deux mots qui se prononcent pareil), on peut entendre dessein : Voilà une intention des Fleurs du Mal. Mais ce n’est pas tout, on va voir que tout ça va prendre une dimension quasiment métaphysique, dans un véritable coup de théâtre…
Quatrième mouvement :
Un monstre paradoxal
Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
C’est l’Ennui ! — l’œil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
— Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère !
On a un peu l’impression maintenant de d’assister à la présentation d’un numéro de cirque : le ton est très oral, avec cette phrase très longue, qui déborde du quatrain, l'exclamation, le présentatif, le triple superlatif qui monte en puissance « plus laid, plus méchant, plus immonde ».
C'est vraiment un moment de basculement ici : avec le lien logique d’opposition, on attire notre regard vers cette vers une créature qui sort du lot. D’ailleurs, le nom commun « monstre » provient bien du verbe montrer en latin (monstro, monstravi, monstratum). Le monstre est bien ce qu’on montre pour son étrangeté, sa singularité. Cet intérêt du poète pour ce qui est bizarre, on le retrouve bien sûr partout dans Fleurs du Mal.
Je crois que c’est intéressant aussi de revenir un peu sur cette énumération d’animaux ici. On dirait un peu un bestiaire médiéval, où chaque animal représenterait un péché, un vice, une faiblesse humaine, avec ses caractéristiques physiques, ses traits distinctifs, son instinct de survie.
« La Lice et sa Compagne » c’est d’ailleurs une fable de La Fontaine qui traite justement la question de la méchanceté : une Lice, c’est à dire, la femelle du chien de chasse, prend le logis d'une amie qui lui a donné l’hospitalité.
Mais ici, on s’extrait du bestiaire pour découvrir un monstre très différent avec le lien de concession « Quoique » : alors que les autres glapissent, hurlent, grognent, rampent ! C’est-à-dire qu’on les voit et qu’on les entend, celui là au contraire est tout évanescent, il baille, il fume : il est du côté du parfum, du côté de l’encens et des ténèbres qui puent. On a déjà de manière concentrée tous les thèmes qui seront abordés dans le recueil.
Regardez comment ces énumérations se terminent par un mouvement horizontal : le serpent rampe : tous ces animaux représentent des vices triviaux, terrestres. Alors que l’Ennui au contraire fume en rêvant d’échafauds : c'est très vertical, et donc, c'est très métaphysique : la fumée monte, c'est l’élévation, l’idéal… Au contraire, la corde du pendu ou la lame de la guillotine descendent, c'est le poids du spleen.
Tout est fait pour mettre en scène un coup de théâtre, regardez. D'abord un pronom impersonnel « il en est un ». Puis, un pronom personnel « il ferait volontiers » mais impossible de savoir pour l'instant qui c'est… C’est ce qu’on appelle une cataphore : la référence ne vient qu’après le pronom. Un procédé bien connu des devinettes… La réponse a donc d’autant plus de poids « C’est l’Ennui ! » avec le présentatif et l’exclamation.
Cette allégorie de l’Ennui est en plus pleine de paradoxes (il sépare des idées habituellement associées) : « Monstre délicat » alors qu'on imagine un monstre plutôt brutal. Avaler le monde, une action violente, associée au bâillement, geste involontaire de fatigue.
On peut essayer d'imaginer ce personnage, avec ce bâillement qui suggère une bouche gigantesque, et ce pleur involontaire qui rappelle des larmes de crocodiles. Baudelaire est féru de mythologie : en égypte ancienne, le dieu Crocodile, c’est Sobek, dieu des crues. Fleuve qui apporte la mort aussi bien que la vie.
En faisant de l’Ennui, finalement ici, l’origine de toutes nos faiblesses, Baudelaire emprunte la réflexion de Pascal sur le divertissement :
Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.
Blaise Pascal, Pensées, 1670.
Mais c’est en même temps un pied de nez que Baudelaire adresse à Pascal : si le divertissement est une diversion pour ne plus penser à la mort ; justement le poète, par ses vers, peut nous aider à la regarder en face. Et c’est d'ailleurs ce point d’orgue qu’il atteindra dans un poème comme « Une Charogne »…
On va maintenant terminer sur cet envoi célèbre : « Hypocrite lecteur, — Mon semblable — mon frère ». Le poète reconnaît qu’il n’est lui-même qu’un être humain. Hypocrite, comme Tartuffe, il pourrait dire « je ne suis pas un ange »…
Et justement, quoi de plus paradoxal que d’avouer son hypocrisie ? Par cette déclaration, il semble justement s’extraire du lot des humains au moment même où il proclame en faire partie, formant peut-être vraiment une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, où toute sa sensibilité et son désarroi se révèlent sous les postures et les formules ironiques…
Conclusion
Dans ce poème qui ouvre le recueil, on voit bien comment Baudelaire n'utilise ce rôle de moraliste que comme un prétexte pour nous présenter le projet littéraire des Fleurs du Mal.
Le poète partage nos faiblesses, il les comprend, mais il nous invite, non pas au crime et à la débauche, mais bien au plaisir esthétique du dandy dont le regard s'exerce à trouver dans nos erreurs et nos déceptions. Une forme de beauté poétique qui peut-être nous aidera à supporter cette sorte d'Enfer terrestre.
Odilon Redon, Oannes, vers 1890.