Couverture pour Lettres d'une Péruvienne

GRAFFIGNY, Lettres d’une Péruvienne — Lettre XLI — Fin du roman.



Extrait étudié


 Le cruel Aza abandonne un bien qui lui fut cher ; ses droits sur moi n'en sont pas moins sacrés : je puis guérir de ma passion, mais je n'en aurai jamais que pour lui. Tout ce que l'amitié inspire de sentiments sont à vous, vous ne la partagerez avec personne, je vous les dois.
 Je vous les promets ; j'y serai fidèle ; vous jouirez au même degré de ma confiance et de ma sincérité ; l'une et l'autre seront sans bornes. Tout ce que l'amour a développé dans mon cœur de sentiments vifs et délicats tournera au profit de l'amitié. Je vous laisserai voir avec une égale franchise le regret de n'être point née en France, et mon penchant invincible pour Aza ; le désir que j'aurais de vous devoir l'avantage de penser, et mon éternelle reconnaissance pour celui qui me l'a procuré. Nous lirons dans nos âmes : la confiance sait aussi bien que l'amour donner de la rapidité aux temps. Il est mille moyens de rendre l'amitié intéressante et d'en chasser l'ennui.
 Vous me donnerez quelque connaissance de vos sciences et de vos arts ; vous goûterez le plaisir de la supériorité ; je le reprendrai en développant dans votre cœur des vertus que vous n'y connaissez pas. Vous ornerez mon esprit de ce qui peut le rendre amusant, vous jouirez de votre ouvrage ; je tâcherai de vous rendre agréable les charmes naïfs de la simple amitié, et je me trouverai heureuse d'y réussir.
 Céline, en nous partageant sa tendresse, répandra dans nos entretiens la gaieté qui pourrait y manquer. Que nous restera-t-il à désirer ?
 Vous craignez en vain que la solitude n'altère ma santé. Croyez-moi, Déterville, elle ne devient jamais dangereuse que par l'oisiveté. Toujours occupée, je saurai me faire des plaisirs nouveaux de tout ce que l'habitude rend insipide.
 Sans approfondir les secrets de la nature, le simple examen de ses merveilles n'est-il pas suffisant pour varier et renouveler sans cesse des occupations toujours agréables ? La vie suffit-elle pour acquérir une connaissance légère, mais intéressante de l'univers, de ce qui m'environne, de ma propre existence ?
 Le plaisir d'être ; ce plaisir oublié, ignoré même de tant d'aveugles humains ; cette pensée si douce, ce bonheur si pur, je fus, je vis, j'existe, pourrait-il rendre heureux, si l'on s'en souvenait, si l'on en jouissait, si l'on en connaissait le prix.


Introduction



Accroche


• Dans la vie de Françoise de Graffigny, les relations amoureuses ont plutôt été synonymes de souffrance, la forçant même à se séparer d'un mari violent.
• Son véritable salut, elle l'a trouvé dans l'amitié, notamment à travers sa correspondance monumentale de plus de 2500 lettres avec son confident, François-Antoine Devaux.

Situation


• Il n'est donc pas étonnant que son héroïne, Zilia, choisisse également un chemin privilégiant l’amitié, l’émancipation et la sérénité.
• À la fin des Lettres d'une Péruvienne, et notamment dans notre extrait, Zilia, guérie de ses illusions amoureuses, propose à Déterville une amitié apaisée, marquée par une profonde sagesse.

Problématique


Comment cette ultime lettre de Zilia, adressée à Déterville, propose-t-elle une nouvelle forme d’amitié, affirmant finalement l’aboutissement d’une réflexion sur le bonheur ?

Mouvements de l’explication linéaire


L’emploi de la première personne du pluriel « nous » (unissant Zilia et Déterville) structure notre passage :
1) D’abord, Zilia revient sur sa relation avec Aza, accepte de renoncer à cette passion et définit une nouvelle forme de lien humain, l’amitié qu’elle veut avec Déterville.
2) Alors apparaît le « nous », en position centrale, avec la peinture d’une relation harmonieuse et apaisée, où elle-même et son ami Déterville cultiveront chacun leurs qualités chez l’autre.
3) Cette évocation d’une amitié harmonieuse révèle que la posture morale de la jeune femme inca rejoint une philosophie de vie plus authentique, plus profonde, et plus naturelle.

Axes d’un commentaire composé


I. Un aboutissement romanesque particulièrement moderne
 1) Une lettre marquée par le renoncement
 2) Un pacte qui constitue un dénouement singulier
 3) L’éloquence d’une âme enfin apaisée
II. Les paradoxes d’une amitié d'un genre nouveau
 1) L’énergie de la passion convertie en amitié
 2) Une transparence absolue défiant les conventions sociales
 3) Une éducation mutuelle bouleversant les rôles traditionnels
III. L’affirmation éclatante d’une femme libre
 1) Une résilience qui repose sur un parcours assumé
 2) Une posture de philosophe éclairée face au monde
 3) Le triomphe d’un bonheur existentiel

Premier mouvement :
L’invention d’un nouveau lien d’amitié



 Le cruel Aza abandonne un bien qui lui fut cher ; ses droits sur moi n'en sont pas moins sacrés : je puis guérir de ma passion, mais je n'en aurai jamais que pour lui. Tout ce que l'amitié inspire de sentiments sont à vous, vous ne la partagerez avec personne, je vous les dois.
 Je vous les promets ; j'y serai fidèle ; vous jouirez au même degré de ma confiance et de ma sincérité ; l'une et l'autre seront sans bornes. Tout ce que l'amour a développé dans mon cœur de sentiments vifs et délicats tournera au profit de l'amitié. Je vous laisserai voir avec une égale franchise le regret de n'être point née en France, et mon penchant invincible pour Aza ; le désir que j'aurais de vous devoir l'avantage de penser, et mon éternelle reconnaissance pour celui qui me l'a procuré.


Zilia accepte la rupture mais condamne le choix d’Aza


• C’est d’abord un constat douloureux de trahison « Le cruel Aza abandonne » l'adjectif péjoratif souligne les regrets de Zilia.
• Cet amour est irrémédiablement relégué dans le passé : « un bien qui lui fut cher » Le passé simple a une valeur accomplie.
• Zilia elle-même se considère comme « un bien », qui a de la valeur « cher » en condamnant le choix d’Aza qui la rejette comme un objet.
• Elle au contraire reste moralement engagée : « ses droits sur moi » le vocabulaire est juridique.
► En acceptant cette rupture avec lucidité, mais en condamnant l’infidélité d’Aza, Zilia fait déjà preuve d’une certaine sagesse.

Elle tirer un enseignement de cette passion amoureuse


• Ce lien est très fort : « ses droits sur moi n'en sont pas moins sacrés ». La litote (Le comparatif d’infériorité nié) renforce le propos. L’adjectif « sacré » a en plus une connotation religieuse.
• Les deux points « pas moins sacrés : » ont un sens de conséquence : cette expérience de la passion lui apporte des enseignements.
• Cette rupture n’est qu’une blessure : « je puis guérir de ma passion ». La métaphore médicale est optimiste, Zilia est capable de résilience.
• Mais cette guérison implique un sacrifice : « mais je n’en aurai jamais que pour lui ». Le lien d’opposition, la négation restrictive, le futur de l’indicatif, confirment ce renoncement à toute autre passion.
► Zilia ne renie pas cette passion, mais elle l’assume et la laisse dans le passé. Elle se tourne vers un avenir où l’amitié aura toute sa place.

Un engagement solennel dans l’amitié


• Ce passage est organisé autour d’une même structure syntaxique « Tout ce que l'amitié inspire… » puis « Tout ce que l’amour a développé ». Ce grand parallélisme met l’amitié à la place de l’amour.
• Le présent d’énonciation « Tout ce que l’amitié inspire, je vous les dois, je vous les promets… » introduit le futur « vous ne la partagerez… j’y serai fidèle… vous jouirez… seront sans bornes… ».
• Le premier sujet « Tout ce que l’amitié inspire » personnifie l’amitié comme une allégorie, comme une muse qui donne de l’inspiration.
• Ensuite, le jeu avec les pronoms est intéressant : la 2e personne qui désigne Déterville, en position de complément, est destinataire « sont à vous… je vous les dois… je vous les promets… ».
• La passion est remplacée par des « sentiments » au pluriel, dans toute leur complexité et délicatesse.
• Zilia promet aussi une exclusivité « avec personne » : c’est un engagement unique qu’elle propose à Déterville.
► Zilia commence à inventer une forme d’amitié, d’une grande qualité et d’une grande délicatesse.

Une amitié enrichie par l’expérience de l’amour


• Zilia prend un ton solennel « je vous les dois, je vous les promets, je serai fidèle » avec la première personne en anaphore rhétorique.
• Cela prend même les allures d’un serment, la prononciation d’un vœu « j’y serai fidèle ». Performatif : la parole est aussi un acte.
• Le vocabulaire de la fidélité provient du sentiment amoureux « tout ce que l’amour a développé ». L’amour est une autre allégorie.
• Deux valeurs ressortent : « vous jouirez au même degré de ma confiance et de ma sincérité » avec le comparatif d’égalité.
• Ce sont deux choses que Zilia offre : « ma confiance… ma sincérité » les déterminants sont possessifs.
• Elle reprend ces deux valeurs « l'une et l'autre seront sans bornes. » Dans une structure attributive hyperbolique (figure d'exagération).
• Ces deux valeurs sont accompagnées de deux qualificatifs « vifs et délicats » au pluriel.
• Le vocabulaire rend cet héritage très concret : l’expérience amoureuse « tournera au profit de l'amitié. »
► La passion amoureuse pour Aza, pleinement vécue et assumée, permet justement de construire un lien humain d’une nature nouvelle.

L’enjeu de la transparence et de la franchise


• Cette amitié est d’abord faite d’honnêteté : « Je vous laisserai voir ». Le verbe de perception évoque métaphoriquement la transparence.
• Zilia ne cache rien, ni ce qui est positif, ni ce qui est négatif : « avec une égale franchise ». Cela prépare une antithèse. On l’a vu dans le roman, la franchise n’est pas la qualité dominante des français !
• Ce que Déterville pourra apprécier : « le regret de n'être point née en France » leur histoire aurait certainement été différente.
• Ce qui fait le malheur de Déterville : « mon penchant invincible pour Aza ; » ce passé douloureux qui la fait renoncer à l’amour.
• Ces deux forces « le regret… le penchant » sont deux substantifs qui s’opposent diamétralement sans s’exclure, formant un paradoxe.
► En exprimant à Déterville cet aveux doux et amer, Zilia donne l’exemple de cette franchise nécessaire en amitié.

Une amitié qui symbolise une rencontre avec les Lumières


• Zilia se tourne alors entièrement vers Déterville à partir du point-virgule qui annonce une autre structure binaire ensuite « le désir… la reconnaissance… » sont offerts à Déterville.
• Ce que Zilia a découvert en France, ce sont les Lumières « l’avantage de penser ». Avantage repris par le pronom « qui me l’a procuré ».
• Déterville est désigné par cette périphrase, qui est comme un titre, une gratification « celui qui me l’a procuré ».
• Cette amitié commence par une estime que Zilia offre sans détour « mon éternelle reconnaissance », avec le possessif.
► Les valeurs des Lumières rejoignent ici la droiture de Zilia, issue d’une civilisation inca valorisant la franchise et l’authenticité.

Deuxième mouvement :
Une amitié mutuellement enrichissante



Nous lirons dans nos âmes : la confiance sait aussi bien que l'amour donner de la rapidité au temps. Il est mille moyens de rendre l'amitié intéressante et d'en chasser l'ennui.
 Vous me donnerez quelque connaissance de vos sciences et de vos arts ; vous goûterez le plaisir de la supériorité ; je le reprendrai en développant dans votre cœur des vertus que vous n'y connaissez pas. Vous ornerez mon esprit de ce qui peut le rendre amusant, vous jouirez de votre ouvrage ; je tâcherai de vous rendre agréable les charmes naïfs de la simple amitié, et je me trouverai heureuse d'y réussir.
 Céline, en nous partageant sa tendresse, répandra dans nos entretiens la gaieté qui pourrait y manquer. Que nous restera-t-il à désirer ?


Cette amitié est une promesse de bonheur


• Transparence : chacun est pour l’autre un livre ouvert : « Nous lirons dans nos âmes ». Métaphore de la lecture, associée au pronom de première personne du pluriel « nous ».
• Cette nouvelle intimité devient le moteur de la relation : « la confiance sait… donner ». La confiance est personnifiée.
• Alors que la passion amoureuse semble plus forte, en réalité, l’amitié apporte aussi des joies : « aussi bien que l'amour ». Le comparatif d'égalité remet en cause l’idée reçue (c’est un paradoxe).
• La notion de bonheur est introduite comme une manière de bien vivre le temps qui passe : « donner de la rapidité au temps. »
• Les possibilités semblent infinies : « Il est mille moyens ». L’hyperbole « mille » traduit la richesse qui remplace l’agitation de la passion.
• Cette relation dénuée de passion n’en est pas moins vivante : « rendre l'amitié intéressante… en chasser l'ennui. ». L’antithèse « intérêt / ennui » accompagne une image dynamique « chasser ».
► Zilia propose un modèle relationnel inédit, fondé sur la clarté et l'intelligence. Elle prouve à Déterville (et au lecteur) que l'amitié, loin d'être ennuyeuse, peut être aussi exaltante que l'amour.

Un échange réciproque et équilibré


• Zilia attribue à Déterville un rôle de guide : « Vous me donnerez ». Le verbe au futur met en relation la première et la deuxième personne.
• Elle exprime avec modestie sa soif d'apprendre : « quelque connaissance ». Le déterminant indéfini montre son humilité.
• Ce qu'elle veut découvrir, c'est la culture des Lumières : « de vos sciences et de vos arts ». Les possessifs associent directement Déterville aux produits de la culture occidentale.
• Elle anticipe la fierté de son ami : « vous goûterez le plaisir de la supériorité ». La métaphore du goût permet de le flatter.
• Mais la Péruvienne n'est pas qu'une élève, elle aussi a quelque chose à transmettre : « je le reprendrai ». Le préfixe « re- » exprime bien cette volonté de partir de ce qu’il apporte.
• Son enseignement à elle sera surtout moral : « en développant dans votre cœur ». Le gérondif et le CC de lieu valorisent son rôle.
• Les lacunes morales des Français sont corrigées par la sagesse des incas : « des vertus que vous n'y connaissez pas. ». La 2e personne du pluriel et la négation rappellent la critique de la superficialité française.
► L'amitié devient un véritable échange des savoirs. La philosophie des Lumières confirme la sagesse naturelle des incas.

Une éducation mutuelle dans la simplicité


• Zilia ne rejette pas catégoriquement l’aspect superficiel de la culture française : « Vous ornerez mon esprit ». Cette métaphore de la parure donne de la valeur à la forme, au service du fond.
• La mondanité fait partie du charme que Zilia a découvert en France : « ce qui peut le rendre amusant, ». Le pronom reprend « esprit » notion importante dans les salons du XVIIIe siècle.
• Chacun aide l’autre à se développer, et y trouve du plaisir « vous jouirez de votre ouvrage… je me trouverai heureuse… » Les pronoms de première et deuxième personne entrent en écho.
• Cela va loin car Zilia se désigne comme « votre ouvrage » : c’est le mythe de Pygmalion (sculpteur donnant vie à sa création).
• C’est une amitié naturelle et sans détours : « je tâcherai de vous rendre agréables les charmes naïfs ». Paradoxe : le charme associé habituellement à la séduction contribue ici à un bonheur simple.
► Simplicité et innocence rappellent le mythe du bon sauvage : lien avec la nature que les Lumières peuvent de retrouver par la raison.

Le rêve d’un équilibre intellectuel et spirituel


• Finalement, Zilia inclut aussi Céline, la sœur de Déterville : « Céline, en nous partageant sa tendresse ». Le gérondif et le possessif attribuent à Céline un rôle plus affectif.
• Elle facilite les échanges et y participe, en y ajoutant quelque chose « répandra dans nos entretiens ». L’image est très concrète.
• Céline apporte une légèreté qui fait défaut aux deux autres : « la gaieté qui pourrait y manquer ». Le conditionnel nuance le propos, Zilia a conscience de sa propre mélancolie.
• Le paragraphe se termine sur une question rhétorique : « Que nous restera-t-il à désirer ? ». La question est ouverte, mais laisse entendre implicitement « rien ». Effet hyperbolique : ce serait donc la perfection.
► Cette amitié liant ces trois personnages, est comme une petite société utopique, fédérée autour de valeurs communes.

Troisième mouvement :
Vers des principes de sagesse universels



 Vous craignez en vain que la solitude n'altère ma santé. Croyez-moi, Déterville, elle ne devient jamais dangereuse que par l'oisiveté. Toujours occupée, je saurai me faire des plaisirs nouveaux de tout ce que l'habitude rend insipide.
 Sans approfondir les secrets de la nature, le simple examen de ses merveilles n'est-il pas suffisant pour varier et renouveler sans cesse des occupations toujours agréables ? La vie suffit-elle pour acquérir une connaissance légère, mais intéressante de l'univers, de ce qui m'environne, de ma propre existence ?
 Le plaisir d'être ; ce plaisir oublié, ignoré même de tant d'aveugles humains ; cette pensée si douce, ce bonheur si pur, je fus, je vis, j'existe, pourrait-il rendre heureux, si l'on s'en souvenait, si l'on en jouissait, si l'on en connaissait le prix.


Réfuter les craintes d'un ami


• Dernier point à lever : rassurer Déterville : « Vous craignez en vain ». Ce dernier mouvement serait la « réfutation » en rhétorique.
• On devine que Déterville reproche à Zilia sa tendance à s’isoler : « que la solitude n'altère ma santé ». Le subjonctif exprime bien une crainte : qu’elle dépérisse par manque de compagnie.
• Mais Zilia lui rappelle d’abord la confiance qu’ils se promettent : « Croyez-moi, Déterville ». L'impératif et l'apostrophe montrent qu’elle assume pleinement son choix.
• La négation est partielle : « elle ne devient jamais dangereuse ». Zilia va distinguer ce qui rend la solitude mortifère en poursuivant avec une négation restrictive « que par l'oisiveté ».
► C’est déjà ce que Zilia critiquait dans l’éducation des femmes. Elle blâmait même des occupations « au-dessous de l’oisiveté ».

Des activités variées, remède à l'ennui


• C’est une véritable discipline de vie : « Toujours occupée ». Mise en avant par la syntaxe, en tête de phrase (en apposition).
• Effet de contraste « jamais dangereuse… » s’oppose à « toujours occupée ». Ces deux adverbes opposés contribuent à l’antithèse.
• Zilia revendique une certaine autonomie : « je saurai me faire ». La voix pronominale et le futur de l'indicatif affirment cette émancipation.
• Variété d’activités marquée par les pluriels : « plaisirs nouveaux ». Par périphrase, les « occupations » sont devenues des « plaisirs ».
• La personnification : « l'habitude » est comme un adversaire.
• La métaphore du goût (liée au plaisir) est filée : « ce que l’habitude rend insipide ». Le préfixe privatif « in-sipide » enlève la saveur de ces plaisirs que Zilia veut au contraire préserver.
► Zilia se tourne vers des activités variées, qui sont aussi des activités saines, qui reflètent une philosophie de vie.

L'observation de la nature comme éveil de l’esprit


• La soif de connaissance de Zilia est dénuée d’orgueil : « Sans approfondir ». La préposition privative marque surtout son humilité.
• Immensité de l'univers : « les secrets de la nature ». Le pluriel renforce cette personnification de la Nature cachant ses « secrets ».
• Le mot « examen » va cependant plus loin que la « contemplation ». Zilia parle de « simple examen de ses merveilles ». L’adjectif « simple » met paradoxalement en valeur l’hyperbole au pluriel : « merveilles ».
• Elle invite alors Déterville à partager cette évidence : « n'est-il pas suffisant… ? ». La question est rhétorique (la réponse est implicite).
• Le spectacle de nature est changeant : « varier et renouveler sans cesse… ». Gradation des verbes mélioratifs.
• Évolution : « toujours occupée » devient « toujours agréable ».
► La nature offre un plaisir inépuisable à l’esprit curieux.

La soif de connaissance d'un esprit éclairé


• C’est le moment d’une prise de conscience existentielle « la vie… l’univers… l’existence ». Vocabulaire propre à la métaphysique.
• Tout ce passage est une grande question rhétorique : « La vie suffit-elle… ? » assurément non !
• Mais l’avantage de cela, c’est que l’apprentissage suffit à remplir l’existence « pour acquérir une connaissance ». C’est un CC de but.
• Cela explique son humilité face au savoir « une connaissance légère, mais intéressante de l'univers, ». Les deux adjectifs s’opposent implicitement « légère, mais intéressante ».
• L’adjectif « légère » a une connotation positive, et une polysémie intéressante : ce qui est léger est plaisant, sans gravité.
• Sa curiosité va dans toutes les directions : « de ce qui m'environne, ». Ce présentatif met en scène précisément ce qui est perceptible.
• Cette étude du monde extérieur mène à l'introspection : « de ma propre existence. » Retour à la première personne du singulier.
► Zilia adopte un regard curieux sur le monde, une démarche philosophique qui la conduit aussi à se découvrir elle-même.

La critique d'une humanité égarée


• Elle théorise une notion de bonheur quasiment métaphysique : « Le plaisir d'être ». Groupe nominal court autour de l’infinitif « être ».
• La société occidentale s’en est éloigné : « ce plaisir oublié ». Le participe passé présente bien le résultat d’une évolution passée.
• Logique de gradation : pire qu’un oubli, c'est une méconnaissance : « ignoré même ». L'adverbe intensif « même » insiste sur cette perte.
• Ignorance qui est un obscurantisme généralisé : « tant d'aveugles humains ». La métaphore de la vue rappelle celle des Lumières.
• La simple conscience de soi procure l’apaisement : « cette pensée si douce, ce bonheur si pur ». Ce parallélisme met en valeur les démonstratifs et les adverbes intensifs. C’est aussi une gradation.
► Zilia redécouvre la beauté évidente de l'existence, un bonheur qu’une société d’artifices a perdu.

Un moment d’apothéose dans le roman


• La phrase se prolonge sans liens logiques (asyndète) : « ce bonheur si pur, je fus » donne l’impression que les termes sont corrigés pour être de plus en plus précis et puissants (épanorthose).
• Cela produit une phrase longue et élégante (période) avec une montée en puissance (protase) qui culmine ici sur « j’existe » (l’acmé) puis redescend (apodose).
• Le moment le plus fort est une gradation « je fus, je vis, j'existe ». Le passé simple laisse place au présent d’énonciation, qui donne une profondeur particulière au verbe « exister », plus fort que « vivre ».
► Le roman culmine sur cette affirmation de soi : le bonheur est aussi le résultat d’une émancipation qui dépasse la passion amoureuse.

Un bonheur universel qui dépasse l’amour


• C’est un bonheur pourtant à portée de tout le monde « pourrait-il rendre heureux ». Le conditionnel est porteur d’espoir. La forme pronominale rend cette affirmation universelle.
• Universalisation qui est confirmée par les pronoms indéfinis qui suivent : « on » qui désignent bien tous les êtres humains.
• Nouvelle gradation des hypothèses : « si l’on s’en souvenait, si l’on en jouissait, si l’on en connaissait le prix » l’anaphore rhétorique donne de l’ampleur à ce rythme ternaire qui s’allonge avec force.
► Le roman s'achève sur une invitation à Déterville à suivre son exemple, à découvrir ce bonheur simple avec elle, qui va en réalité plus loin encore que les plaisir de l’amour.
Venez, Déterville, venez apprendre de moi à économiser les ressources de notre âme et les bienfaits de la nature.

Conclusion



Bilan


• Tout d’abord, Zilia surmonte d'abord sa déception amoureuse en proposant à Déterville un pacte d'amitié d'un genre nouveau, fondé sur une transparence totale et les valeurs des Lumières.
• Elle imagine ensuite cette amitié comme un échange parfaitement équilibré, où chacun éduque et enrichit l'autre dans une quête commune de bonheur spirituel.
• Enfin, elle élargit cette relation intime à une véritable philosophie de vie, où le refus de l'oisiveté, l'étude de la nature et le pur plaisir d'exister s'imposent comme un modèle de sagesse universelle.
► En définitive, loin de s'avouer vaincue par la trahison d'Aza, Zilia affirme que le bonheur absolu ne réside pas dans la dépendance amoureuse, mais dans la raison, la connaissance et la liberté.

Ouverture


• Ce même plaisir d'exister au cœur de la nature est exprimé par Rousseau dans ses Rêveries du promeneur solitaire (philosophe des Lumières que Mme de Graffigny a connu) :
Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix.
Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, 1782 (posthume).




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