Françoise de Graffigny, Les Lettres d’une Péruvienne — Lettre XXXIV — Explication linéaire
Extrait étudié
Je ne sais quelles sont les suites de l'éducation qu'un père donne à son fils ; je ne m'en suis pas informée. Mais je sais que du moment que les filles commencent à être capables de recevoir des instructions, on les enferme dans une maison religieuse pour leur apprendre à vivre dans le monde. On confie le soin d'éclairer leur esprit à des personnes auxquelles on ferait peut-être un crime d'en avoir, et qui sont incapables de leur former le cœur qu'elles ne connaissent pas.
Les principes de la religion, si propres à servir de germe à toutes les vertus, ne sont appris que superficiellement et par mémoire. Les devoirs à l'égard de la Divinité ne sont pas inspirés avec plus de méthode. Ils consistent dans des petites cérémonies d'un culte extérieur, exigées avec tant de sévérité, pratiquées avec tant d'ennui, que c'est le premier joug dont on se défait en entrant dans le monde. Et si l'on en conserve encore quelques usages, à la manière dont on s'en acquitte, on croirait volontiers que ce n'est qu'une espèce de politesse que l'on rend par habitude à la Divinité.
D'ailleurs, rien ne remplace les premiers fondements d'une éducation mal dirigée. On ne connaît nullement en France le respect pour soi-même, dont on prend tant de soin de remplir le cœur de nos jeunes vierges. Ce sentiment généreux qui nous rend le juge le plus sévère de nos actions et de nos pensées, qui devient un principe sûr quand il est bien senti, n'est ici d'aucune ressource pour les femmes. Au peu de soin que l'on prend de leur âme, on serait tenté de croire que les Français sont dans l'erreur de certains peuples barbares qui leur en refusent une.
Introduction
Accroche
• La question de l’éducation des femmes est présente dès le XVIIe siècle, chez Molière par exemple avec L’École des Femmes, ou encore Les Femmes Savantes.
• Puis au XVIIIe siècle, avec le mouvement des Lumières, le sujet intéresse Diderot, Rousseau, et des femmes comme Émilie du Châtelet et Olympe de Gouges.
Situation
• Mme de Graffigny, mariée de force à l’âge de 17 ans, tient un discours particulièrement novateur dès 1747, dans ses Lettres d’une Péruvienne.
• Dans notre passage, Zilia, jeune femme inca, s’étonne de voir l’éducation donnée par les religieuses à de jeunes femmes pourtant destinées à fréquenter le monde…
Problématique
Comment le regard ingénu et philosophique de Zilia dévoile-t-il les absurdités et les failles morales de l'éducation des femmes en France ?
Mouvements
Deux termes clés ressortent de ce passage « éducation » et « soin », dans le premier et le troisième paragraphe. Ils expliquent bien les mouvements du passage.
1) D’abord, Zilia s’étonne de voir que l’on enferme les jeunes femmes dans des couvents.
2) Puis, elle dénonce une éducation qui vide la foi de son sens pour devenir un simple vernis social.
3) Enfin, elle met en avant des principes plus profonds et universels imprégnés par les valeurs des Lumières.
Axes d’un commentaire composé
I. Une satire acerbe de l'éducation des filles en France
1) La fausse naïveté fait ressortir les failles de cette éducation
2) L’ironie de Zilia en cible l’absurdité
3) Une société d’apparences
II. Une réflexion profonde et nuancée
1) Des méthodes pédagogiques inadaptées
2) Un apprentissage qui refuse l’intelligence
3) Une absence scandaleuse de soins spirituels
III. Un plaidoyer pour la dignité et la liberté féminines
1) Le modèle péruvien fondé sur l’authenticité
2) Une morale plus profonde et universelle
3) Démarches et valeurs philosophiques des Lumières
Premier mouvement :
Révéler l’absurdité de l’éducation des filles
Je ne sais quelles sont les suites de l'éducation qu'un père donne à son fils ; je ne m'en suis pas informée. Mais je sais que du moment que les filles commencent à être capables de recevoir des instructions, on les enferme dans une maison religieuse pour leur apprendre à vivre dans le monde. On confie le soin d'éclairer leur esprit à des personnes auxquelles on ferait peut-être un crime d'en avoir, et qui sont incapables de leur former le cœur qu'elles ne connaissent pas.
Le regard d’une inca sur l’éducation en France
• Point de Vue de Zilia : « Je » (première personne du singulier, sujet)
• Elle reconnaît son ignorance : « je ne sais » (négation totale)
• Comprendre les conséquences d’un phénomène : « quelles sont les suites de l'éducation » (pluriel).
• Elle met de côté la question de l’éducation des garçons : « qu'un père donne à son fils » (masculin et possessif)
• Elle laisse au lecteur le soin de penser à l’éducation des garçons : « ; je ne m'en suis pas informée. » (ponctuation et négation totale).
► Regard analytique posé sur cette question, qui va tout de suite se recentrer sur l’éducation des femmes.
Absurdité de l’éducation des filles
• Moment de basculement : « Mais » (Lien d’opposition).
• Zilia se tourne vers le sujet sur lequel elle est au contraire mieux informée : « je sais que » (parallélisme).
• Mettre en valeur le sort des « filles » par antiphrase (avec « garçon »).
• Leur sort se décide très jeune « du moment qu’elles commencent… » (Subordonnée de temps qui a aussi un sens de cause-conséquence)
• Moment clé de maturité intellectuelle : « commencent à être capables » (présent de vérité générale).
• Le savoir est précieux : « recevoir » (métaphore concrète).
• Connaissances qui demandent un certain niveau de compréhension : « des instructions » (pluriel).
• Chute qui révèle une absurdité « on les enferme » (conséquence)
► Les Lumières héritent des conceptions humanistes de l’éducation : faire l’expérience par soi-même, ne pas être enfermé.
Montrer l’absurdité de cet réclusion
• Sujets imprécis : « on enferme… on confie… » (pronom indéfini qui représente la société française)
• Les jeunes femmes subissent cette action « on les enferme » (pronom personnel pluriel COD du verbe enfermer).
• Prison ou un « enfer » (étymologie de « enfermer »).
• Critique des couvents « dans une maison religieuse » (CC lieu préposition « dans une » avec l’article indéfini).
• Héritage humaniste qui considère l’absurdité d’une éducation dans un lieu clos « pour leur apprendre » (CC de but)
• « à vivre dans le monde. » (Parallélisme et antithèse avec la préposition et l’article défini « dans le monde »)
► Derrière les paroles de Zilia, on entend Mme de Graffigny, qui a ouvert son propre salon. Pour elle « le monde » est aussi et surtout le lieu des échanges intellectuels, la mondanité.
Une critique des religieuses et de la religion
• Une pratique qui est généralisée : « On confie le soin » (pronom indéfini et présent de vérité générale)
• Valeur issue du mouvement des Lumières : « éclairer leur esprit » (métaphore des lumières de la raison).
• Les religieuses sont « des personnes auxquelles… » (périphrase).
• Satire des bonnes sœurs : « auxquelles on ferait peut-être un crime d'en avoir ». Le pronom « en » reprend le nom « esprit ».
• Critique de l’institution religieuse : « on ferait un crime d’en avoir ».
► Est-ce vraiment une véritable vertu, si elle conduit à manquer d’esprit ?
Une méconnaissance de l’humain
• Jeu d’opposition : les jeunes filles sont « capables » alors que les religieuses sont « incapables » (négation lexicalisée).
• Jugement sans appel des bonnes sœurs « qui sont incapables » (présent de vérité générale).
• Rôle profondément humaniste de l’éducation : « de leur former le cœur » (verbe « former », métaphore concrète : donner forme).
• Les jeunes filles sont justement confiées à celles qui sont le moins bien placées : « qu'elles ne connaissent pas. » (négation totale).
► Tout ce paragraphe est fait pour révéler le scandale de l’absurdité d’envoyer les jeunes filles au couvent.
Deuxième mouvement :
Un regard critique sur l’instruction religieuse
Les principes de la religion, si propres à servir de germe à toutes les vertus, ne sont appris que superficiellement et par mémoire. Les devoirs à l'égard de la Divinité ne sont pas inspirés avec plus de méthode. Ils consistent dans des petites cérémonies d'un culte extérieur, exigées avec tant de sévérité, pratiquées avec tant d'ennui, que c'est le premier joug dont on se défait en entrant dans le monde. Et si l'on en conserve encore quelques usages, à la manière dont on s'en acquitte, on croirait volontiers que ce n'est qu'une espèce de politesse que l'on rend par habitude à la Divinité.
Un attachement à des valeurs universelles
• Recherche de valeurs fondamentales, plus profondes que de simples rituels : « Les principes de la religion » (article défini pluriel).
• Ces principes sont presque personnifiés, puisqu’ils sont au service des vertus « si propres à servir » (intensif)
• Ces « principes » sont au service de « toutes les vertus » (valeurs qui deviennent presque des allégories avec le verbe « servir »)
• Zilia parle d’un point de vue extérieur : « à l'égard de la Divinité » (article défini et majuscule), elle mène une réflexion universaliste.
► Zilia, tournant son discours vers des valeurs authentiques, prend la posture d’une moraliste.
La critique d’une instruction religieuse défaillante
• Image puissante d’un jardin cultivé par ces allégories : les « germes » vont faire pousser de belles fleurs (les vertus).
• Mais cela est rendu impossible par une éducation qui laisse les graines en surface : « ne sont appris que superficiellement » (image qui oppose la superficialité à la profondeur).
• On retrouve le reproche des humanistes à l’éducation scolastique, qui pratique surtout le par cœur « et par mémoire. »
► À travers Zilia, Mme de Graffigny ne critique pas tant la religion elle-même, que l’institution religieuse, qui ne donne pas aux jeunes femmes le moyen de s’approprier un savoir et une éthique solides.
Le reproche de la superficialité
• Les notions générales : « les principes » vidés de leur sens profond, deviennent finalement « Les devoirs » (article défini pluriel).
• Puis ce terme « devoirs » évolue avec le verbe d’état « Ils consistent dans des petites cérémonies. » (présent de vérité générale et pluriel).
• Elle amplifie le reproche précédent « ne sont pas inspirés avec plus de méthode. » (négation totale sur le comparatif de supériorité).
• L’adjectif « petites » est presque méprisant : la jeune prêtresse inca est indignée par ces gestes vidés de sens.
• Cette éducation ne peut pas tenir, sans ancrage dans l’intellect des jeunes filles : « un culte extérieur. » (antonyme de « intérieur »).
► L’instruction religieuse française n’impose que des gestes, sans inculquer réellement des principes ou des valeurs. Mais ce n’est pas tout, même ces rituels sont transmis de manière mortifère.
Le reproche d’une méthode mortifère
• Ces « petites cérémonies » sont en plus « exigées ». Le participe de sens passif révèle une autorité diffuse dans toute la société.
• En face de cette autorité qui « exige », les jeunes filles « pratiquent ». Elles agissent contre leur gré.
• La dénonciation est double : « avec tant de sévérité… avec tant d'ennui » le parallélisme met en valeur la conséquence : on se défait de ces obligations dès qu’on peut.
• L’image est celle du « joug » (métaphore où l’autorité est comparée à la pièce de bois qui oblige le bœuf à tirer la charrue).
• Mme de Graffigny insiste sur la réaction immédiate : « le premier joug dont on se défait en entrant dans le monde. » (adjectif « premier » + participe présent qui souligne la simultanéité)
► L’effet est l’inverse de ce qui est voulu : les jeunes femmes perdent tout intérêt pour la religion dès qu’elle sont dans le monde.
Une vertu remplacée par des gestes contraints
• La plupart des jeunes filles sont concernées « si l’on conserve » (désignées maintenant par le pronom indéfini).
• L’hypothèse « si l’on conserve » est nuancée par le CC de temps « encore » et l’article indéfini « quelques usages ».
• La prière est vue comme une contrainte : « à la manière dont on s'en acquitte » (le verbe « s'acquitter » est un vocabulaire administratif).
• Le geste devient mécanique, et donc risible : « que l'on rend par habitude » (La subordonnée relative contient la satire).
► Mme de Graffigny montre que cette instruction religieuse ne produit aucune vertu durable : une fois dans le monde, la foi laisse place à un conformisme hypocrite.
Une vertu remplacée par un vernis social
• Zilia montre son ironie avec le conditionnel : « on croirait volontiers » (ironie : laisser entendre qu’on ne pense pas exactement ce qu’on dit).
• À travers les mots de Zilia Mme de Graffigny peut se permettre d’aller très loin : « ce n'est qu'une espèce de politesse ». La négation restrictive accompagne le verbe d’état : « ce n’est que ».
• La foi devient un simple vernis social : « une espèce de politesse » (la tournure « une espèce de » désavoue ces pratiques).
► Mme de Graffigny dénonçant une religion d’apparences, prend une posture de moraliste et de philosophe.
Troisième mouvement :
Une démarche philosophique et moraliste
D'ailleurs, rien ne remplace les premiers fondements d'une éducation mal dirigée. On ne connaît nullement en France le respect pour soi-même, dont on prend tant de soin de remplir le cœur de nos jeunes vierges. Ce sentiment généreux qui nous rend le juge le plus sévère de nos actions et de nos pensées, qui devient un principe sûr quand il est bien senti, n'est ici d'aucune ressource pour les femmes. Au peu de soin que l'on prend de leur âme, on serait tenté de croire que les Français sont dans l'erreur de certains peuples barbares qui leur en refusent une.
Une réflexion avancée sur l’éducation
• Zilia va plus loin encore dans sa réflexion : « D'ailleurs » (connecteur logique d'addition).
• Elle identifie ce qui permet une éducation de qualité : « rien ne remplace » (Négation partielle et présent de vérité générale).
• Première image révélatrice : « les premiers fondements » (Métaphore architecturale, les fondations d’un bâtiment).
• Deuxième image implicite : « une éducation mal dirigée. » (c’est une métaphore spatiale, comme un véhicule qu’on oriente).
► Zilia s'érige en moraliste en affirmant que les lacunes de l'enfance altèrent de façon irréversible la construction éthique de l'individu.
Le contraste avec le modèle inca
• Elle dénonce un vide éthique : « On ne connaît nullement » (Négation partielle avec l'adverbe « nullement »).
• Une valeur est mise en avant : « le respect pour soi-même » (article défini qui introduit une valeur générale).
• D’un côté, l’occident : « en France » (CC de lieu).
• L’occident s’oppose à la tradition inca : « on prend soin… nos jeunes vierges » pronom indéfini puis première personne du pluriel.
• La notion de « soin » déjà présente au début, est mise en relief ici : « dont on prend tant de soin » (adverbe intensif).
• L’éducation inca est tournée vers l'enrichissement intérieur : « de remplir le cœur » (Métaphore concrète).
► En opposant le respect de soi inculqué au Pérou au vide moral français, la narratrice réhabilite sa propre civilisation.
Éloge d’une véritable conscience morale
• L'insistance sur une valeur noble : « Ce sentiment généreux » (Démonstratif adjectif de sens mélioratif).
• représentation d’une intériorité morale : « qui nous rend le juge » (métaphore d’un procès, d’un jugement intériorisé).
• Une discipline intériorisée : « le plus sévère » (Superlatif).
• Le sens moral a des conséquences concrètes : « de nos actions / et de nos pensées » (Parallélisme de construction).
• Quête d'une éthique solide : « qui devient un principe sûr » (verbe d’état qui a une dimension dynamique « devenir »).
• Assimilation qui devient une sensation : « quand il est bien senti » (Intensif + verbe de perception).
► Mme de Graffigny propose une morale autonome fondée sur le sentiment intérieur de la dignité, préfigurant l'éthique de Kant et de Rousseau.
Le scandale de la négligence des femmes
• Cette valeur fondamentale est pourtant absente en France : « ce sentiment… n'est ici d'aucune ressource pour les femmes » (Démonstratif, négation partielle, CC de lieu).
• Mise en abyme de la voix des femmes : Mme de Graffigny fait parler Zilia au nom de toutes les femmes : « pour les femmes. »
• Troisième occurrence de la notion de « soin ». Réduite justement à son minimum en France : « au peu de soin ».
• Le rôle de la religion est pourtant justement le Salut de l’âme : « le soin que l'on prend de leur âme » (lexique théologique + possessif).
► Alors que l’institution religieuse a pour rôle, normalement, de prendre soin de l’âme des fidèles, elle néglige les femmes.
Le retournement d’une accusation de barbarie
• Ironie dans l’emploi du conditionnel : « on serait tenté de croire que les Français sont dans l'erreur » : on entend le sarcasme de l’autrice.
• L'accusation de barbarie est retournée : « de certains peuples barbares » (Comparaison et déterminant indéfini dévalorisant).
• Une chute qui produit un effet satirique : « qui leur en refusent une. » (la subordonnée relative finale construit une hyperbole).
• Le danger de « refuser une âme » à des êtres humains : c’est ici une référence à la controverse de Valladolid.
► L’ironie finale est mordante : la société française, prétendant être civilisée, se comporte avec les femmes comme les peuples qu'elle qualifie elle-même de barbares.
Conclusion
Bilan
Tout d’abord, Zilia révèle l’absurdité de l’éducation des filles en France, qui sont formées par des religieuses, avant d’être envoyées dans le monde.
Ensuite, Zilia nuance et approfondit son discours : ce ne sont pas les principes de la religion qui sont mauvais, mais la manière de les transmettre, qui les vide de sens.
Finalement, le modèle inca fait ressortir ce qu’il y a d’universel dans les principes de la vertu : remplacée par un vernis social, l’éducation des françaises ne prend pas vraiment soin de leur âme.
► Mme de Graffigny se fait entendre derrière la voix de Zilia. Philosophe et moraliste, elle utilise le regard étranger pour mieux défendre les valeurs universalistes des Lumières.
Ouverture
Cette critique des couvents et de l’éducation des jeunes filles est reprise et développée par Diderot à la fin du siècle :
Il est sûr, Monsieur, que sur cent religieuses qui meurent avant cinquante ans, il y en a cent tout juste de damnées, sans compter celles qui deviennent folles, stupides ou furieuses en attendant.
Diderot, La Religieuse, 1896.
Hubert Robert, Cloitre de Notre-Dame-de-Sion (retouché), vers 1780.