Françoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne — Lettre X — Explication linéaire
Extrait étudié
Je suis enfin arrivée à cette Terre, objet de mes désirs, mon cher Aza, mais je n'y vois encore rien qui m'annonce le bonheur que je m'en étais promis. Tout ce qui s'offre à mes yeux me frappe, me surprend, m'étonne et ne me laisse qu'une impression vague, une perplexité stupide, dont je ne cherche pas même à me délivrer. Mes erreurs répriment mes jugements, je demeure incertaine, je doute presque de ce que je vois.
À peine étions-nous sortis de la maison flottante, que nous sommes entrés dans une ville bâtie sur le rivage de la Mer. Le peuple qui nous suivait en foule me paraît être de la même Nation que le Cacique, mais les maisons n'ont aucune ressemblance avec celles des villes du Soleil. Si celles-là les surpassent en beauté par la richesse de leurs ornements, celles-ci sont fort au-dessus par les prodiges dont elles sont remplies.
En entrant dans la chambre où Déterville m'a logée, mon cœur a tressailli. J'ai vu dans l'enfoncement une jeune personne habillée comme une Vierge du Soleil. J'ai couru à elle les bras ouverts. Quelle surprise, mon cher Aza, quelle surprise extrême, de ne trouver qu'une résistance impénétrable, où je voyais une figure humaine se mouvoir dans un espace fort étendu !
L'étonnement me tenait immobile, les yeux attachés sur cette ombre, quand Déterville m'a fait remarquer sa propre figure à côté de celle qui occupait toute mon attention. Je le touchais, je lui parlais, et je le voyais en même temps fort près et fort loin de moi.
Ces prodiges troublent la raison, ils obscurcissent le jugement. Que faut-il penser des habitants de ce pays ? Faut-il les craindre, faut-il les aimer ? Je me garderai bien de rien déterminer là-dessus.
Le Cacique m'a fait comprendre que la figure que je voyais était la mienne, mais de quoi cela m'instruit-il ? Le prodige en est-il moins grand ? Suis-je moins mortifiée de ne trouver dans mon esprit que des erreurs ou des ignorances ? Je le vois avec douleur, mon cher Aza ; les moins habiles de cette Contrée sont plus savants que tous nos Amautas.
Introduction
Accroche
• En 1747, Mme de Graffigny s’inspire des Lettres persanes de Montesquieu pour écrire ses Lettres d’une péruvienne.
• Sauf que son projet littéraire est encore plus radical : Zilia est une femme, issue d’une civilisation inca, ignorant tout du reste du monde, isolée et esclave en France, qui lui semble un monde prodigieux !
• Chez Mme de Graffigny, le regard étranger que Zilia porte sur notre monde est pratiquement merveilleux voire fantastique.
Situation
• Notre passage est un moment clé du roman : Zilia débarque pour la première fois en Europe, en France. On peut supposer que ce port est celui de Bordeaux, La Rochelle, ou Brest.
• Le premier objet qu’elle trouve dans sa chambre, c’est un miroir, qui lui semble être un prodige ! Et malgré les explications de Déterville, les questions se multiplient.
• Ainsi, Mme de Graffigny met en scène le regard de Zilia pour nous tendre un miroir d’où surgissent des questions sur notre humanité.
Problématique
Comment ce moment si spécial où Zilia découvre l’Europe pour la première fois annonce un projet romanesque capable de renouveler notre regard sur nous-mêmes ?
Mouvements de l’explication linéaire
Le terme « prodige » détache un mouvement central qui organise le texte en trois mouvements :
1) D’abord, l’arrivée de Zilia dans un univers étrange, troublant, pratiquement merveilleux, où les prodiges sont courants.
2) Ensuite, l’arrivée dans une chambre, où Zilia rencontre pour la première fois un miroir, qu’elle met du temps à comprendre.
3) L’explication de Déterville, au lieu de la rassurer, suscite de nouvelles questions de plus en plus philosophiques.
Axes du commentaire composé
I. Une expérience déstabilisante
1) La découverte d’un autre monde
2) Des surprises de plus en plus fortes
3) Le lecteur partage cette expérience
II. Mise en scène du regard de Zilia
1) Le regard d’une inca
2) La sagesse de ne pas juger
3) Une démarche expérimentale
III. Préparer la suite du roman
1) Privilégier la profondeur
2) S’ouvrir à l’altérité
3) Se connaître soi-même
Premier mouvement :
La découverte d’un univers troublant
Je suis enfin arrivée à cette Terre, objet de mes désirs, mon cher Aza, mais je n'y vois encore rien qui m'annonce le bonheur que je m'en étais promis. Tout ce qui s'offre à mes yeux me frappe, me surprend, m'étonne et ne me laisse qu'une impression vague, une perplexité stupide, dont je ne cherche pas même à me délivrer. Mes erreurs répriment mes jugements, je demeure incertaine, je doute presque de ce que je vois.
À peine étions-nous sortis de la maison flottante, que nous sommes entrés dans une ville bâtie sur le rivage de la Mer. Le peuple qui nous suivait en foule me paraît être de la même Nation que le Cacique, mais les maisons n'ont aucune ressemblance avec celles des villes du Soleil. Si celles-là les surpassent en beauté par la richesse de leurs ornements, celles-ci sont fort au-dessus par les prodiges dont elles sont remplies.
Le débarquement en France : un moment clé
• Impatience de Zilia : « Je suis enfin arrivée » (adverbe temporel)
• Elle a vu la terre de loin dans la longue vue de Déterville : « à cette Terre, » (démonstratif).
• Elle a beaucoup d’espoir de vivre une vie meilleure : « objet de mes désirs, » (pluriel).
• Elle parle toujours à son fiancé qui est en Espagne, mais elle est isolée : « mon cher Aza, » (apostrophe).
► Zilia nous confie son aventure avec sincérité et sympathie, on s’attache au personnage.
Un voyage initiatique
• Rebondissements et suspense : « mais » (lien d’opposition) va-t-elle trouver le bonheur ?
• Moment clé qui n’est qu’une étape : « je n'y vois encore rien » (adverbe temporel et négation partielle)
• Elle cherche des signes, qui sont pratiquement personnifiés : « qui m'annonce » (image)
• Notion importante pour Zilia, et pour Mme de Graffigny : « le bonheur » (notion philosophique).
• C’est un objectif de Zilia : « que je m'en étais promis. » (voix pronominale)
► Cette recherche du bonheur traverse tout le roman, c’est ce qui tient en haleine le lecteur qui s’identifie à Zilia.
Nous essayons de comprendre sa perplexité
• Désorientée par « Tout » (pronom totalisant)
• Importance de la vue : « ce qui s'offre à mes yeux » (image qui insiste sur la perception).
• Sensation douloureuse : « me frappe, » (métaphore)
• Sensation de plus en plus forte : « me surprend, m'étonne » (gradation et étymologie : étonner = frapper par la foudre).
• Paradoxalement, l’effet n’est pourtant pas très fort : « et ne me laisse qu'une impression vague, » (restriction)
• Empathie avec Zilia désorientée : « une perplexité stupide » (article indéfini, sonorités en P)
► Nous partageons le trouble de Zilia, qui nous interroge : pourquoi cette stupeur ?
Le choix de ne pas juger
• Zilia choisit volontairement de suspendre son jugement : « dont je ne cherche pas même » (négation totale et intensif)
• Elle reste pour ainsi dire captive de son étonnement : « à me délivrer. » (métaphore)
• Sa prudence est déjà une marque de sagesse : « Mes erreurs répriment mes jugements, » (personnification)
• Attitude presque scientifique face à l’inconnu : « je demeure incertaine, » (négation lexicalisée)
• Méthode qui fait penser à celle de Descartes (1637) : « je doute presque » (modalisation qui nuance)
• La vue désigne en fait toute une expérience difficile à intégrer : « de ce que je vois » (pronom relatif et champ lexical de la vue)
► L’attitude de Zilia a une dimension rationnelle et philosophique.
Nous reprenons et partageons alors l’expérience de Zilia
• La narration reprend sans délai : « À peine étions-nous sortis … que nous sommes entrés » (passé antérieur et passé composé)
• Regard d’une étrangère qui essaye de décrire tout ce qu’elle voit : « la maison flottante, » (périphrase)
• Elle cherche des repères : « la même Nation que le Cacique » (vocabulaire inca pour parler d’un chef)
• Volonté de décrire : « dans une ville bâtie sur le rivage de la Mer. » (article indéfini, série de prépositions pour situer).
• Regard d’abord sur l’être humain : « Le peuple qui nous suivait en foule » (sujet de la phrase)
► Le lecteur fait tout de suite l’expérience de ce regard étranger qui s’étonne de tout et n’a pas le temps d’analyser.
Le réflexe de la comparaison
• Zilia s’intéresse aux humains, mais aussi aux bâtiments : « mais les maisons » (lien d’opposition)
• Elle remarque surtout les différences, qui dominent partout : « n'ont aucune ressemblance » (négation partielle)
• Comparaison avec les villes inca (le roman s’ouvre avec le pillage de Cuzco) : « avec celles des villes du Soleil. » (périphrase)
• Structure syntaxique qui permet de comparer : « Si celles-là… celles-ci » (démonstratifs multipliés)
► Zilia compare, mais sans juger : naïveté outil d’analyse.
Un regard qui cherche à comprendre en profondeur
• Comparaison différente des Lettres persanes : « les surpassent … fort au-dessus » (métaphore spatiale qui rappelle les maisons hautes comme celles des astrologues chez Montesquieu).
• Elle distingue des critères et des valeurs : « en beauté par la richesse // par les prodiges » (parallélisme)
• Ce qui domine chez les incas c’est : « beauté… richesse de leurs ornements » (singulier puis pluriels). Esthétique.
• L’Europe présente surtout des « prodiges » : mot-clé encore mystérieux que la suite va éclairer.
• Description qui va entrer en profondeur : « dont elles sont remplies. » (relative)
► Tout est fait pour nous donner envie de lire la suite.
Deuxième mouvement :
L’exemple d’un prodige
En entrant dans la chambre où Déterville m'a logée, mon cœur a tressailli. J'ai vu dans l'enfoncement une jeune personne habillée comme une Vierge du Soleil. J'ai couru à elle les bras ouverts. Quelle surprise, mon cher Aza, quelle surprise extrême, de ne trouver qu'une résistance impénétrable, où je voyais une figure humaine se mouvoir dans un espace fort étendu !
L'étonnement me tenait immobile, les yeux attachés sur cette ombre, quand Déterville m'a fait remarquer sa propre figure à côté de celle qui occupait toute mon attention. Je le touchais, je lui parlais, et je le voyais en même temps fort près et fort loin de moi.
Une surprise déstabilisante
• Actions simultanées : « En entrant dans la chambre où Déterville m'a logée » (gérondif, préposition et relative)
• Émotion forte : « mon cœur a tressailli. » (possessif)
• Zilia est aussi « habillée comme une Vierge du Soleil. »
• Réaction chaleureuse de Zilia croyant rencontrer une inconnue de son pays : « J'ai couru à elle les bras ouverts. » (CC manière)
• Réaction de sagesse et d’ouverture de Zilia : « L'étonnement me tenait immobile » (allégorie)
• Insistance « Quelle surprise … quelle surprise extrême » (outils exclamatifs, répétition, intensif)
► D’abord, peu d’indices pour comprendre, c’est intriguant. Zilia capable d’accueillir ce qu’elle ne connaît pas…
Description factuelle d’un miroir
• C’est d’abord par la vue que passe cette expérience « J'ai vu dans l'enfoncement … je voyais » (polyptote du verbe « voir »)
• À la joie de Zilia s’oppose un mur « ne trouver qu'une résistance impénétrable » (restriction et négation lexicalisée)
• Ce qu’elle pensait être « une personne » est réduite à « une figure humaine » (article indéfini, périphrase).
• Il faut décrypter ce qu’elle décrit (un reflet) « se mouvoir dans un espace fort étendu ! » (exclamation) Vers le genre fantastique, le prodige déborde le cadre normal de l’expérience de Zilia.
• Ce qui est pour nous un reflet est pour elle une sorte de fantôme « les yeux attachés sur cette ombre ».
► Symboliquement, ce qu’elle trouve de plus familier sera en fait profondément étranger.
Une expérience révélatrice
• C’est Déterville qui prend alors le rôle principal « Déterville m'a fait remarquer ». Il guide Zilia qui est en position d’objet.
• Il lui montre son propre reflet « sa propre figure » (possessif).
• Importance d’élargir encore le champ du regard « à côté de celle qui occupait toute mon attention. » (relative)
• Perceptions qui dépassent la simple vue : « Je le touchais ».
• Importance du langage : « je lui parlais » (prolepse).
• Attitude qui a une dimension symbolique « et je le voyais en même temps fort près et fort loin de moi. » (paradoxe)
► L’expérience de Zilia résumée dans ce paradoxe : découverte d’un monde lointain, qui partage une même humanité.
Troisième mouvement :
La sagesse de suspendre son jugement
Ces prodiges troublent la raison, ils obscurcissent le jugement. Que faut-il penser des habitants de ce pays ? Faut-il les craindre, faut-il les aimer ? Je me garderai bien de rien déterminer là-dessus.
Le Cacique m'a fait comprendre que la figure que je voyais était la mienne, mais de quoi cela m'instruit-il ? Le prodige en est-il moins grand ? Suis-je moins mortifiée de ne trouver dans mon esprit que des erreurs ou des ignorances ? Je le vois avec douleur, mon cher Aza ; les moins habiles de cette Contrée sont plus savants que tous nos Amautas.
Une mise en scène symbolique
• Zilia tente d’en tirer un enseignement plus général : « Ces prodiges » (démonstratif au pluriel).
• Les concepts sont personnifiés « prodiges… raison… jugement » (ce sont pratiquement des allégories agissantes)
• Les verbes sont au présent de vérité générale « Ces prodiges troublent la raison, ils obscurcissent le jugement. » (apologue)
• Raison et jugement, notions clés du mouvement des Lumières. La métaphore est filée avec le verbe « obscurcir ».
• Zilia a une démarche philosophique « Que faut-il penser des habitants de ce pays ? » (question ouverte)
► Cette mise en scène d’allégories illustre une véritable préoccupation philosophique.
La démarche de Zilia est prudente
• Elle envisage des voies opposées : « Faut-il les craindre, faut-il les aimer ? » (anaphores rhétoriques, antithèse).
• Démarche de sagesse : « Je me garderai bien » (futur).
• Suspension du jugement : « de rien déterminer là-dessus. » (négation partielle portant sur son rapport aux français).
• Ses difficultés de communication annoncent son apprentissage du langage : « Le Cacique m'a fait comprendre » (verbe faire).
• Sa propre figure, comme un double, est devenue symbole d’altérité « la figure que je voyais était la mienne » (1ère pers.)
► Cette démarche, dans un premier temps, apporte donc plus de questions que de réponses.
Une démultiplication des questions
• Véritable monologue où Zilia s’adresse à elle-même : « mais de quoi cela m'instruit-il ? » (lien d’opposition)
• L’expérience elle-même est mise en position de sujet, comme un enseignant : « cela m’instruit ».
• La question « de quoi cela m’instruit-il » est une question ouverte, qui implique un raisonnement.
• Les questions s’enchaînent avec une question fermée cette fois : « Le prodige en est-il moins grand ? »
• Mais le pronom « en » révèle la profondeur de cette question : ce fantôme est un reflet d’elle-même : cela reste un prodige.
• Pour le moment, le doute subsiste, cela la tourmente : « Suis-je moins mortifiée ? » (comparatif d’infériorité).
► Zilia amorce ici des questions qui annoncent la profondeur de la suite du roman !
Une capacité de doute et d’admiration
• Comme le lecteur, Zilia doit d’abord accepter de ne pas tout comprendre : « ne trouver dans mon esprit que des erreurs ou des ignorances » (restriction)
• L’alternative « des erreurs ou des ignorances » évoque même qu’il faut accepter de se tromper pour progresser.
• Les craintes qui marquaient le début de la lettre, entrent en écho avec la fin : « Je le vois avec douleur ». Résilience.
• Jeu avec les comparatifs : « les moins habiles … sont plus savants. » La comparaison avec les incas lui semble écrasante.
• Les savants et prêtres incas sont appelés « Amautas ». Ils ne connaissent pas les miroirs, mais ont pourtant d’autres qualités.
• Ce passage est cohérent avec la remarque de l’avertissement :
À peine accordons-nous une âme pensante à ces peuples malheureux, cependant [...] nous trouvons partout des monuments de la sagacité de leur esprit, et de la solidité de leur philosophie.
► Cette admiration de Zilia pour les prodiges français n’est qu’une étape. Stratégie de Graffigny pour flatter son lecteur occidental. Elle le prépare à se voir dans un miroir et ainsi, à se connaître soi-même…
Conclusion
Bilan
• D’abord, nous suivons Zilia dans sa découverte d’un monde qui est totalement étranger à ses yeux, un univers troublant qu’elle choisit de ne pas juger, pour mieux le comprendre.
• Ensuite, Mme de Graffigny met en scène Zilia découvrant un miroir, et nous comprenons petit à petit la dimension symbolique de cette découverte : un miroir nous est tendu.
• Enfin, Zilia nous donne pour ainsi dire une leçon de philosophie, de sagesse, et même d’humilité, car elle est capable d’admirer sans comprendre et de se remettre en cause.
► Ainsi, tout ce passage prépare le lecteur à faire de même : être capable de se découvrir dans ce roman, comme dans un miroir, et d’accepter les critiques qu’il y découvrira.
Ouverture
• Zilia, qui cherche à tirer des enseignements philosophiques de chaque expérience.
• D’une manière assez similaire, le célèbre Candide de Voltaire confronte ses expériences à la philosophie de son maître Pangloss. Par exemple quand il croise l’esclave de Surinam :
— Ô Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination ; c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme.
Paulus Moreelse, Jeune fille au miroir, 1632.