Couverture du livre Lettres d'une Péruvienne de Graffigny

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Couverture pour Lettres d'une Péruvienne

Françoise de Graffigny, Lettres d’une PĂ©ruvienne - Dissertation corrigĂ©e




Imaginons que nous avons ce sujet de dissertation « Les Lettres d'une PĂ©ruvienne ne sont-elles que la dĂ©couverte d'un nouvel univers ? Â» VoilĂ  comment le traiter en trois parties et trois sous-parties. Cette correction est trĂšs complĂšte, elle vous permettra de nourrir Ă  peu prĂšs n'importe quelle dissertation sur le parcours du bac de français 2025, 2026, 2027, 2028.

Introduction



Accroche


Françoise de Graffigny a connu une certaine notoriĂ©tĂ© de son vivant. Elle a participĂ© Ă  la vie intellectuelle de son siĂšcle, elle a connu Voltaire lorsqu’elle a vĂ©cu chez Mme du ChĂątelet. Elle a mĂȘme tenu son propre Salon, frĂ©quentĂ© par Rousseau, Voltaire, Marivaux, Diderot, d’Alembert, PrĂ©vost


Mais ce sont les Lettres d’une PĂ©ruvienne qui lui apportĂšrent une vĂ©ritable cĂ©lĂ©britĂ© dĂšs leur premiĂšre publication en 1747. Dans cet ouvrage, elle imite les Lettres persanes de Montesquieu, mais en mettant en scĂšne le regard d’une PĂ©ruvienne. Zilia est une esclave Inca rapportĂ©e du PĂ©rou par un officier français.

De l’Ɠuvre au sujet


C’est dans la lettre dix-huitiĂšme, lorsqu’elle apprend le français, que Zilia Ă©crit ces mots :
À mesure que j'en ai acquis l'intelligence, un nouvel univers s'est offert Ă  mes yeux. Les objets ont pris une autre forme, chaque Ă©claircissement m'a dĂ©couvert un nouveau malheur.
Lettre XXVIII

Ce dispositif du roman Ă©pistolaire est trĂšs particulier : ces lettres Ă©crites par une femme Ă©trangĂšre obligent le lecteur occidental Ă  se dĂ©centrer de lui-mĂȘme : il dĂ©couvre Ă  la fois un regard emprunt d’une autre culture, et, sous un angle inĂ©dit, une sociĂ©tĂ© qui lui est pourtant familiĂšre. L’effet de dĂ©couverte est donc plus complexe qu’il n’y paraĂźt !

Problématique


DĂšs lors, on peut se demander, ces Lettres d’une PĂ©ruvienne ne sont-elles que le rĂ©cit de la dĂ©couverte d’un nouvel univers ? Ce roman Ă©pistolaire nous raconte-t-il seulement le voyage d’une personne dĂ©couvrant un monde inconnu ? Françoise de Graffigny n’utilise-t-elle cette forme du roman par lettres que pour nous faire dĂ©couvrir un monde nouveau ?

Annonce du plan


En effet, dans un premier temps, nous suivons les aventures de Zilia, nous dĂ©couvrons un nouvel univers, au sens large du terme : ce sont aussi des sensations, des Ă©motions nouvelles. Mais la dĂ©couverte va plus loin : le regard inca de Zilia nous dĂ©payse, le passage par une autre culture met en relief les outrances de notre sociĂ©tĂ©, et cela sert un objectif satirique. Enfin, aussi documentĂ© soit-il, le regard de Zilia reste un regard artificiel : il s’agit d’un procĂ©dĂ© qui permet Ă  Mme de Graffigny de faire Ɠuvre de moraliste, et notamment de dĂ©fendre des valeurs universelles, issues du mouvement des LumiĂšres.


I. La découverte d'un monde nouveau aux yeux d'une Péruvienne



1) Un récit de voyage et d'aventures



Les Lettres d'une PĂ©ruvienne, c'est d'abord un grand rĂ©cit d'aventures. Zilia, jeune pĂ©ruvienne arrachĂ©e Ă  son pays, sĂ©parĂ©e de son fiancĂ©, se retrouve en France, plongĂ©e au cƓur d'une nation dont elle ne connaĂźt ni les mƓurs, ni les coutumes, ni mĂȘme la langue. Tout cela la dĂ©soriente profondĂ©ment.
Tout ce qui s'offre à mes yeux me frappe, me surprend, m'étonne et [...] je doute presque de ce que je vois.
Lettre X

Zilia se retrouve en France malgrĂ© elle : ce monde nouveau est d'abord l'expĂ©rience d'une contrainte. Elle est transfĂ©rĂ©e d'une cabine Ă  l'autre, jusqu'Ă  ce que DĂ©terville l'installe dans ses propres appartements. Mais encore Ă  ce moment-lĂ , tout le monde la dissuade de retourner dans son pays et retrouver son fiancĂ©. Notamment le prĂȘtre qu’elle nomme Cusipata.
Je remis la conversation sur le projet de mon voyage, mais [...] il m'opposa des raisonnements si forts [...] que je ne trouvai que ma tendresse pour toi qui pût les combattre.
Lettre XXII

Dans un premier temps, tout lui paraßt étrange, presque menaçant. Pour Zilia, le bateau est une habitation instable, suspendue dans les airs. Le médecin qui lui prend le pouls tous les jours semble s'adonner à une étrange superstition. Plus tard, le carrosse, tiré par des quadrupÚdes inconnus, l'effraye.
Ô, mon cher Aza, que les prodiges sont familiers dans ce pays ! Je sentis cette machine [...] se mouvoir et changer de place. Ce mouvement me fit penser Ă  la maison flottante. La frayeur me saisit.
Lettre XII

Mais le regard de Zilia sur le nouveau monde qui l'entoure est aussi un regard admiratif. Les descriptions qu'elle fait de la ville, des maisons, des jardins, frĂŽlent le merveilleux. Le miroir qui renvoie son image est un prodige, les fontaines et les feux d'artifice sont des tours de magie.
Le feu, ce terrible élément, je l'ai vu [...] dirigé docilement par une puissance supérieure, [...] dessinant un vaste tableau de lumiÚre sur un ciel obscurci par l'absence du Soleil.
Lettre XXVIII

2) La découverte d'une autre culture



La premiĂšre expĂ©rience que Zilia a des occidentaux, c’est sa rencontre avec les cruels conquistadors, elle compare leurs armes Ă  feu Ă  la foudre d'Yalpor. Puis, quand elle rencontre les français, elle les trouve lĂ©gers, comme s'ils Ă©taient inachevĂ©s.
Ceux-ci semblent s'ĂȘtre Ă©chappĂ©s des mains du CrĂ©ateur au moment oĂč il n'avait encore assemblĂ© pour leur formation que l'air et le feu.
Lettre IV

Une fois Ă  Paris, DĂ©terville emmĂšne Zilia dans ce qu’on appelle « le grand monde Â». Zilia, qui ne connaĂźt pas les codes sociaux, doit se fier aux attitudes et aux vĂȘtements pour identifier les personnes de haut rang, qu’elle appelle Pallas, Anqui ou Caracas.
Un homme que j'aurais pris pour un Caracas s'il n'eĂ»t Ă©tĂ© vĂȘtu de noir, vint me prendre par la main d'un air affable et me conduisit auprĂšs d'une femme, qu'Ă  son air fier, je pris pour la Pallas de la ContrĂ©e.
Lettre XI

Zilia est encore plus complÚtement immergée dans une autre culture lorsqu'elle se rend pour la premiÚre fois au théùtre. Cette rencontre s'accompagne de sensations contradictoires. La tragédie est un spectacle qui lui est pénible, tandis que l'Opéra semble, par la musique, s'exprimer dans une langue universelle.
Il faut, mon cher Aza, que l'intelligence des sons soit universelle, car il ne m'a pas été plus difficile de m'associer aux différentes passions que l'on a représentées que si elles avaient été exprimées dans notre langue.
Lettre XVII

Enfin, Zilia parvient Ă  comprendre la sociĂ©tĂ© française en profondeur Ă  partir du moment oĂč elle apprend la langue française. Apprendre une langue permet de saisir les subtilitĂ©s d'une pensĂ©e, et de s'ouvrir l'accĂšs aux livres, dont chacun est en quelque sorte, un petit univers.
Je ne puis t'exprimer, mon cher Aza, l'excellence du plaisir que je trouverais Ă  les lire, [...] ni le dĂ©sir extrĂȘme que j'ai de connaĂźtre quelques-uns des hommes divins qui les composent.
Lettre XX

3) Découvrir un nouvel univers au sens large



Par son aventure, Zilia dĂ©couvre beaucoup plus qu'un autre pays : elle se dĂ©couvre bientĂŽt elle-mĂȘme Ă  travers le regard des autres. Son voyage est initiatique. Elle affĂ»te son observation, et renforce son caractĂšre, affirmant Ă  la fois sa singularitĂ©, et l’humanitĂ© qu’elle partage avec tous.
Portant toute mon attention sur ces femmes, je crus dĂ©mĂȘler que la singularitĂ© de mes habits causait seule la surprise [...] Je ne pensai plus qu'Ă  leur persuader par ma contenance que mon Ăąme ne diffĂ©rait pas tant de la leur que mes habillements de leurs parures.
Lettre XI

C’est alors que la mĂ©taphore du miroir prend tout son sens : le jeu de regard est toujours double, et l’on se dĂ©couvre soi-mĂȘme en dĂ©couvrant les autres.
AprĂšs que ma petite China [m'eut arrangĂ©], elle me fit approcher de cette ingĂ©nieuse machine qui double les objets. Quoique je dusse ĂȘtre accoutumĂ©e Ă  ses effets, je ne pus [...] me garantir de la surprise.
Lettre XII

Zilia rencontre les membres de la famille de DĂ©terville. Elle subit la froideur de sa mĂšre, mais trouve du rĂ©confort dans l'amitiĂ© de sa sƓur CĂ©line. Lorsque tombent les barriĂšres du langage, elle rĂ©alise que DĂ©terville est amoureux d'elle. Ainsi la dĂ©couverte du monde, du langage, et des sentiments sont indissociables.
Vous ne parlez pas assez bien le français pour dĂ©truire mes justes craintes [...] expliquez-moi quel sens vous attachez Ă  ces mots : « Je vous aime. Â» Que [...] je meure Ă  vos pieds de douleur ou de plaisir.
Lettre XXIII

Enfin, lorsque Aza se dĂ©sengage de ses vƓux, aprĂšs une pĂ©riode de dĂ©ni oĂč Zilia prĂ©fĂ©rerait fermer les yeux, elle les ouvre Ă  nouveau et dĂ©cide de trouver la paix dans les sciences et l'amitiĂ©. Le roman nous propose donc une dĂ©couverte, au sens le plus large du terme : l’adoption d’un regard neuf sur tout ce qui nous entoure.
La vie suffit-elle pour acquĂ©rir une connaissance lĂ©gĂšre, mais intĂ©ressante de l'univers, de ce qui m'environne, de ma propre existence ?
Lettre XLI

Transition


Ainsi, nous avons suivi les aventures de Zilia, et nous avons, comme elle, dĂ©couvert un nouvel univers. Cependant, pour le lecteur occidental, ce roman Ă©pistolaire est en mĂȘme temps la dĂ©couverte d'un regard Ă©tranger, marquĂ© par la culture inca. Ce regard a bien sĂ»r quelque chose d'artificiel, mais il offre un dĂ©centrement exceptionnel, et nous fait voir sous un angle accablant les excĂšs d'une sociĂ©tĂ© qui nous est familiĂšre !

II. Découvrir un regard étranger sur un monde familier



1) L'invention d'un regard Inca



Les premiers mots de la premiĂšre lettre produisent tout de suite un effet d'exotisme et d'Ă©trangetĂ© : c'est une jeune femme inca qui parle : les tournures de phrases sont imagĂ©es, riches en mĂ©taphores. À travers son style d'Ă©criture, le lecteur est transportĂ© dans un autre monde.
Aza ! Mon cher Aza ! Les cris de ta tendre Zilia, tels qu'une vapeur du matin, s'exhalent et se dissipent avant d'arriver jusqu'Ă  toi ; en vain je t'appelle Ă  mon secours.
Lettre I

Françoise de Graffigny s'est beaucoup documentĂ©e sur les Incas pour rĂ©diger son Ɠuvre. Elle a lu les Commentarios reales de los Incas de Inca Garcilaso de La Vega, d'oĂč elle tire le procĂ©dĂ© des quipos, les descriptions de Cuzco, les rites adressĂ©s au Soleil, le mythe de la fin du monde qui est Ă©voquĂ© lorsque Zilia se trouve dans le navire qui l’emmĂšne en France.
Notre habitation recevait des ébranlements tels que la terre en éprouvera, lorsque la lune en tombant réduira l'univers en poussiÚre.
Lettre II

Ainsi, Zilia applique des Ă©lĂ©ments incas sur la rĂ©alitĂ© française : DĂ©terville est un Cacique, (un chef de province), sa mĂšre est une Pallas (une princesse) etc. Zilia elle-mĂȘme se reprĂ©sente Ă©crivant
 Tout cela met en place un dispositif de fiction que le lecteur de l'Ă©poque connaĂźt bien.
Je suis encore si peu habile dans l'art d'Ă©crire, mon cher Aza, qu'il me faut un temps infini pour former trĂšs peu de lignes. Il arrive souvent qu'aprĂšs avoir beaucoup Ă©crit, je ne puis deviner moi-mĂȘme ce que j'ai cru exprimer.
Lettre XIX

Ce regard Ă©tranger peut nous sembler pour le moins artificiel, mais il donne une rĂ©elle Ă©paisseur aux comparaisons entre le monde occidental et celui des incas. Par exemple, Zilia s'Ă©tonne que le roi des français ne soit pas aussi bienveillant envers son peuple que le grand Capa-Inca. Ce regard Ă©tranger est bien au service d’une remarquable satire sociale.

2) Une société française dominée par les apparences



La premiĂšre chose qui frappe le regard de Zilia, c’est la vivacitĂ© et la familiaritĂ© des gestes des Français. En comparaison, les incas paraĂźtraient sĂ©rieux, graves, ennuyeux.
À juger de leur esprit par la vivacitĂ© de leurs gestes, je suis sĂ»re que nos expressions mesurĂ©es, [...] qui expriment si naturellement nos sentiments [...] leur paraĂźtraient insipides.
Lettre XI

Les vĂȘtements français sont somptueux, les visages souriants, mais cela cache quelque chose. Zilia perçoit tout de suite cette ambivalence.
Un certain empressement rĂ©pandu sur leurs actions, et qui paraĂźt ĂȘtre de la bienveillance, prĂ©vient en leur faveur ; mais je remarque des contradictions dans leur conduite, qui suspendent mon jugement.
Lettre IV

Zilia dĂ©couvre en effet que cette politesse est surfaite : elle remplace les marques d'estime par de faux compliments. Une mĂ©taphore illustre cela : celle des dorures. Alors que les meubles des Incas sont en or massif, ceux des français sont — trompeusement — couverts d'une peinture dorĂ©e.
Les meubles que je croyais d'or n'en ont que la superficie, leur vĂ©ritable substance est de bois ; de mĂȘme, ce qu'ils appellent politesse cache lĂ©gĂšrement leurs dĂ©fauts sous les dehors de la vertu.
Lettre XX

Ce qui est vrai pour les relations sociales se retrouve donc dans tous les domaines : pour paraĂźtre riches, les familles se ruinent. Zilia accuse les français de faire passer le superflu devant le nĂ©cessaire, par vanitĂ©. Elle les trouve idolĂątres : vouant un culte Ă  de fausses valeurs, comme Ă  un faux Dieu.
La vanitĂ© dominante des Français est celle de paraĂźtre opulents. Le gĂ©nie, les arts, et peut-ĂȘtre les sciences, tout se rapporte au faste ; tout concourt Ă  la ruine des fortunes.
Lettre XXIX

Zilia s'efforce donc de chercher toujours au-delĂ  des apparences, au-delĂ  des premiĂšres impressions. Le regard de l'Ă©trangĂšre est un peu comme un instrument d'optique, une loupe ou une longue vue. L'image est d'ailleurs dĂ©veloppĂ©e dans un Ă©pisode cĂ©lĂšbre oĂč DĂ©terville lui apprend que leur navigation est bientĂŽt terminĂ©e.
Par un prodige incomprĂ©hensible, en me faisant regarder Ă  travers une sorte de canne percĂ©e, il m'a fait voir la terre dans un Ă©loignement oĂč, sans le secours de cette merveilleuse machine, mes yeux n'auraient pu atteindre.
Lettre VIII

3) Une satire de l’occident



Le personnage de Zilia est particuliĂšrement intĂ©ressant parce qu'il offre un triple dĂ©centrement au lecteur : c'est une Ă©trangĂšre, mais c'est aussi une femme et une esclave, qui s'interroge sur les questions de genre et sur son statut social. C'est un parti pris trĂšs rare dans la littĂ©rature de l'Ă©poque.
HĂ©las ! que la maniĂšre mĂ©prisante dont j'entendis parler de ceux qui ne sont pas riches me fit faire des cruelles rĂ©flexions sur moi-mĂȘme ! Je n'ai ni or, ni terres, ni industrie. [...] Dans quelle classe dois-je me ranger ?
Lettre XX

Zilia tĂ©moigne de l'injustice que CĂ©line subit, dĂ©shĂ©ritĂ©e, envoyĂ©e au couvent au profit de son frĂšre aĂźnĂ©. Zilia se retrouve avec elle dans une institution religieuse oĂč elle constate que l'Ă©ducation donnĂ©e aux jeunes filles est une absurditĂ© : les sƓurs Ă©tant incapables de leur apprendre Ă  vivre dans le monde.
Du moment que les filles commencent Ă  ĂȘtre capables de recevoir des instructions, on les enferme dans une maison religieuse pour leur apprendre Ă  vivre dans le monde. On confie le soin d'Ă©clairer leur esprit Ă  des personnes auxquelles on ferait[...] un crime d'en avoir.
Lettre XXXIV

L'alternative, pour une femme du XVIIIe siĂšcle, est de se marier. Mais alors, Zilia le constate en observant les françaises : elles deviennent un ornement dans leur propre maison.
Son mari ne cherche pas à la former au soin des affaires, de sa famille et de sa maison. Elle ne participe au tout de ce petit univers que par la représentation. C'est une figure d'ornement pour amuser les curieux.
Lettre XXXIV

Transition


Ainsi, le regard si particulier de Zilia est au service d’une analyse de la sociĂ©tĂ© que Françoise de Graffigny rĂ©alise elle-mĂȘme. Le point de vue inca, aussi documentĂ© qu'il soit, fait surtout ressortir des valeurs universelles. Françoise de Graffigny fait une Ɠuvre de moraliste oĂč elle avance des idĂ©es issues du Mouvement des lumiĂšres.


III. Poser des questions morales et transmettre des valeurs des LumiĂšres



1) Une Ɠuvre de moraliste



D'abord, par son attitude, Zilia se montre exemplaire. À l'Ă©coute des autres, elle fait preuve de franchise, d'honnĂȘtetĂ©, et de tact. Par exemple, elle mĂ©nage le prĂȘtre pour ne pas le froisser dans ses convictions religieuses.
Si les lois de l'humanité défendent de frapper son semblable, parce que c'est lui faire un mal, à plus forte raison ne doit-on pas blesser son ùme par le mépris de ses opinions.
Lettre XXI

Le parcours de Zilia l'amÚne à s'interroger sur le sens de l'amour et de l'amitié. Elle trouve beaucoup de réconfort dans le soutien de sa China, dans l'amitié de Céline. Zilia s'étonne que Céline soit obligée de cacher son amour pour un jeune homme qu'elle rencontre à l'Opéra.
Sur le peu que je devinai de leur entretien, j'aurais pensé qu'elle aimait le jeune homme qui le lui avait donné, s'il était possible que l'on s'effrayùt de la présence de ce qu'on aime.
Lettre XVII

Concernant DĂ©terville, Zilia voit dans ses yeux la mĂȘme flamme que dans ceux d'Aza. Ainsi, l'amour et l'amitiĂ©, s'exprimant diffĂ©remment d'une culture Ă  l'autre sont pourtant des sentiments universels qui les transcendent.

Le choix final de Zilia de vivre seule, sans se marier, de privilĂ©gier l'amitiĂ© avec DĂ©terville, est un choix subversif Ă  l'Ă©poque. CĂ©line le lui rappelle d'ailleurs souvent : il est inconvenant pour une femme de vivre seule. Zilia a la force de caractĂšre de rĂ©sister Ă  ces injonctions.
Peut-ĂȘtre la fausse dĂ©cence de votre nation ne permet-elle pas Ă  mon Ăąge l'indĂ©pendance et la solitude oĂč je vis. [Mais] la vĂ©ritable dĂ©cence est dans mon cƓur. Ce n'est point au simulacre de la vertu que je rends hommage, c'est Ă  la vertu mĂȘme.
Lettre XL

Il faut savoir que Mme de Graffigny, mariĂ©e Ă  l’ñge de 17 ans, a beaucoup souffert d'un mari violent. Elle a pu s'en Ă©loigner et quand elle devint veuve, elle ne se remaria jamais et profita de ce statut jusqu'Ă  la fin de sa vie
 Ce qui lui permit d’écrire et de participer Ă  la vie intellectuelle de son Ă©poque.

2) Un regard étranger façonné par les idées des lumiÚres



DÚs les premiÚres lettres, Françoise de Graffigny dénonce la colonisation, en montrant la cruauté des conquistadors, et d'une maniÚre générale la cupidité des occidentaux. Les Français sont accusés de faire venir de toutes les parties du monde des décorations qui leur coûtent beaucoup, mais qui flattent leur vanité. Ces actes sont contraires à l'humanité et à la Raison, valeurs fondamentales des LumiÚres.

Zilia questionne notamment les discours religieux, et admire sincÚrement la morale chrétienne, qui lui semble correspondre à des principes naturels. Mais, comme les philosophes des LumiÚres, elle interroge les mythes et les superstitions, qui ne devraient pas prendre le pas sur les vertus universelles contenues dans la religion.
[Les] principes de cette Religion [...] ne m'ont pas paru plus incroyables que l'histoire de Manco Capac [...] ; et la morale en est si belle que j'aurais Ă©coutĂ© le Cusipata avec plus de complaisance s'il n'avait parlĂ© avec mĂ©pris du culte sacrĂ© que nous rendons au Soleil.
Lettre XXI

Zilia prĂŽne enfin un dĂ©sintĂ©rĂȘt Ă  l'Ă©gard des richesses et du pouvoir. Elle enjoint Aza lui-mĂȘme Ă  se dĂ©tacher des sĂ©ductions de la royautĂ© pour rechercher le bonheur dans une vie simple et retirĂ©e, en compagnie de celle qu'il aime.
Riches de la possession de nos cƓurs, grands par nos vertus, puissants par notre modĂ©ration, nous irons dans une cabane jouir du ciel, de la terre et de notre tendresse. Tu seras plus roi en rĂ©gnant sur mon Ăąme qu'en doutant de l'affection d'un peuple innombrable.
Lettre II

3) Une quĂȘte du sens de la vie et du bonheur



La recherche du bonheur est trĂšs prĂ©sente dans les lettres de Zilia. La question philosophique du sens de la vie Ă©merge dĂšs le moment oĂč elle songe au suicide : tentĂ©e de se jeter Ă  la mer, Zilia regrette aussitĂŽt.
Que le sang-froid est cruel aprĂšs la fureur ! Que les points de vue sont diffĂ©rents sur les mĂȘmes objets ! Dans l'horreur du dĂ©sespoir on prend la fĂ©rocitĂ© pour du courage.
Lettre VII

Dans les moments de doute, elle se tourne vers les livres qu'elle admire ! Les Lettres d'une PĂ©ruvienne dĂ©fendent ainsi avec force les convictions des lumiĂšres.
Je comprends qu'ils sont Ă  l'esprit ce que le Soleil est Ă  la terre, et que je trouverais avec eux toutes les lumiĂšres, tous les secours dont j'ai besoin.
Lettre XX

ConformĂ©ment Ă  la pensĂ©e des LumiĂšres, Zilia ne juge jamais les Français incorrigibles : elle fait valoir que le cadre politique et social les dĂ©termine fortement, et que, plongĂ©s dans un autre milieu, ils se comporteraient diffĂ©remment.
S'ils vivaient parmi nous, ils deviendraient vertueux ; l'exemple et la coutume sont les tyrans de leur conduite.
Lettre XXXII

On perçoit l'influence de Rousseau, car Zilia rapproche la simplicitĂ© des mƓurs de son peuple Ă  celle des ancĂȘtres des français, qui vivaient d'une saine sobriĂ©tĂ©, mais dont les Français se moquent dĂ©sormais. L’homme est originellement bon, c’est la sociĂ©tĂ© qui le corrompt.
Ils insultent gaiement Ă  la mĂ©moire de leurs ancĂȘtres, dont la sage Ă©conomie se contentait de vĂȘtements commodes, de parures et d'ameublements proportionnĂ©s Ă  leurs revenus plus qu'Ă  leur naissance.
Lettre XXIX

À travers ces lettres, ce que Mme de Graffigny dĂ©nonce, c'est une corruption des mƓurs qui, Ă  ses yeux, prend des proportions inquiĂ©tantes en ce milieu de XVIIIe siĂšcle. Pour contrer cela, elle aspire Ă  une sociĂ©tĂ© plus juste, oĂč les femmes auraient un rĂŽle intellectuel Ă  jouer.

Conclusion



Bilan


Dans ce roman Ă©pistolaire, nous suivons d’abord les aventures d’une jeune femme esclave, enlevĂ©e par les conquistadors, et sauvĂ©e par un officier français, qui tombe amoureux d’elle et l’amĂšne en France. La dĂ©couverte d’un nouvel univers est ainsi Ă  prendre au sens large d’une aventure initiatique.
Mais ce dispositif permet alors au lecteur occidental de dĂ©couvrir une culture inca tellement diffĂ©rente de la sienne, que les effets de contraste lui offrent un nouveau regard sur le monde qu’il connaĂźt. C’est l’occasion pour Françoise de Graffigny de faire un tableau satirique de la sociĂ©tĂ© française.
Le regard de Zilia nous apparaĂźt finalement comme un procĂ©dĂ© littĂ©raire artificiel, mais utile pour mener une rĂ©flexion philosophique : il permet Ă  Françoise de Graffigny de rĂ©aliser une Ɠuvre de moraliste oĂč elle dĂ©fend ardemment les valeurs universelles des LumiĂšres. Une certaine idĂ©e de la raison, partagĂ©e par tous les ĂȘtres humains, remet en cause un certain nombre d’institutions de l’époque, comme l’éducation des femmes, la colonisation et l’esclavage.

Ouverture


À la fin du XXe siĂšcle, d’une toute autre maniĂšre, Toni Morrison raconte l’histoire d’une femme esclave, Sethe, qui tente par tous les moyens d’échapper Ă  son passĂ© d’esclave.
Tout Blanc avait le droit de se saisir de toute votre personne [...]. Pas seulement pour vous faire travailler, vous tuer ou vous mutiler, mais pour vous salir. Vous salir si gravement qu'il vous serait Ă  jamais impossible de vous aimer.
Toni Morrison, Beloved, 1987.


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Victorine-Angélique-Amélie Rumilly, portrait de Françoise de Graffigny, 1836.

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