Chrétien de Troyes
Le chevalier Ă la charrette
Dissertation « roman et amour courtois »
Sujet
« Dans Le Chevalier de la charrette de Chrétien de Troyes, les péripéties ne mettent-elles que l’amour à l’épreuve ? »
Introduction
Accroche
• XIe et XIIe siècle : nouvelle conception de l’amour « fin’amor ».
• Cet « amour courtois » s’inspire du lien vassalique : amant vassal de sa dame.
• Ces récits d’amour questionnent aussi le système féodal.
De l’œuvre au sujet
• Dans notre roman, Lancelot suit aveuglément les ordres de la reine, au point de se déshonorer.
• Personnage mû par l’amour : retrouver son honneur, sauver les habitants du royaume de Logre.
Problématique
Dans quelle mesure les épreuves qui jalonnent ce roman vont-elles au-delà d’une quête amoureuse ?
Annonce du plan
• D’abord, les péripéties de ce roman illustrent en effet les valeurs de l’amour courtois.
• Cependant, ces quêtes ont une dimension collective, et révèlent d’autres valeurs.
• Enfin, l’amour courtois met en tension les valeurs qui sont rattachées à l’idéal chevaleresque.
I. Les péripéties comme épreuve de l’amour courtois
1) Douleur et limites physiques
• Lancelot prend toujours le chemin le plus dangereux (Passage des Pierres, Pont de l’épée).
La route dont vous parlez est-elle aussi directe que celle-ci ? Non, répond-il, elle est plus longue, mais plus sûre. Alors elle ne m’intéresse pas, reprend le chevalier.
• Lancelot affronte des ennemis dangereux, s’encourage en pensant à la reine.
— Je me suis mis en route pour une noble cause, qui n'est rien moins que de délivrer la reine Guenièvre. Je ne dois pas avoir un cœur de lièvre, alors que c'est pour elle que j'ai entrepris cette quête !
• Lancelot obéit à la reine dès qu’elle lui demande d’arrêter de combattre, quitte à se laisser rouer de coups.
Quand elle eut dit : Puisque vous voulez qu’il s’arrête, je le veux bien, dès ce moment, Lancelot [...] ne bouge pas, tandis que l’autre le frappe autant qu’il peut…
2) Patience, fidélité et dévotion
• Lancelot rencontre une jeune femme élégante, qui veut bien l’héberger à condition qu’il couche avec elle..
— Demoiselle, je vous remercie pour votre hospitalité, et j’y suis très sensible, mais, si vous le permettiez, concernant le coucher, je m’en dispenserais fort bien.
• D’autres personnages féminins lui demandent son amour, comme la femme du geôlier.
Le chevalier n’a qu’un seul cœur et encore ne lui appartient-il plus, il l’a voué à quelqu’un, de sorte qu’il ne peut le prêter ailleurs.
• Lorsqu’il récupère le peigne de la reine, il récupère les cheveux de la reine, sans les abîmer.
Comme il a accepté qu'elle ait le peigne, il le lui offre, mais il en retire d'abord les cheveux si délicatement qu'il n'en rompt aucun.
3) Secret, discrétion, humilité
• Ayant soulevé la dalle de la tombe prophétique, il ne divulgue pas son nom.
« Celui qui soulèvera cette dalle à lui seul délivrera celles et ceux qui sont emprisonnés dans cette terre… »
• Lorsqu’il participe au tournoi de Noauz, il reste anonyme et porte une armure vermeille.
Il partit si discrètement que nulle des personnes encore présentes dans l'assemblée n'y prit garde.
• Au contraire, divers chevaliers rencontrés pendant ses aventures sont discourtois.
— Désormais, tous mes vœux sont exaucés, puisque vous trouvant ainsi, je peux vous emmener tout de suite avec moi sans encourir de honte !
4) Confiance aveugle et déshonneur (bonus)
• Lancelot fait une chose extraordinaire par amour : il monte sur une charrette, symbole d’infâmie.
Amour le veut, il y saute donc. Peu lui importe la honte, du moment que c’est l’ordre et la volonté d’Amour !
• Ainsi, le mécontentement de la reine est paradoxal : elle lui reproche son hésitation face au déshonneur.
— Comment ? La charrette ne vous a-t-elle pas fait honte et inspiré de la crainte ? Vous y êtes monté bien à contre-cœur, puisque vous avez tardé le temps de faire deux pas !
• Lancelot prouve à plusieurs reprises qu’il est prêt à être méprisé pour plaire à la reine, acceptant de se battre « au pire ».
— Seigneur, ma dame [...] vous transmet [...] le mot d’ordre suivant : « Au pire ! ». À ces mots, il répondit qu’il obéirait volontiers, en homme qui lui appartient tout entier.
II. Des péripéties qui dépassent l’amour courtois
1) Un amour excessif
• Parfois, l’amour de Lancelot le met dans des situations embarrassantes (lit défendu).
Quand il ne fut plus en mesure de la voir, il fut tenté de se laisser tomber, laissant son corps basculer dans le vide.
• Sur le chemin du Pont de l’Épée, il pense tellement à la reine qu’il n’entend pas les avertissements du gardien du gué.
Il ne sait d'oĂą il vient. Il n'a souvenir de rien hormis d'une seule personne, et c'est pour elle qu'il a mis tout le reste en oubli.
• Lors du premier combat contre Méléagant, dès qu’il voit que la reine le regarde, il se fige au lieu de combattre.
Dès l'instant où il l'aperçut, il se figea et ne détourna plus d'elle ses yeux ni son visage : il préférait plutôt se défendre par derrière.
• Sur de simples rumeurs, Lancelot fait une tentative de suicide parce qu’il croit que la reine est morte.
Il voulut se suicider sans délai, mais auparavant il prononça une complainte…
2) Quête pour retrouver l’honneur
• Certains personnages sages décèlent la valeur du chevalier malgré l’infâmie de la charrette.
Le père dit alors à son fils : « Fils, qu'en penses-tu ? N'est-il donc pas d'une force extraordinaire, l'auteur d'un tel exploit ?
• Certaines épreuves publiques permettent à Lancelot de réhabiliter son nom.
Mais déjà la nouvelle était connue [...] de tout le pays alentour. [...] Au pied de la tour, les uns et les autres formaient une foule si dense, au lever du soleil, qu'on n'aurait pu y remuer un pied.
• Ses adversaires renoncent à le combattre :
Le chevalier s'aperçoit bien qu'ils ne cherchent pas à [...] lui nuire en aucune façon ; aussi ne prend-il pas la peine de tirer son épée.
• Paradoxalement, l’infâmie traversée par Lancelot rehausse sa gloire, comme Gauvain le rapporte lui-même au roi Arthur :
Mais c’est Lancelot qui a été au rendez-vous et qui en a reçu plus d’honneur que n’en eut jamais chevalier auparavant.
3) QuĂŞte collective : Servir le roi et le royaume
• La quête principale de Lancelot, sauver la reine, a aussi une dimension collective : il libère aussi les habitants de Logre.
Seigneur, vraiment, nous nous sommes réjouis, quand nous avons entendu votre nom, car dès lors nous étions assurés d’être bientôt tous libérés.
• Cette quête n’est pas terminée tant que Méléagant n’est pas éliminé. Méléagant menteur, tricheur, etc. est symbole de chaos.
C'en est fait de lui. Mais personne dans l'assistance, je vous l'assure, n'éprouve à ce spectacle la moindre pitié. Le roi et tous ceux qui sont là manifestent sans réserve leur profonde allégresse.
• En éliminant Méléagant, Lancelot élimine tout ce qui détruit le lien (passages périlleux, péages, coutume liberticide).
Personne n’est fâché que les passages périlleux soient détruits de sorte que l’on peut aller et venir comme on veut.
• Ainsi, on peut finalement se demander si l’amour n’est pas en fait le moteur d’une prouesse mise au service d’autres valeurs.
C'est que Prouesse a moins de pouvoir que Lâcheté et Paresse : il est vrai, n'en doutez pas, qu'il est plus facile de faire le mal que de faire le bien.
4) QuĂŞte spirituelle et morale (bonus)
• Aventures de Lancelot : véritable voyage aux Enfers (le Pont de l’Épée surplombe une eau infernale).
L’eau traîtresse aux flots noirs et grondants, impétueux et boueux, si laide et si épouvantable que l’on aurait dit le fleuve de l’Enfer.
• Lancelot semble destiné de toute éternité à accomplir ces tâches. Le cimetière prophétique le lui annonce à l’avance.
Celui qui soulèvera cette dalle à lui seul délivrera celles et ceux qui sont emprisonnés dans cette terre dont nul ne peut sortir.
• Éléments merveilleux ironiques : l’anneau magique révèle qu’il n’y a aucun enchantement…
Mais il voit bien, quand il l'invoque et consulte la pierre, qu'il n'y a pas d'enchantement. [...] Ils sont bel et bien enfermés.
• Certains commentateurs voient dans le parcours de Lancelot une dimension christique : prenant sur lui les crimes de l’humanité (la charrette) pour en sauver l’âme (la reine).
III. La mise en tension des valeurs de la chevalerie
1) Tension entre Pitié et Largesse
• Première tension que l’on peut observer : Pitié et Largesse s’affrontent en un combat allégorique
Largesse et Pitié lui ordonnent de satisfaire chacun des deux, car il savait être aussi généreux que compatissant.
• Motif du don contraignant : Arthur fait une promesse à Keu, qui l’oblige à lui confier la reine. Réflexion sur la générosité.
Le roi en est désolé et, pourtant, il le charge de cette mission, car jamais il ne s'est dédit d'une promesse.
• La réciprocité inspire les actes de personnages secondaires (vavasseur hospitalier, révoltés de Logre, sœur de Méléagant)
Cette demoiselle, pour un don minime, s'est montrée en retour très généreuse, en m'apportant honneur et bienfaits.
2) Tensions au sein de la chevalerie
• Autre tension observable dans le roman : la force est souvent mêlée à la faiblesse (rois maladroits).
Le roi répond qu'il lui faut supporter cette situation s'il ne peut y remédier, mais qu'il en est profondément affligé.
• Les figures paternelles incarnent une certaine sagesse, mais ont recours à la contrainte pour résoudre leurs problèmes.
Aussitôt, il fait venir à lui tous les chevaliers et il leur ordonne de maîtriser son fils qu'il ne peut raisonner, en disant :
— Je le ferai ligoter plutôt que de le laisser se battre.
• Lancelot est parfois vulnérable, et fait notamment preuve de naïveté face aux rumeurs et aux mensonges des nains.
Et lui, sans rien soupçonner, a fait rester toute son escorte et suit le nain qui l’a trahi.
• D’une manière générale, le système féodal repose sur la confiance, la félonie met en péril l’ordre de la société.
3) Tension à l’égard de la loyauté au suzerain
• Par son amour pour la reine, Lancelot est en conflit de loyauté par rapport au roi Arthur (voir la réplique de Keu) :
— Keu n’est pas homme, en vérité, à me réclamer une telle ignominie
— Certes, je préférerais être mort plutôt que d’avoir cherché à commettre [...] pareil crime contre mon seigneur.
• Lorsque Lancelot prête serment, il s’arrange pour ne dire qu’une partie de la vérité :
— Je jure à mon tour qu’il n’a pas couché avec elle et qu’il ne l’a pas touchée. Et que Dieu prenne vengeance [...] de celui qui a menti et qu’Il démontre la vérité !
• Lorsque Lancelot doit monter sur la charrette, nous assistons à un débat allégorique entre Amour et Raison.
Mais Raison qui s'oppose Ă Amour lui dit ne pas y monter. Elle le lui conseille et elle lui recommande de ne rien faire, de ne rien entreprendre qui puisse lui attirer honte et reproche.
• Lancelot commet une trahison en couchant avec la reine. Mais c’est une exception, une nuit qui est parfaite car elle est unique.
Cette joie que le conte doit nous taire et garder secrète fut, de toutes, la plus parfaite et la plus exquise.
4) Interrogations liées au système féodal (bonus)
• Les péripéties interrogent le lecteur : Lancelot, modèle de chevalerie, franchit pourtant des interdits (lit défendu).
S'en fâche ou s'en afflige qui voudra, c'est dans ce lit que je veux me coucher et me reposer tout à loisir.
• Lancelot, chevalier parfait au tournoi de Noauz produit un trouble dans l’ordre de la société (aucun mariage n’aura lieu).
Et pourtant, la plupart formulent le vœu que, si elles ne se marient pas avec lui, pas de mariage pour elles cette année et pas d'autre maître ni mari !
• Chrétien de Troyes représente d’autres chevaliers avec leurs qualités et défauts. (Gauvain admire le chevalier vermeil).
De toute cette journée, Gauvain n’intervint pas [...]. En effet, il prenait [...] plaisir à admirer les prouesses du chevalier aux armes vermeilles, tant leur éclat assombrissait, à ses yeux, celles des autres.
• Chrétien de Troyes au service de sa protectrice, met surtout en valeur ses propres talents…
La comtesse lui fournit la matière et la ligne directrice ; lui, il veille à la mise en forme, sans rien apporter de plus que ses efforts et ses soins.
Conclusion
Bilan
• Dans notre roman, les péripéties mettent à l’épreuve l’amour courtois, car notre héros fait preuve d’un dévouement aveugle à la femme aimée, prêt à endurer des souffrances tant morales que physiques.
• Cependant, cet amour parfois excessif ne doit pas couper le chevalier de sa relation à l’autre : par ses aventures, il rend service à son roi, consolide le royaume, retrouve son honneur : il évolue moralement et spirituellement.
• Enfin, l’amour courtois dans ce roman permet surtout à l’auteur d’interroger et de mettre en tension des valeurs propres à la chevalerie. Il nous montre que cet idéal est traversé de tensions qu’il ne cherche pas nécessairement à résoudre.
Ouverture
Tristan est un autre chevalier qui entretient une relation amoureuse avec sa reine, Iseut (femme du roi Marc). Leur amour, essentiellement destructeur, est causé par un philtre qu’ils boivent accidentellement.
Déjà la force de l’amour vous entraîne et jamais plus vous n’aurez de joie sans douleur. [...] Dans la coupe maudite, vous avez bu l’amour et la mort !
Joseph Bédier, Le roman de Tristan et Iseut, 1910.
Évrard d'Espinques, Tristan et Yseut buvant le philtre d'amour (détail), 1470.