Couverture pour Le chevalier de la charrette

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette. La montée dans la charrette (explication linéaire)



Extrait


 On se servait Ă  l'Ă©poque des charrettes comme on se sert des piloris de nos jours, et dans chaque bonne ville, oĂą l'on en dĂ©nombre Ă  prĂ©sent plus de trois mille, il n'y en avait qu'une seule en ce temps-lĂ . Elle Ă©tait utilisĂ©e, comme le sont aujourd'hui nos piloris, aussi bien pour les traĂ®tres et pour les assassins que pour les vaincus en combat judiciaire, pour les voleurs qui se sont emparĂ©s du bien d'autrui par la ruse ou par la force sur les grands chemins. Tout criminel pris sur le fait Ă©tait placĂ© sur la charrette et traĂ®nĂ© par toutes les rues. Dès lors, il devenait un proscrit ; il Ă©tait dĂ©sormais privĂ© d'audience Ă  la cour et frustrĂ© de marques de reconnaissance et d'amitiĂ©. VoilĂ  quel Ă©tait Ă  l'Ă©poque l'usage bien cruel qu'on rĂ©servait aux charrettes, et c'est pourquoi on entendit alors pour la première fois ce dicton : « Quand charrette verras et rencontreras, fais sur toi le signe de croix et souviens-toi de Dieu, de peur qu'il ne t'arrive malheur !
 Le chevalier, Ă  pied, sans lance, s'avance près de la charrette et aperçoit, juchĂ© sur les limons, un nain qui, en bon charretier, tenait une longue baguette Ă  la main. Le chevalier s'adresse Ă  lui :
 — Nain, dit-il, pour Dieu, dis-moi donc si tu as vu passer par ici ma dame la reine.
 Le nain infâme, quelle maudite engeance ! se refusa Ă  lui en donner des nouvelles, mais lui dit : « Si tu acceptes de monter sur cette charrette que je conduis, alors d'ici demain tu pourras savoir ce que la reine est devenue.
 Sur le coup, le chevalier a continuĂ© sa route, sans y monter. Quel malheur pour lui, quel malheur vraiment d'avoir honte d'y sauter aussitĂ´t, car, un jour, il le paiera fort cher ! Mais Raison qui s'oppose Ă  Amour lui dit ne pas y monter. Elle le lui conseille et elle lui recommande de ne rien faire, de ne rien entreprendre qui puisse lui attirer honte et reproche. Ce n'est pas du cĹ“ur, mais de la bouche que coulent les paroles que Raison a l'audace de lui tenir. Pourtant, Amour qui est enclos dans son cĹ“ur l'invite et l'exhorte Ă  monter immĂ©diatement dans la charrette. Amour le veut, il y saute donc. Peu lui importe la honte, du moment que c'est l'ordre et la volontĂ© d'Amour !


Introduction



Accroche


• ChrĂ©tien de Troyes compose deux romans en mĂŞme temps ! D’un cĂ´tĂ©, Yvain le Chevalier au Lion et de l’autre Le Chevalier de la Charrette. Les deux titres sont rĂ©vĂ©lateurs !
• D’un côté, une figure héroïque indiscutable, associée au lion, symbole de force et de courage…
• De l’autre, un chevalier dĂ©gradĂ©, sans cheval, associĂ© Ă  un objet de transport paysan, qui va en plus s’avĂ©rer ĂŞtre symbole d’infâmie !
• C’est peut-être justement cette complexité du personnage de Lancelot, cette profondeur inattendue, qui en fait une figure célèbre, qui continue de nous fasciner.

Situation


• Notre passage est un double moment de basculement : d’abord parce que le personnage principal, celui qu’on devine ĂŞtre le hĂ©ros de notre histoire, choisit le dĂ©shonneur sciemment.
• C’est un vĂ©ritable paradoxe : le dĂ©shonneur est une Ă©preuve ultime, qu’aucun autre chevalier n’est prĂŞt Ă  subir, mĂŞme si le but est de sauver la reine, et donc de sauver le royaume.
• Cela nous mène au deuxième basculement : ce chevalier sans nom en est capable, car il est motivĂ©, non par la raison (et donc la renommĂ©e), mais par l’amour : « Raison s’oppose Ă  Amour Â».

Problématique


Comment cette dĂ©cision de Lancelot de monter sur la charrette annonce dĂ©jĂ  toute la complexitĂ© subversive d’un roman qui repose sur l’amour d’un chevalier hĂ©roĂŻque pour sa reine ?

Mouvements de l'explication linéaire


Le dialogue de Lancelot avec le nain, au cĹ“ur de notre passage, dessine trois mouvements naturels :
1) La mise en scène d’un déshonneur absolu
2) Un marché qui n’a rien d’héroïque
3) Une déchéance commandée par Amour

Axes de lecture pour un commentaire composé


I. Moment clé au début du roman
 1) Un mythe des origines
 2) Un narrateur qui guide son lecteur
 3) Un double basculement
II. Le paradoxe d'une épreuve déshonorante
 1) Une Ă©preuve avilissante
 2) Une hĂ©sitation tragique
 3) Le rĂ´le d'Amour dans la dĂ©cision
III. Des tensions qui traversent tout le roman
 1) Le risque d'une mort sociale
 2) Un questionnement des valeurs fĂ©odales
 3) Un moteur pour le roman qui commence

Premier mouvement :
La mise en scène d’un déshonneur absolu



Ancien français


De ce servoit charrete lores
don li pilori servent ores,
et en chascune boene vile,
ou or en a plus de trois mile,
n’en avoit a cel tans que une,
et cele estoit a ces comune,
ausi con li pilori sont,
a ces qui murtre et larron sont
et a ces qui sont chanp cheĂĽ
et as larrons qui ont eĂĽ
autrui avoir par larrecin
ou tolu par force an chemin :
qui a forfet estoit repris,
s’estoit sor la charrete mis
et me nez par totes les rues,
s’avoit totes enors perdues,
ne puis n’estoit a cort oïz
ne enorez ne conjoĂŻz.
Por ce qu’a cel tens furent tex
les charretes, et si cruex,
fu premiers dit : « Quant tu verras
charrete et tu l’ancontreras,
fei croiz sor toi et te sovaigne
de Deu, que max ne t’an avaigne. Â»


Français moderne


 On se servait Ă  l'Ă©poque des charrettes comme on se sert des piloris de nos jours, et dans chaque bonne ville, oĂą l'on en dĂ©nombre Ă  prĂ©sent plus de trois mille, il n'y en avait qu'une seule en ce temps-lĂ . Elle Ă©tait utilisĂ©e, comme le sont aujourd'hui nos piloris, aussi bien pour les traĂ®tres et pour les assassins que pour les vaincus en combat judiciaire, pour les voleurs qui se sont emparĂ©s du bien d'autrui par la ruse ou par la force sur les grands chemins. Tout criminel pris sur le fait Ă©tait placĂ© sur la charrette et traĂ®nĂ© par toutes les rues. Dès lors, il devenait un proscrit ; il Ă©tait dĂ©sormais privĂ© d'audience Ă  la cour et frustrĂ© de marques de reconnaissance et d'amitiĂ©. VoilĂ  quel Ă©tait Ă  l'Ă©poque l'usage bien cruel qu'on rĂ©servait aux charrettes, et c'est pourquoi on entendit alors pour la première fois ce dicton : « Quand charrette verras et rencontreras, fais sur toi le signe de croix et souviens-toi de Dieu, de peur qu'il ne t'arrive malheur !

Une explication historique


• Le pronom indĂ©fini « on Â» : « on se servait Ă  l’époque… on en dĂ©nombre… Â» traduit des tournures impersonnelles « De ce servoit… n’en avoit Â». Ce sujet imprĂ©cis, soutient l’explication.
• La comparaison rapproche la « charrette Â» d’un objet mieux connu des contemporains de ChrĂ©tien de Troyes : le « pilori Â». La comparaison est mĂŞme redoublĂ©e.
• La charrette est dĂ©sormais banale : « trois mille Â» alors qu’elle Ă©tait auparavant très exceptionnelle.
• L’imparfait du temps de la lĂ©gende « servait… Â» s’oppose au prĂ©sent d’énonciation, le moment de l’écriture : « servent Â».
• Les CC de temps reflètent la mĂŞme opposition « Ă  l’époque… de nos jours Â». En Ancien français Ă  la rime « ores / lores Â».
â–ş Utiliser une charrette pour prĂ©senter un condamnĂ© Ă  la foule : c’est en effet une pratique attestĂ©e avant le XIIe siècle. Mais ChrĂ©tien de Troyes va en faire un symbole particulièrement fort.

La mise en péril de toutes les valeurs féodales


• Les crimes sont Ă©numĂ©rĂ©s de manière Ă  produire une gradation du dĂ©shonneur : « traĂ®tres, assassins, vaincus en combat judiciaires, voleurs Â».
• On commence par les « traĂ®tres et assassins Â» : seigneurs qui n’ont pas respectĂ© les règles de la fĂ©odalitĂ©.
• Plus infâmant encore : les vaincus en combat judiciaire, qui sont dĂ©sapprouvĂ©s par Dieu lui-mĂŞme.
• Les voleurs n’ont plus rien de noble, surtout s’ils opèrent sur les grands chemins. Implicitement, niveau social moins élevé.
• La rime « larrecin / chemin Â» rappelle que les grands chemins sont dangereux et synonymes d’aventure Ă  l’époque.
• Le fait d’être « pris sur le fait Â» est encore plus humiliant. La rime « repris / mis Â» insiste sur le lien de cause consĂ©quence : ceux qui sont pris sur le fait sont aussitĂ´t mis sur une charrette.
â–ş Toutes ces prĂ©cisions ont donc un rĂ´le : il s’agit de nous peindre un tableau de toutes les valeurs fĂ©odale, qui sont punies habituellement par ce supplice de la charrette.

Le symbole d’une déchéance absolue


• L’imparfait a un rĂ´le explicatif « il devenait proscrit Â» pour dire que c’est ainsi qu’on procĂ©dait Ă  l’époque. Il insiste sur l’aspect rĂ©volu de ces pratiques.
• La sanction est grave : « privĂ©s d’audience, de marques de reconnaissance et d’amitiĂ© Â». En Ancien Français, 3 nĂ©gations : « n’estoit oĂŻz, ne enorez ne conjoĂŻz Â».
• Le narrateur lui-mĂŞme intervient pour qualifier cette pratique de « cruelle Â». En fait, il invite surtout son lecteur Ă  prendre conscience de la mort sociale que cela reprĂ©sente.
• Le prĂ©sentatif « VoilĂ  Â» nous met devant les yeux le sort rĂ©servĂ© Ă  ces personnes ostracisĂ©es.
► Chrétien de Troyes veut surtout créer un effet de tension, captiver son auditoire et l’interpeller par une déchéance particulièrement forte et injuste.

L’origine d’un dicton populaire


• Le lien logique de cause « c’est pourquoi Â» et l’adjectif cardinal « la première fois Â» construisent un vĂ©ritable mythe fondateur.
• Le futur de l’indicatif « quand tu verras et rencontreras Â» fait de cette hypothèse une certitude.
• Évocation de deux rituels religieux : « fais sur toi le signe de croix Â» et « souviens-toi de Dieu Â».
• Crainte superstitieuse d’un « malheur Â» par contagion : le mauvais Ĺ“il d’un condamnĂ© porte malheur.
• L’impĂ©ratif « fais sur toi… souviens-toi Â» injonction pour tout bon chrĂ©tien qui ne veut pas subir cette malĂ©diction.
• Les rimes « verras… rencontreras Â» qui entrent en Ă©cho avec les jeux de sonoritĂ© « sur toi le signe de croix Â» donnent au dicton une dimension mĂ©lodique.
â–ş Le dicton populaire rapportĂ© au discours direct avec des guillemets « quand tu croiseras Â» reflète une pratique ancienne, cela participe Ă  une lĂ©gende des origines.

Deuxième mouvement :
Un marché qui n’a rien d’héroïque



Ancien français


Li chevaliers a pié, sanz lance,
aprés la charrete s’avance
et voit un nain sor les limons,
qui tenoit come charretons
une longue verge an sa main.
Et li chevaliers dit au nain :
« Nains, fet il, por Deu, car me di
se tu as veĂĽ par ici
passer ma dame la reĂŻne. Â»
Li nains cuiverz de pute orine
ne l’en vost noveles conter,
einz li dist : « Se tu viax monter
sor la charrete que je main,
savoir porras jusqu’à demain
que la reĂŻne est devenue. Â»


Français moderne


 Le chevalier, Ă  pied, sans lance, s'avance près de la charrette et aperçoit, juchĂ© sur les limons, un nain qui, en bon charretier, tenait une longue baguette Ă  la main. Le chevalier s'adresse Ă  lui :
 — Nain, dit-il, pour Dieu, dis-moi donc si tu as vu passer par ici ma dame la reine.
 Le nain infâme, quelle maudite engeance ! se refusa Ă  lui en donner des nouvelles, mais lui dit : « Si tu acceptes de monter sur cette charrette que je conduis, alors d'ici demain tu pourras savoir ce que la reine est devenue.


Un dépouillement symbolique


• Le prĂ©sent de l’indicatif « le chevalier s’avance et aperçoit Â» met en relief les actions de premier plan du chevalier, alors que les actions du nain sont Ă  l’imparfait « le nain tenait Â».
• Le chevalier est dĂ©pouillĂ© de ses attributs traditionnels par les deux CC de manière « Ă  pied Â» c’est-Ă -dire sans cheval, et « sans lance Â» c’est-Ă -dire sans arme.
• La prĂ©position « sans Â» insiste sur ce dĂ©pouillement : en effet, il sort d’une bataille oĂą son cheval a Ă©tĂ© tuĂ© et sa lance brisĂ©e. Le chevalier inconnu est Ă©puisĂ© par sa route.
â–ş Ce dĂ©pouillement a une dimension symbolique : il doit tout laisser derrière lui pour renaĂ®tre un jour au contact de la reine.

Une rencontre humiliante


• Alors que le chevalier n’a plus de « lance Â» (l’arme la plus noble qui soit). Mais il a tout de mĂŞme son Ă©pĂ©e.
• Cependant le nain porte une « baguette Â» (une « verge Â» en Ancien Français). C’est un fouet improvisĂ© Ă  partir d’un simple bout de bois souple. C’est l’arme la moins noble qui soit.
• Le nain est en position haute « juchĂ© sur les limons Â» : ce n’est pas une posture noble, il est Ă  califourchon sur les pièces de bois qui permettent d’atteler le cheval.
• La mĂŞme racine « charrette… charretier Â» revient, c’est un polyptote. Cela insiste sur l’objet qui apporte l’opprobre sur le nain comme sur le chevalier.
► Le nain, malgré son statut (le plus bas qui soit) domine le chevalier qui a besoin d’une information, vitale pour lui.

Une demande normale dans un récit traditionnel


• Le chevalier apostrophe le nain en ajoutant une adresse « pour Dieu Â» : l’aide qu’il lui demande serait un acte de charitĂ© qui serait agrĂ©able Ă  Dieu lui-mĂŞme.
• La demande est assez polie en Ancien Français « car me di Â». Traduit l’impĂ©ratif avec le lien de consĂ©quence : « dis moi donc Â».
• La demande est d’ailleurs particulièrement lĂ©gitime : « si tu as vu passer par ici ma dame la reine Â». Le CC de lieu justifie qu’il s’adresse au nain, comme tĂ©moin d’un enlèvement.
• Ce qu’il demande n’est presque rien : il ne sollicite que des « nouvelles Â» une simple information.
► Notre chevalier est encore ici un héros traditionnel, qui se contente de demander son chemin à un personnage qui pourrait être un simple adjuvant. Mais tout bascule alors…

Un opposant particulièrement méprisable


• La rĂ©ponse du nain est catĂ©gorique : « se refusa Â» est en plus une nĂ©gation en Ancien Français « ne l’en vost noveles conter Â».
• Le narrateur lui-mĂŞme juge le personnage du nain « cuiverz Â» traduit par l’adjectif « infâme Â». C’est une insulte très forte Ă  l’époque : double accusation de bassesse sociale et morale.
• La traduction met vraiment en relief l’intervention du narrateur avec l’exclamative : « quelle maudite engeance ! Â»
• En Ancien Français, la rime « ma dame la reĂŻne / de pute orine Â» produit un contraste frappant : il va falloir obĂ©ir au nain de basse extraction, pour sauver la reine.
• Comme pour renforcer le contraste avec le nain, on trouve Ă  la rime le terme « reine Â» dont on doit en plus en Ancien Français prononcer la diĂ©rère « passer ma dame la reĂŻne Â».
► À l’époque, la figure du nain est un archétype littéraire et mythologique, c’est un être pratiquement merveilleux, en lien avec des phénomènes potentiellement maléfiques. La laideur physique est associée à une laideur morale.

Un marché particulièrement avilissant


• Le lien d’opposition « mais lui dit Â» est particulièrement fort en Ancien Français « Einz li dist Â». On pourrait traduire avec plus d’emphase : « au contraire, au lieu de l’aider, il lui rĂ©pond ceci Â».
• La subordonnĂ©e circonstancielle de condition « si tu acceptes de monter Â» formule un vĂ©ritable chantage.
• Le futur employĂ© par le nain constitue la contrepartie du marchĂ© : le chevalier « pourra savoir Â».
• Le symbole de la charrette est mis en relief avec la relative « la charrette que je conduis Â». Le verbe a quelque chose d’ironique : je ne te dirai rien, mais je veux bien te conduire Ă  elle.
• Le CC de temps « demain Â» offre un dĂ©lai : il sera traĂ®nĂ© en charrette pendant au moins une journĂ©e entière.
► S’il veut retrouver la reine, le chevalier est contraint d’adopter une posture passive, être transporté comme un criminel.

Troisième mouvement :
Une déchéance commandée par Amour



Ancien français


Tantost a sa voie tenue
li chevaliers, que il n’i monte.
Mar le fist et mar en ot honte,
que maintenant sus ne sailli,
qu’il s’an tendra por mal bailli !
Mes Reisons, qui d’Amors se part,
li dit que del monter se gart,
si le chastie et si l'anseigne
que rien ne face ne anpreigne
dom il ait honte ne reproche.
N’est pas el cuer mes an la boche
Reisons qui ce dire li ose.
Mes Amors est el cuer anclose,
qui li comande et semont
que tost an la charrete mont.
Amors le vialt et il i saut,
que de la honte ne li chaut
puis qu'Amors le comande et vialt.


Français moderne


 Sur le coup, le chevalier a continuĂ© sa route, sans y monter. Quel malheur pour lui, quel malheur vraiment d'avoir honte d'y sauter aussitĂ´t, car, un jour, il le paiera fort cher ! Mais Raison qui s'oppose Ă  Amour lui dit ne pas y monter. Elle le lui conseille et elle lui recommande de ne rien faire, de ne rien entreprendre qui puisse lui attirer honte et reproche. Ce n'est pas du cĹ“ur, mais de la bouche que coulent les paroles que Raison a l'audace de lui tenir. Pourtant, Amour qui est enclos dans son cĹ“ur l'invite et l'exhorte Ă  monter immĂ©diatement dans la charrette. Amour le veut, il y saute donc. Peu lui importe la honte, du moment que c'est l'ordre et la volontĂ© d'Amour !

Une prolepse intrigante


• Notre chevalier hĂ©site (on saura plus tard qu’il fait deux pas). Cet intervalle se trouve dans le CC de temps « Sur le coup Â».
• Le futur de l’indicatif a une valeur prophĂ©tique « un jour, il le paiera fort cher Â». Il construit une prolepse (la reine lui reprochera d’avoir hĂ©sitĂ© deux pas).
• Ce « malheur Â» est rĂ©pĂ©tĂ© deux fois. C’est une anacoluthe (la deuxième fois est plus forte, c’est pourquoi le traducteur a ajoutĂ© « vraiment Â» et une exclamation « quel malheur ! Â»).
• La rime « ne sailli / mal bailli Â» souligne la relation de cause consĂ©quence : il n’a pas sautĂ© assez vite, il en subira donc les consĂ©quences (le reproche de la reine).
• La traduction insiste encore sur l’intervention de l’auteur avec l’outil exclamatif : « quel malheur Â» !
► Le narrateur qui connaît les conséquences des actes de Lancelot, joue avec les attentes de son lecteur.

L’intervention d’Amour est un coup de théâtre


• Mise en place de ce qu’on appelle une « psychomachie Â» : un combat intĂ©rieur entre vice et vertu, sous forme d’allĂ©gories.
• Le mot « Amour Â» est un dĂ©tonateur : c’est Ă  ce moment prĂ©cis que le lecteur confirme que Lancelot est amoureux de sa reine !
• Le prĂ©sent d’énonciation « Raison s’oppose Ă  Amour Â» nous fait vivre ce combat de l’intĂ©rieur, en temps rĂ©el.
• Symboliquement, la Raison ne provient que de « la bouche Â», tandis que l’Amour donne ses ordres depuis le « cĹ“ur Â».
► La thématique de l’adultère, aussi trahison du chevalier envers son roi, est subversive. Dès le prologue, Chrétien de Troyes dit que ce sujet est choisi par sa Dame de Champagne.

L’intervention d’Amour est décisive


• La rime interne « vialt / saut Â» rĂ©sonne avec les rimes « chaut / vialt Â». Le verbe d’action : « sauter Â» entre en Ă©cho avec la volontĂ© de Lancelot, et la volontĂ© de la reine.
• Chiasme « Amour l’invite et l’exhorte Â» (« Amors comande Â» en Ancien Français) revient Ă  la fin « l’ordre et la volontĂ© d’Amour Â» (« Amors le comande Â»). Entre les deux : les actions de Lancelot.
• Retour une troisième fois du mot « honte Â» : « peu lui importe la honte Â» cette fois-ci elle n’est plus un frein !
• L’Amour, personnifiĂ©, a une volontĂ© très forte « Amour le veut Â» puis c’est « la volontĂ© d’Amour Â». En Ancien Français, le mĂŞme verbe est utilisĂ© deux fois « Amors le vialt Â».
â–ş Paradoxe de l’hĂ©roĂŻsme du chevalier courtois : il poursuit l’amour, et non la renommĂ©e. Ainsi, perdre son honneur est son Ă©preuve suprĂŞme.

Conclusion



Bilan


• Dans cet extrait, Chrétien de Troyes revient d’abord sur l’institution de la charrette pour montrer à quel point le condamné, en conflit avec toutes les valeurs féodales, subit une véritable mort sociale.

• Ensuite, il met en scène le dialogue avec le nain en mettant le chevalier dans une situation humiliante, où le sort de la reine dépend finalement d’un marché ignoble inacceptable.

• Enfin, malgrĂ© la folie d’une telle dĂ©cision, la confrontation symbolique entre Raison et Amour donne finalement le dessus Ă  Amour : nous rĂ©vĂ©lant une abnĂ©gation amoureuse qui ne cessera d’interroger les valeurs fĂ©odales tout au long du roman…

Ouverture


• Tout comme Lancelot renonce Ă  son honneur de chevalier par dĂ©votion pour la reine, Dans Le Rouge et le Noir, Julien Sorel finit par abandonner toute ambition sociale par amour pour une femme mariĂ©e, Mme de RĂŞnal :
L’ambition était morte en son cœur, une autre passion y était sortie de ses cendres [...] dans le fait, il [...] était éperdument amoureux.
Stendhal, Le Rouge et le Noir, 1830.



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