Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette. Prologue (explication linéaire).
Extrait étudié
Puisque ma dame de Champagne veut que je me mette à faire un roman, je le ferai très volontiers, en homme qui lui est entièrement dévoué pour tout ce qu'il peut accomplir en ce monde, et sans se laisser aller à la moindre flatterie. Mais tel autre pourrait s'y employer, avec la tentation d'y glisser un propos flatteur. Il dirait – et je m'en porterais garant – que c'est la dame qui surpasse toutes les dames du monde, comme surpasse tous les autres vents la brise soufflant en mai ou en avril. Mais, ma foi, je ne suis pas du genre à vouloir flatter sa dame. Irai-je dire : « Autant qu'une pierre précieuse vaut de perles et de sardoines, autant la comtesse vaut de reines ? » Non, certes, je ne dirai rien de tel, même si c'est une vérité que je ne saurais nier. Mais je dirai plutôt que ce qu'elle m'ordonne a plus d'effet sur cette œuvre que la réflexion et les efforts que j'y puis consacrer. Chrétien commence son livre du Chevalier de la Charrette : la comtesse lui fournit la matière et la ligne directrice ; lui, il veille à la mise en forme, sans rien apporter de plus que ses efforts et ses soins.
Introduction
Accroche
• Contexte médiéval : naissance du roman au XIIe siècle. Il s’agit d’écrire désormais en langue romane, et non plus en latin.
• C’est une période très riche, où l’on favorise les arts. On parle même d’une petite Renaissance du XIIe siècle.
• Des romans sont commandités par des mécènes qui veulent mettre en avant leur puissance, leur lignée, etc.
• Marie de Champagne, fille de Louis XII et Aliénor d’Aquitaine, tient sa propre cour, très raffinée, où les femmes occupent une grande place.
Situation
• On a choisi d’appeler « Prologue » ces 29 premiers vers du roman du Chevalier de la Charrette.
• Chrétien de Troyes y met en avant sa protectrice et mécène, Marie de Champagne, qui lui a commandité cette œuvre.
• Mais il a aussi un autre objectif : intriguer le lecteur, en montrant sa propre virtuosité. Ce qu’il va faire cependant avec modestie…
• Il va donc esquisser un thème clé de son roman : l’obéissance absolue qu’un vassal doit à sa souveraine.
• Ce prologue est un « pré-texte » ancré dans la réalité historique de l'écriture. Au vers 30, le poète bascule brusquement dans la fiction et le temps mythique arthurien. Chrétien se met en scène en tant qu'artisan de son œuvre avant de s'effacer derrière elle.
Problématique
Comment les premiers vers de ce roman courtois parviennent à susciter la curiosité du lecteur, à travers les compliments adressés à la protectrice du poète ?
Mouvements du commentaire linéaire
Deux liens d’opposition organisent l’extrait en trois mouvements :
1) D’abord, l’écrivain assure son dévouement à sa dame Marie de Champagne, qui lui commande ce roman.
2) Ensuite, il lui adresse des éloges poétiques et sophistiqués.
3) Enfin, il insiste sur le rôle de sa commanditaire tout en mettant en valeur indirectement son propre travail.
Axes d’un commentaire composé
I. Un prologue qui met en avant la commanditaire
1) La présentation d’une protectrice puissante
2) Une volonté qui s’impose au poète dévoué
3) Une flatterie faussement déguisée
II. Un auteur qui valorise sa virtuosité
1) L’intérêt stylistique de la prétérition
2) Deux images poétiques et hyperboliques
3) La sophistication du style est revendiqué
III. Les éléments d’un roman qui intrigue le lecteur
1) Une matière de Bretagne déjà connue
2) Des thématiques déjà présentes dans le prologue
3) Une forme qui valorise déjà les rebondissements
Premier mouvement :
Le dévouement d’un écrivain
Ancien Français
Puis que ma dame de Chanpaigne
vialt que romans a feire anpraigne,
je l’anprendrai molt volentiers
come cil qui est suens antiers
de quanqu’il puet el monde feire,
sanz rien de losange avant treire.
Français moderne
Puisque ma dame de Champagne veut que je me mette à faire un roman, je le ferai très volontiers, en homme qui lui est entièrement dévoué pour tout ce qu'il peut accomplir en ce monde, et sans se laisser aller à la moindre flatterie.
Présenter une noble dame
• Le lien logique de cause « Puisque » introduit le prologue, l’auteur va écrire dans un but bien précis.
• Le pronom possessif de première personne « ma dame » insiste sur le lien entre l’écrivain et la dame qui le protège.
• La référence à la commanditaire de Chrétien de Troyes : « ma dame de Champagne » est prestigieuse.
► Il s’agit de Marie de France, fille de Louis VII et Aliénor d’Aquitaine, dont la cour est reconnue pour son raffinement.
Écrire un roman pour une commanditaire
• C’est elle le sujet de la phrase « elle veut » au présent d’énonciation.
• Il n’est que l’exécuteur au subjonctif : « que je me mette ». Pour ainsi dire, les désirs de sa dame sont des ordres.
• Le genre est précisé « faire un roman » : à l’époque, il s’agit d’écrire en langue romane, et non en latin.
► Chrétien de Troyes annonce tout de suite un projet ambitieux, en insistant sur le lien avec Marie de Champagne. Cela lui permet de mieux mettre en avant son propre dévouement.
Mettre en valeur son dévouement
• Le futur « je le ferai » est une certitude : l’auteur commente son propre geste d’écriture, déjà commencé.
• Il associe sa volonté « très volontiers » à celle de sa dame. On retrouve la racine du verbe « vouloir » (polyptote).
• Par modestie, il se désigne lui-même par une périphrase « en homme qui lui est entièrement dévoué ».
• Les adverbes intensifs « très… entièrement » se trouvent dans le texte original « molt… antiers ».
• Le CC de but « pour tout ce qu'il peut accomplir » est encore renforcé par le CC de lieu « en ce monde ».
► Chrétien de Troyes présente son travail comme le fruit d’un dévouement absolu, il prépare déjà la thématique centrale du livre : un chevalier dévoué à sa reine.
Une courte précision qui annonce déjà la suite
• Un simple lien d’addition « et sans se laisser aller » vient ajouter une information qui aura ensuite son importance.
• La négation est construite par la préposition privative « sans » : on trouve la même préposition en ancien français.
• Le verbe a une connotation négative « se laisser aller », c’est une interprétation du traducteur pour le verbe « treire ».
• Il annonce malicieusement quelque chose qu’il ne va pas faire : « la moindre flatterie ». C’est une prétérition : dire quelque chose en affirmant qu’on ne le dit pas.
► La réussite de ce roman sera donc aussi au service de la renommée de Marie de Champagne, qui a le mérite de protéger celui qui le rédige.
Deuxième mouvement :
Des compliments sophistiqués
Ancien Français
Mes tex s’an poïst antremetre
qui li volsist losenge metre ;
si deïst, et jel tesmoignasse,
que ce est la dame qui passe
totes celes qui sont vivanz,
si con li funs passe les vanz
qui vante en mai ou en avril.
Par foi, je ne sui mie cil
qui buelle losangier sa dame.
Dirai je : « Tant com une jame
vaut de pelles¹ et de sardines,
vaut la contesse de reïnes ? »
Naie voir, je n’en dirai rien,
s’est il voirs maleoit gré mien.
Français moderne
Mais tel autre pourrait s'y employer, avec la tentation d'y glisser un propos flatteur. Il dirait – et je m'en porterais garant – que c'est la dame qui surpasse toutes les dames du monde, comme surpasse tous les autres vents la brise soufflant en mai ou en avril. Mais, ma foi, je ne suis pas du genre à vouloir flatter sa dame. Irai-je dire : « Autant qu'une pierre précieuse vaut de perles et de sardoines, autant la comtesse vaut de reines ? » Non, certes, je ne dirai rien de tel, même si c'est une vérité que je ne saurais nier.
Des précautions rhétoriques subtiles
• Chaque flatterie est annoncée par un lien logique d’opposition : « Mais tel autre pourrait s’y employer [...] Mais ma foi, je ne suis du genre à vouloir flatter… ». Cela construit une double prétérition (dire en affirmant qu’on ne dit pas).
• Il répète le verbe « dire », d’abord au conditionnel « il dirait » puis à l’interrogative « irai-je dire ? ».
• Il se met lui-même à distance en imaginant un autre auteur quelconque « tel autre pourrait s'y employer ».
• Le CC de manière « avec la tentation d'y glisser un propos flatteur » dénonce les flagorneurs (qui flattent excessivement).
• La même racine « flatteur… flatter » (provient du francique flat = caresser). Pour dénoncer la connotation négative.
• Il s’oppose aux flatteurs à la 1ère personne « je ne suis pas du genre »avec une posture honnête : « je m'en porterais garant ».
► C’est habile : il n’est pas flatteur, puisqu’il dit la vérité !
Premier éloge, première image
• Le présentatif « c'est la dame » annonce le compliment qu’il vient de prétendre qu’il ne fera pas.
• C’est même une hyperbole « qui surpasse toutes les dames du monde ». Son habileté lui permet justement d’avancer cette figure d’exagération.
• Il poétise ce compliment avec une comparaison : « comme surpasse tous les autres vents » ». Le même verbe est réutilisé (« passer = surpasser » en Ancien Français).
• L’image est sensuelle en Ancien Français car « fuens » désigne aussi les parfums : la comtesse surpasse les autres femmes comme la brise dissipe les autres parfums.
• Chrétien de Troyes développe une image très fine et poétique : certains vents sont plus agréables que d’autres, celui qu’on apprécie le plus, c’est « la brise soufflant en mai ou en avril. »
► Cette image très poétique donne de l’évidence à cet éloge, à travers une expérience commune : la douceur d’un climat comparable à la présence d’une personne appréciée.
Deuxième éloge, deuxième image
• Ce deuxième éloge se développe à travers un parallélisme « Autant vaut… Autant… vaut ».
• L’image du « vent » laisse place à la « pierre précieuse » : c’est une gradation (augmentation en intensité).
• C’est maintenant une mesure de valeur : le singulier (avec le numéral) « une pierre précieuse » s’oppose au pluriel « perles et sardoines » (les sardoines sont des minéraux comme le quartz).
• Les titres habituels sont inversés « la comtesse » vaut en réalité de nombreuses « reines » : c’est un paradoxe.
► L’image est encore plus forte que la précédente, surtout dans un contexte médiéval où la noblesse du rang est très considérée.
Des images qu’il assume finalement avec malice
• La deuxième image est formulée au discours direct avec des guillemets (l’effet est bien le même en Ancien Français).
• Et pourtant la petite phrase finale vient contredire ce qu’il vient de faire : « Non, certes, je ne dirai rien de tel ». Avec cette négation, il insiste sur l’ironie de la prétérition. Il laisse entendre précisément l’inverse : c’est bien ce qu’il a dit.
• Il retourne même la situation une dernière fois « même si c'est une vérité que je ne saurais nier. » C’est une manière d’insister avec humour sur le fait qu’il assume pleinement son éloge.
► Chrétien de Troyes montre son habileté rhétorique dans son éloge, et donc en même temps sa virtuosité à créer des rebondissements qui vont éblouir le lecteur.
Troisième mouvement :
La mise en valeur de l’écriture
Ancien Français
Mes tant dirai ge que mialz oevre
ses comandemanz an ceste oevre
que sans ne painne que g’i mete.
Del Chevalier de la Charrette
comance Crestïens son livre.
Matiere et san li done et livre
la contesse, et il s’antremet
de panser, que gueres n’i met
fors sa painne et s’antancïon.
Français moderne
Mais je dirai plutôt que ce qu'elle m'ordonne a plus d'effet sur cette œuvre que la réflexion et les efforts que j'y puis consacrer. Chrétien commence son livre du Chevalier de la Charrette : la comtesse lui fournit la matière et la ligne directrice ; lui, il veille à la mise en forme, sans rien apporter de plus que ses efforts et ses soins.
Offrir tout le mérite à sa commanditaire
• Le lien logique d’opposition rythme ce prologue : « Mais je dirai plutôt ». Après avoir laissé entendre ses éloges, il relance notre curiosité avec des affirmations plus concrètes.
• Cette fois-ci le verbe dire est au futur : « je dirai plutôt » (c’est le cas en Ancien Français).
• Les ordres de sa protectrice sont valorisés par la comparative de supériorité « ce qu'elle m'ordonne a plus d’effet que… ».
• Le sujet est choisi par Marie de Champagne : « ce qu’elle m’ordonne » (traduction de « comandemanz » en Ancien Français).
• Chrétien de Troyes parle de « réflexion » et « d’efforts » : il se contente d’obéir, le mieux possible.
► On trouve bien en filigrane le thème central du roman : la relation vassalique d’un homme qui est soumis aux ordres d’une femme. La relation dans le roman sera transposée sur le plan amoureux.
Mettre en avant le sujet courtois qu’elle a décidé
• Le roman, nous l’avons entre les mains, il est désigné avec le démonstratif : « cette œuvre ». Le prologue y participe déjà.
• L’auteur parle désormais de lui à la troisième personne « Chrétien commence son livre ». Le démonstratif laisse place au possessif. On entend déjà une certaine fierté dans son acte créatif.
• Le titre est annoncé, avec tout ce qu’il comporte de mystère : « du Chevalier de la Charrette ». Les deux termes « chevalier… charrette » s’opposent déjà, même si le lecteur ne connaît pas forcément la dimension infamante de la charrette.
• Deux choses sont fondamentales « la matière et la ligne directrice » : cela parle beaucoup aux lecteurs de l’époque.
• D’abord « la matière » de Bretagne, c’est la cour du roi Arthur et les chevaliers de la table ronde, sujet bien connu à l’époque.
• Ensuite « la ligne directrice » c’est le dévouement et l’amour de Lancelot pour la reine Guenièvre, femme du roi Arthur.
► Au-delà des flatteries à l’égard de Marie de Champagne, tout est fait pour susciter la curiosité du lecteur.
Valoriser son propre investissement
• L’auteur, modestement, n’aborde son propre rôle qu’à la fin : « lui, il veille », en deuxième position.
• Il insiste sur « la mise en forme » : cela lui permet peut-être aussi de mettre à distance la dimension subversive de cette histoire d’adultère, qui est en même temps la trahison d’un vassal à l’égard de son roi.
• Mais la restriction est pourtant intéressante : « sans rien apporter de plus que ses efforts et ses soins. » (Ancien Français « Fors sa painne »).
• En terminant ce prologue par ces deux éléments « efforts » et « soins », Chrétien de Troyes met en avant sa propre virtuosité.
• Chrétien de Troyes utilise ici un vocabulaire de la rhétorique médiévale : la « matière » (l’histoire elle même), le « san » (son sens profond). Il se réserve ce qu’on appelle la « conjointure » c’est-à-dire la mise en forme du récit.
► Ce prologue est déjà une démonstration de la qualité de son dévouement, et du raffinement de son style. Son dévouement à sa protectrice annonce déjà le dévouement de Lancelot dans le cadre de la fin’amor : un amour courtois calqué sur la relation vassalique.
Conclusion
Bilan
Dans ces premiers vers de son roman, Chrétien de Troyes présente sa commanditaire, Marie de Champagne, et se montre parfaitement dévoué à elle, laissant déjà entendre qu’elle est un personnage exceptionnel.
Ensuite, il met en place une prétérition sophistiquée, où il feint de ne pas vouloir flatter sa dame, pour au contraire développer un éloge hyperbolique, qu’il sublime par des images poétiques.
Enfin, sans révéler la direction du récit, il laisse suffisamment d’indices à son lecteur pour l’intriguer, et lui annoncer l’histoire d’un chevalier, dans une veine courtoise, entraîné dans des aventures qui seront riches en rebondissements.
Ouverture
Dans sa dédicace à madame de Montespan, Jean de La Fontaine utilisera un procédé similaire :
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Anonyme, Saint Luc écrivant, vers 1470.