Molière, Tartuffe
Acte I scène 1
Explication linéaire



Introduction



Tartuffe est la pièce que Molière a eu le plus de mal à faire représenter : elle fut attaquée par ceux qui y voyaient une critique de la religion, censurée, interdite à plusieurs reprises.

Voilà pourquoi Molière se défendait dès la préface de la pièce :
J'ai mis tout l'art et tout le soin qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'Hypocrite d'avec celui du vrai Dévot.

Tartuffe est absent de la première scène de la pièce, mais on perçoit déjà les effets de son hypocrisie à travers le chaos qui règne sur scène : Pernelle, furieuse, est suivie par 6 personnages qui tentent de comprendre les raisons de sa colère.

Ce n’est que lorsque le nom de Tartuffe est prononcé que tout devient clair : Pernelle le considère comme un homme de bien, et refuse d'entendre les autres, qui l'accusent d'hypocrisie. Le spectateur, qui assiste à la dispute, est amené à se faire sa propre opinion.

Tout le travail de Molière consiste alors à décrédibiliser Pernelle pour dénoncer Tartuffe avant même qu’il n’arrive.

Problématique


Comment Molière utilise-t-il le personnage de Pernelle pour préparer le spectateur à l'hypocrisie de Tartuffe, dès la scène d'exposition ?

Axes utiles pour un commentaire composé


> La mise en scène comique d'une situation bloquée et d'abord incompréhensible.
> Une scène d'exposition qui suscite la curiosité du spectateur et prépare déjà la suite de la pièce.
> Le personnage de Pernelle perd peu à peu toute crédibilité.
> Un moment de basculement qui présente Tartuffe comme l'élément perturbateur principal.
> La présence des qualités des personnages qui leur permettront de reprendre le dessus.
> Le spectateur est invité à prendre parti dans la querelle qui est représentée sous ses yeux.
> Une plaidoirie du théâtre comme divertissement utile et vertueux.

Premier mouvement :
Une scène d’exposition dynamique



MADAME PERNELLE
Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre.
ELMIRE
Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.
MADAME PERNELLE
Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin:
Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.
ELMIRE
De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.
Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite ?
MADAME PERNELLE
C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée,
On n'y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c'est tout justement la cour du roi Pétaut.


La première scène d'une pièce de théâtre, c'est ce qu'on appelle la scène d'exposition. Normalement, on est censé comprendre tout de suite la situation. Au contraire ici, tout est fait pour surprendre le spectateur. Le premier personnage sur scène veut déjà partir « Allons, Flipote, allons ». Elmire formule elle-même la question que tout le monde se pose : « d’où vient que vous sortez si vite ? ».

Pernelle fuit les autres personnages : « Que d’eux je me délivre ». D'où l'effet comique : on voit arriver derrière elle toute une ribambelle d'acteurs qui tentent de la retenir. Elmire, Mariane, Dorine, Damis, Cléante, ça fait tout de même 7 personnes en même temps sur scène.

En plus, le rythme est rapide « Vous marchez d’un tel pas qu’on a peine à vous suivre ». Tout ce désordre est assez drôle : on est en plein dans la comédie. On est aussi plongés en plein milieu d'une intrigue en cours, c'est ce qu'on appelle un début « in medias res » on commence au milieu de l'action.

Et la vivacité ne vient pas que des gestes, elle provient aussi des échanges de paroles. Le verbe « suivre » a un double sens : on essaye de « suivre » le raisonnement de Pernelle, on essaye de comprendre ce qui ne va pas, mais le lexique utilisé est trop imprécis : « toutes mes leçons … On ne respecte rien », c’est à la fois « tout » et « rien ».

Pernelle s'agite beaucoup sans expliquer, tout ce qu'elle dit est extrêmement imprécis. Elle multiplie des présentatif : « ce sont … c'est que … c'est tout justement ... » qui ne renvoient à rien de précis. Pareil pour les démonstratifs « ce ménage-ci » désigne la situation de manière générale.

De même quand on regarde les pronoms, rien de précis, avec une prépondérance du pronom indéfini « on » : « on ne prend nul souci … on ne respecte rien ». Ou encore « chacun y parle haut » qui est également indéfini.
Pernelle utilise le pronom adverbial « y » en abondance : « j'y suis contrariée … on n'y respecte rien … chacun y parle haut » cela ne renvoie qu'au lieu « chez vous » et donc à une situation floue, qui n'est pas définie.

En plus, Pernelle bloque toute communication et toute compréhension : Presque toutes ses phrases sont négatives. Les allitérations en « on » font entendre « non, non ». Alors qu’en face, Elmire essaye sincèrement de comprendre, avec beaucoup de respect : « De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte » Elmire cherche la conciliation, son attitude est très mesurée.

Pernelle quant à elle est tout de suite décrédibilisée par Molière. D'abord par son nom. Pernelle est une contraction de péronelle, nom donné à une jeune fille qui dit beaucoup de sottises. On peut aussi y entendre le verbe pérorer, discourir avec emphase, d'une manière moralisatrice.

Les allitérations en P et T transforme le discours de Péronelle en succession de bruits. C'est elle qui semble responsable de la cour du roi Pétaut. Cette expression provient du Tiers-Livre de Rabelais, c'est une cour où chacun fait ce qu'il veut, le roi n'ayant aucune autorité. Pétaut, évidemment, c'est presque une onomatopée, un mot qui imite un son. On est en plein dans la farce, dans la trivialité : Mme Pernelle perd toute crédibilité.

Tout ce que dit Pernelle se retourne contre elle « chacun y parle haut » alors que c'est elle qui parle surtout depuis le début de la pièce. « Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée » Pernelle est contrariée, mais c'est pourtant elle qui donne des leçons à tout le monde.

Avec tous ces procédés, Molière crée du suspense, le spectateur va devenir très curieux de savoir l'origine de toute cette contrariété. Comme souvent chez Molière, le problème est une question de société : un élément perturbateur trouble la bonne entente désirable dans le groupe.

Deuxième mouvement :
Une parole bloquée



DORINE
Si...
MADAME PERNELLE
Vous êtes, mamie, une fille suivante
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente :
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.
DAMIS
Mais...
MADAME PERNELLE
Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils.
C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère ;
Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement,
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
MARIANE
Je crois...
MADAME PERNELLE
Mon Dieu, sa soeur, vous faites la discrète,
Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort,
Et vous menez sous chape un train que je hais fort.


Maintenant, en face de Pernelle, trois personnages essayent de prendre la parole : Dorine, la gouvernante, et ses deux petits-enfants : Damis et Mariane. Mais ils ne parviennent à placer qu'une ou deux syllabes. Chacun essaye une stratégie différente. Dorine propose, Damis s’oppose Mariane commence à émettre un avis.

Mais Pernelle les interrompt en les attaquant chacun directement : « Vous êtes trop forte en gueule … vous êtes un sot, mon fils … vous menez sous chape un train que je hais fort »
De cette manière Molière nous révèle indirectement les qualités de chacun dans la suite de l'intrigue. Dorine aura le discours de la vérité contre celui de l’hypocrisie. Damis aura assez de cran pour s’opposer quand il le faudra. Quant à Mariane, à l’image de l’eau qui dort, elle sera capable de contourner l’obstacle.

Au contraire, Pernelle est un personnage figé. Les effets de répétition dans ses répliques donnent l’impression d’un mécanisme bloqué. « forte en gueule ... fort impertinente » le mot « fort » est répété deux fois. Elle répète les adages populaires « il n'est comme on dit pire eau que l'eau qui dort ». Le ressort comique correspond ici parfaitement à la définition que Bergson fera du rire au 19e siècle : « Le rire est du mécanique plaqué sur du vivant ».

Pernelle est comme une machine à parler, avec ses nombreux verbes de parole : « dire votre avis … je vous le dis … j'ai prédit … comme on dit ». On dirait que le verbe prédire vient préparer le verbe dire, le renforcer et le multiplier 100 fois. C'est une hyperbole qui lui permet d'amplifier et d'exagérer son degré d’exaspération.

« J'ai prédit cent fois à mon fils, votre père » Au vu des invectives qu’elle répète dans chacune de ses répliques, on peut imaginer que la centaine est en fait en-deçà de la réalité. Pernelle souligne elle-même qu'elle est dans l'excès et l'exagération.

« Vous êtes un sot en trois lettres mon fils » elle est obligée d'épeler le mot, comme si elle manquait de synonymes pour exprimer toute son indignation, qui en devient comique. Elle perd ainsi toute crédibilité.

Troisième mouvement :
La distribution des rôles



ELMIRE
Mais, ma mère...
MADAME PERNELLE
Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise ;
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux,
Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.
CLÉANTE
Mais, Madame, après tout...
MADAME PERNELLE
Pour vous, Monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ;
Mais enfin, si j'étais de mon fils, son époux,
Je vous prierais bien fort de n'entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.
Je vous parle un peu franc ; mais c'est là mon humeur,
Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur.


D'autres personnages tentent maintenant de prendre la parole : Elmire, la belle-fille de Pernelle, essaye de la prendre par les sentiments « Mais, ma mère » elle parvient à placer 3 syllabes. Elmire a une intelligence humaine, elle utilise les émotions, et effectivement, c'est cela qui lui permettra de piéger Tartuffe par la suite.

Cléante est le frère d'Elmire, et donc le beau frère d'Orgon. Il va utiliser une concession « Mais, Madame, après tout… » il a un esprit modéré et nuancé, et va souvent représenter l'avis de Molière sur scène. Il arrive à placer 6 pieds, un hémistiche c'est-à-dire la moitié d'un alexandrin : cette progression de la parole laisse deviner qu'ils finiront par reprendre le dessus.

Ainsi, malgré les effets de surprise, cette première scène remplit bien les fonctions de la scène d'exposition : préparer la suite de la pièce. Les répliques de Pernelle donnent d'autres indices concernant ces personnages : « leur défunte mère » ; on comprend qu'Elmire est en fait la belle-mère de Damis et Mariane. Le maître de la maison, Orgon, est absent de la scène.

Par son absence dès le début de la pièce, Orgon est symboliquement privé d'autorité, et en effet, il ne peut pas en avoir, car on verra qu'il est manipulé par Tartuffe.

Le message qui passe ici est très subversif, car implicitement, Molière laisse entendre que les faux dévots essayent de manipuler la figure d'autorité, c'est à dire, le roi. Il adresse à Louis XIV un discours extrêmement critique à l'égard des personnes qui se trouvent à la cour.

Pernelle adresse des reproches à Elmire : « Quiconque à son mari veut plaire seulement, Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement » Elmire veut plaire à ses invités, et en effet Tartuffe ne sera pas insensible à ses charmes. Le metteur en scène peut exagérer le costume pour montrer une Elmire particulièrement coquette, ou au contraire, garder un costume très sobre pour donner tort à Pernelle.

Ce sont en tout cas des reproches exagérés : « Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise » la répétition du mot « tout » accentue l'impression d'une mécanique rouillée, tandis que l'attitude respectueuse d'Elmire depuis le début de la pièce montre au contraire qu'elle a une bonne conduite.

Pernelle adresse également des reproches à Cléante : « sans cesse vous prêchez des maximes de vivre » alors qu’elle même utilise sans cesse des adages et des procédés typiques des maximes. Par exemple, des conditionnels particulièrement moralisateurs : « vous devriez … je vous prierais ». Ou encore, des présents de vérité générale « Quiconque veut plaire … n'a pas besoin … ne se doivent point suivre ».

Elle lui reproche aussi de « prêcher », c'est à dire, d'avoir un discours moralisateur à connotation religieuse. C'est exactement ce que fait Tartuffe, et ce qu'elle fait elle-même.
« Je vous prierais de n'entrer point chez nous » le verbe prier, avec la connotation religieuse, fait écho au verbe prêcher : l'argument se retourne contre elle, et surtout contre la dévotion de Tartuffe.

Pernelle est moins agressive envers Cléante « vous aime et vous révère ». Mais cela révèle une certaine contradiction : Pourquoi empêcherait-elle d'entrer quelqu'un qu'elle aime et révère ? Elle donne alors l’impression d’être une personne fondamentalement mécontente, qui se plaint d'un rien.

En fait, on peut presque toujours reconnaître les défauts de Pernelle dans ses propres reproches : « Je vous parle un peu franc ; mais c’est là mon humeur, Et je ne mâche point ce que j’ai sur le coeur. » alors qu'elle reproche à Dorine d’être « Un peu trop forte en gueule »

Quatrième mouvement :
Révélation du nœud de l’intrigue



DAMIS
Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute.
MADAME PERNELLE
C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute ;
Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux
De le voir querellé par un fou comme vous.
DAMIS
Quoi ? je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique,
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
Si ce beau monsieur-là n'y daigne consentir ?


L’indice important de ce passage, c’est le changement brusque de l’attitude de Pernelle. Dès que le nom de Tartuffe est prononcé, la situation est débloquée, le dialogue peut enfin commencer, c'est un véritable moment de basculement.

Regardez comment l'attitude de Pernelle change du tout au tout. D'abord, elle cesse de faire des reproches : « C’est un homme de bien ». Les verbes de paroles laissent la place au verbe « écouter » et elle donne enfin les raisons de sa colère, qu'on attendait depuis le début : « je ne puis souffrir sans me mettre en courroux … De le voir querellé par un fou comme vous ».

La communication est rétablie, pour mieux nouer l'intrigue, car les désaccords sont enfin dévoilés. D'abord, le mot « fou » est intéressant : qui est vraiment fou ? La folie n'est-elle pas relative à des normes sociales ? De même, le verbe « écouter » a un double sens ici. Il signifie plutôt « obéir ». Cela confirme le mot de Damis « tyrannique ».

Ce n'est pas un hasard si c'est Damis, le jeune homme révolté, qui est le premier à nous donner des informations sur Tartuffe. D'abord, il le met à distance avec le pronom possessif « votre Monsieur Tartuffe » qui marque sa réprobation. Ensuite, il le traite de « cagot de critique » : le mot est juste, puisqu’un cagot, c’est justement un dévot zélé.

Pour plusieurs raisons, le spectateur va pencher du côté de Damis, il va prendre parti dans la dispute qui se déroule sous ses yeux. D'abord parce que Pernelle a perdu toute crédibilité, mais aussi parce qu'il est lui-même venu pour se divertir. Le mot « céant » a un double sens, il signifie “ici” dans la maison d’Orgon, mais aussi “ici” dans la salle de spectacle. Le mot critique renvoie aussi à la critique mondaine.

Ainsi, cette réplique a un double sens et parle en fait du théâtre. Dès cette première scène, Molière entend bien mettre de son côté les spectateurs : ne laissez pas la comédie être interdite par les faux dévots, ceux qui utilisent la religion et les discours de vertu pour mieux servir leurs intérêts.

Dans le premier placet que Molière adresse au roi pour défendre sa pièce, il écrit que
« Le devoir de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant ».
Ce début de pièce nous laisse entrevoir comment il compte mener ce projet.

Conclusion



Au début de cette pièce, nous sommes plongés au beau milieu de l'action, dans un désordre comique : une ribambelle de personnages s'agitent sur scène, et tentent de comprendre le mécontentement de Pernelle. Mais son discours est imprécis, peu crédible, répétitif et contradictoire. Tous ces effets d'attente et de suspense vont faire rire le spectateur et susciter sa curiosité.

La communication est donc bloquée, jusqu'à ce que le nom de Tartuffe soit prononcé. On comprend alors que ce personnage représente le noeud de l'intrigue. Molière soulève une question de société : la bonne entente du groupe est troublée par un élément perturbateur. L'hypocrisie lui permet de manipuler Orgon, la figure d'autorité. Cette première scène prépare donc toute la suite de la pièce. Les personnages, avec leurs qualités et leur bon sens, possèdent déjà toutes les ressources pour démasquer l'hypocrite.

Dès cette première, scène, Molière invite le spectateur à prendre parti. Madame Pernelle est décrédibilisée, par des effets de répétition comiques, par ses contradictions, et par son attitude excessive. Au contraire, les autres personnages se comportent de façon mesurée. En dénonçant le discours hypocrite des critiques, Molière montre les vertus du divertissement théâtral, et met le spectateur de son côté.

⇨ Molière, Tartuffe ☁️ Acte I scène 1 (nuage de mots)

⇨ Questionnaire pour l'analyse de texte

⇨ Molière, Tartuffe 🔎 Acte I scène 1 (Explication linéaire PDF)

⇨ Molière, Tartuffe - Acte I scène 1 (extrait étudié PDF)