Couverture pour Discours de la servitude volontaire

La BoĂ©tie, Discours de la servitude volontaire, 1577. « Soyez rĂ©solus Ă  ne plus servir, et vous serez libres. Â» Explication linĂ©aire



Extrait étudié



Pauvres gens et misĂ©rables, peuples insensĂ©s, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez enlever, sous vos propres yeux, le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, dĂ©vaster vos maisons et les dĂ©pouiller des vieux meubles de vos ancĂŞtres ! vous vivez de telle sorte que rien n’est plus Ă  vous. Il semble que vous regarderiez dĂ©sormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitiĂ© de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tout ce dĂ©gât, ces malheurs, cette ruine enfin, vous viennent, non pas des ennemis, mais bien certes de l’ennemi et de celui-lĂ  mĂŞme que vous avez fait ce qu’il est, pour qui vous allez si courageusement Ă  la guerre et pour la vanitĂ© duquel vos personnes y bravent Ă  chaque instant la mort. Ce maĂ®tre n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus que vous, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous dĂ©truire. D’oĂą tire-t-il les innombrables argus qui vous Ă©pient, si ce n’est de vos rangs ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les emprunte de vous ? Les pieds dont il foule vos citĂ©s ne sont-ils pas aussi les vĂ´tres ? A-t-il pouvoir sur vous que par vous-mĂŞmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire si vous n’étiez receleur du larron qui vous pille, complice du meurtrier qui vous tue, et traĂ®tres de vous-mĂŞmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dĂ©vaste ; vous meublez et remplissez vos maisons afin qu’il puisse assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats (trop heureux sont-ils encore !), pour qu’il les mène Ă  la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises, les exĂ©cuteurs de ses vengeances. Vous vous usez Ă  la peine afin qu’il puisse se mignarder en ses dĂ©lices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, plus dur et qu’il vous tienne la bride plus courte : et de tant d’indignitĂ©s, que les bĂŞtes elles-mĂŞmes ne sentiraient point ou n’endureraient pas, vous pourriez vous en dĂ©livrer sans mĂŞme tenter de le faire, mais seulement en essayant de le vouloir. Soyez donc rĂ©solus Ă  ne plus servir et vous serez libres.

Introduction



Accroche


• C'est vers 1549 que La Boétie écrit son Discours de la servitude volontaire. Il a à peu près 18 ans et se demande comment les peuples peuvent ainsi se laisser maltraiter par des tyrans.
• Avec son ami Montaigne, il partage des valeurs humanistes, c'est-à-dire qu'il croit fermement que l'intelligence permet de prendre conscience de la dignité humaine, nous menant sur la voie de la liberté et de l'accomplissement de soi.

Situation


• Ainsi, ce Discours de la servitude volontaire parle à notre intelligence. La Boétie veut nous faire prendre conscience que la force des tyrans ne provient que de notre consentement.
• Ce passage est une étape fondamentale du raisonnement de La Boétie, où il nous montre comment le tyran s'approprie les forces de ses sujets, uniquement parce qu'ils la lui offrent.
• Cela l'amène Ă  la conclusion suivante, qui fait toute la force de ce passage : il suffit de vouloir cesser de servir, pour ĂŞtre libre.

Problématique


Comment cette dĂ©monstration produit-elle, non seulement une prise de conscience, mais aussi un puissant dĂ©sir de ne pas rester dans la servitude ?

Mouvements de l'explication linéaire


Une sĂ©rie de questions rhĂ©toriques au milieu du passage, constitue un moment de basculement qui dessine trois mouvements :
    I. S’adresser Ă  tous les peuples soumis
    II. DĂ©noncer l’asservissement volontaire
    III. Inciter Ă  refuser la servitude

Axes de lecture pour un commentaire composé


I. Un discours fait pour nous toucher et nous indigner
    1) Un discours universel
    2) Une rhĂ©torique implacable
    3) Une indignation communicative
II. La condition misérable des peuples asservis
    1) La figure du peuple asservi
    2) La figure effrayante du tyran
    3) La pire misère qui soit
III. De la prise de conscience à la liberté
    1) Aveuglement et prise de conscience
    2) Reprendre sa responsabilitĂ©
    3) La volontĂ© et le pouvoir

Premier mouvement :
S’adresser à tous les peuples soumis



Pauvres gens et misĂ©rables, peuples insensĂ©s, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez enlever, sous vos propres yeux, le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, dĂ©vaster vos maisons et les dĂ©pouiller des vieux meubles de vos ancĂŞtres ! vous vivez de telle sorte que rien n’est plus Ă  vous. Il semble que vous regarderiez dĂ©sormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitiĂ© de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tout ce dĂ©gât, ces malheurs, cette ruine enfin, vous viennent, non pas des ennemis, mais bien certes de l’ennemi et de celui-lĂ  mĂŞme que vous avez fait ce qu’il est, pour qui vous allez si courageusement Ă  la guerre et pour la vanitĂ© duquel vos personnes y bravent Ă  chaque instant la mort.

S'adresser à un peuple réduit à la misère


• L'apostrophe Ă  une entitĂ© collective « misĂ©rables peuples Â» nous met en prĂ©sence de ces multitudes qui sont plongĂ©es dans la pauvretĂ©.
• Les synonymes : « Pauvres et misĂ©rables Â» font ressortir le sens figurĂ©, moral, de cette misère : la servitude est pire que la pauvretĂ©.
• Cette longue phrase exclamative est une hypotypose (description saisissante et animée) faite pour inspirer la pitié et l'indignation (registres pathétique / satirique).
• Dès le dĂ©but du passage, le prĂ©sent d'Ă©nonciation « laissez … vivez Â» tend vers le prĂ©sent de vĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©rale
⇨ Ce tableau a une valeur universelle : tout peuple asservi est misĂ©rable. L'auteur va donc chercher Ă  discerner les causes de cet Ă©tat de fait.

Un peuple victime de son aveuglement


• La nĂ©gation lexicale : « insensĂ©s Â» montre qu'ils agissent en dĂ©pit de la raison, ou du moins, en dĂ©pit du bon sens.
• La mĂ©taphore des Ĺ“illères « opiniâtres … aveugles Â» illustre cet aveuglement.
• Le parallĂ©lisme « votre mal … votre bien Â» en fait mĂŞme un double aveuglement.
• La voix pronominale « vous vous laissez Â» annonce dĂ©jĂ  leur part de responsabilitĂ©.
• La mĂ©taphore de l'aveuglement est filĂ©e : « devant vous Â» : le pillage se dĂ©roule devant leurs yeux mais ils n'agissent pas, comme s'ils ne le voyaient pas.
⇨ La Boétie va alors s'attacher à rendre visible le scandale du pillage.

Le vol est pourtant visible


• Les superlatifs redoublĂ©s « le plus beau et le plus clair Â» dĂ©crivent une vĂ©ritable confiscation des biens du peuple avec des adjectifs très visuels « beau et clair Â».
• La multiplication des dĂ©monstratifs « votre … vos … vos Â» donne Ă  voir la variĂ©tĂ© des possessions qui sont volĂ©es par les tyrans.
• La gradation « champs … maisons … meubles Â» part de l'extĂ©rieur pour aller jusqu'Ă  l'intĂ©rieur des maisons.
• Les indicateurs deviennent temporels « anciens et paternels Â» le vol s'Ă©tend jusqu'aux gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes.
• Le champ lexical du vol « emporter, voler Â» est complĂ©tĂ© par la paronomase « dĂ©pouiller … piller Â».
⇨ Ce vol généralisé ne laisse aucune possession réelle aux peuples.

Un dépouillement absolu


• La nĂ©gation totale « Vous ne pouvez vanter Â» est cruelle : les sujets ne peuvent attester aucune possession.
• Le pronom indĂ©fini « rien Â» va plus loin encore : tout peut leur ĂŞtre pris Ă  n'importe quel moment, de sorte qu'ils ne possèdent rĂ©ellement aucun bien.
• Le subjonctif « que rien soit Ă  vous Â» (mode de l'irrĂ©el) insiste sur la virtualitĂ© des possessions : tout ce qu'ils possèdent peut leur ĂŞtre enlevĂ©.
• La gradation « biens, familles, vies Â» dĂ©nonce une appropriation qui s'Ă©tend jusqu'Ă  la vie d'ĂŞtres humains..
• Les deux conditionnels « semblerait que … vous serait grand heur Â» Ă©voquent la possibilitĂ© d'un grand bonheur, la possession « ferme Â» de leurs biens.
⇨ La Boétie décrit ce pillage pour mieux dénoncer la figure du tyran.

Un tyran dont la convoitise n'a pas de limites


• PĂ©riode : longue phrase qui a un rythme ample. Le ton monte durant la protase, jusqu'Ă  l'acme (le moment oĂą la tension est la plus forte) « et dans tout ce dĂ©gât Â» puis il redescend pendant l'apodose, pour accuser le responsable de ces malheurs.
• La gradation très forte « dĂ©gât, malheur, ruine Â» montre que le vol laisse place Ă  une destruction sans limites.
• La nĂ©gation et le pluriel « non pas des ennemis Â» Ă©voquent une situation de guerre, qui pourrait expliquer une telle ruine.
• Le lien d'opposition « mais certes oui de l'ennemi Â» vient contredire cela : « l'ennemi Â» est au singulier : c'est le tyran seul.
⇨ Ce n'est pas une armée, mais un tyran seul, il n'est pas si fort qu'on croit.

Ce tyran n'a pas si grand qu'on croit


• Le pronom dĂ©monstratif vient l'isoler : « celui que Â».
• Le verbe « faire Â» aboutit au verbe « ĂŞtre Â» : « vous faites si grand qu'il est Â». Les peuples fabriquent ceux qui le dominent. Propos central dans ce discours.
• La deuxième personne du pluriel « vous faites Â» s'adresse directement aux peuples qui se donnent des maĂ®tres.
• Le CC de but « pour lequel vous allez Ă  la guerre Â» dĂ©nonce la trahison du seigneur qui doit normalement protĂ©ger ses sujets en portant lui-mĂŞme les armes.
• Adverbes intensifs : « si grand … si courageusement Â» opposent d'un cĂ´tĂ© le courage du peuple, de l'autre la grandeur usurpĂ©e du tyran.
• Le polyptote (mots qui partagent une mĂŞme racine) « grand … grandeur Â» dĂ©nonce l'illusion d'une grandeur qui ne provient que du sacrifice des sujets.
⇨ La dĂ©monstration atteint son but : montrer que le peuple possède en rĂ©alitĂ© la capacitĂ© de faire tomber le tyran.

La Boétie commence à faire émerger la responsabilité du peuple


• La nĂ©gation « vous ne refusez point Â» Ă©voque implicitement une solution : sa thèse consiste justement Ă  enlever la nĂ©gation de cette phrase.
• Le sujet et le COD « vous ne refusez point … vos personnes Â» le sujet et le COD sont en fait la mĂŞme personne.
• L'antithèse (mise en prĂ©sence de deux termes opposĂ©s) : « vos vies … la mort Â» insiste sur le fait qu'ils donnent ce qu'ils ont de plus prĂ©cieux : la vie elle-mĂŞme.
• Le dernier possessif « vos personnes Â» insiste sur le fait qu'ils n'ont en rĂ©alitĂ© rien Ă  perdre Ă  refuser de donner leur vie.
⇨ En nous donnant à voir ce peuple misérable, aveugle, qui donne sa vie à un tyran, La Boétie pose les bases de sa démonstration. La force des tyrans ne provient en fait que de la servitude volontaire des peuples.


Deuxième mouvement :
Dénoncer l’asservissement volontaire



Ce maĂ®tre n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus que vous, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous dĂ©truire. D’oĂą tire-t-il les innombrables argus qui vous Ă©pient, si ce n’est de vos rangs ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les emprunte de vous ? Les pieds dont il foule vos citĂ©s ne sont-ils pas aussi les vĂ´tres ? A-t-il pouvoir sur vous que par vous-mĂŞmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire si vous n’étiez receleur du larron qui vous pille, complice du meurtrier qui vous tue, et traĂ®tres de vous-mĂŞmes ?

La dénonciation du tyran


• Le pronom dĂ©monstratif « Celui qui Â» dĂ©nonce la personne du tyran, responsable de tous ces mĂ©faits.
• Le prĂ©sent d'Ă©nonciation « ce maĂ®tre Â» tend vers une valeur gĂ©nĂ©rale : cette affirmation est vraie pour tout tyran qui maĂ®trise un peuple.
• La nĂ©gation restrictive « n'a que deux yeux Â» vient rĂ©duire le tyran Ă  ses caractĂ©ristiques humaines.
• L'Ă©numĂ©ration « deux yeux, deux mains, un corps Â» passe du pluriel au singulier, comme pour rĂ©duire et isoler la personne du tyran.
⇨ La Boétie veut montrer que le tyran n'est qu'un homme ordinaire, c'est justement la servitude des peuples qui en fait un monstre surhumain.

Le tyran devient un monstre alors que ce n'est qu'un homme


• Cette Ă©numĂ©ration suit en plus un ordre chronologique : les « yeux Â» repèrent, les « mains Â» prennent, le « corps Â» absorbe. Le tyran apparaĂ®t comme un montre ou un ogre.
• Les pluriels sont impressionnants « tant d'yeux … tant de mains Â» et il ajoute « les pieds Â». En 1651 Hobbes compare l'appareil d'État Ă  un monstre mythologique, le LĂ©viathan.
• La rĂ©pĂ©tition de la nĂ©gation restrictive « et n'a autre chose que Â» insiste sur le fait que le tyran n'a aucun organe de plus que les autres hommes.
• La BoĂ©tie prend le plus petit « le moindre homme Â» parmi ce qu'il y a de plus grand « grand et infini nombre de nos villes Â».
• L'apparition de la première personne du pluriel : « nos villes Â» permet Ă  La BoĂ©tie de se mettre du cĂ´tĂ© des peuples asservis.
⇨ Le discours de La Boétie est humaniste, il veut donner au grand nombre un savoir libérateur.

Des questions salvatrices


• Ces cinq questions ouvertes marquent une progression, du lieu « d'oĂą … ? Â» Ă  la manière « Comment … ? Â»
• Ce sont des questions rhĂ©toriques, car l'auteur y rĂ©pond lui-mĂŞme dans des subordonnĂ©es circonstancielles « si vous ne les lui baillez Â».
• Le verbe « bailler Â» signifie « confier, donner Â» : La BoĂ©tie montre donc que cette force est en fait celle du peuple lui-mĂŞme !
• Les dernières questions sont au conditionnel « Comment oserait-il … Que pourrait-il Â» ces hypothèses Ă©voquent dĂ©jĂ  des solutions.
• Les verbes avoir et ĂŞtre « avoir intelligence Â» et « ĂŞtre receleurs Â» montre que le peuple possède en lui-mĂŞme la solution pour sortir de la servitude.
⇨ Ces questions et rĂ©ponses font Ă©merger une vĂ©ritĂ© importante pour la suite du raisonnement : nous sommes responsables de cet asservissement.

La Boétie veut nous mettre face à notre responsabilité


• Le vocabulaire juridique rĂ©vèle une situation absurde puisque les victimes participent au crime « recĂ©leurs du larron qui vous pille … complices du meurtrier qui vous tue Â».
• Les actions sont de plus en plus violentes « Ă©pier … frapper … fouler Â».
• La dernière formule synthĂ©tique achève le raisonnement par l'absurde avec la deuxième personne du pluriel « traĂ®tres Ă  vous-mĂŞmes Â».
⇨ Il devient donc urgent de cesser d'agir contre soi-même.

Troisième mouvement :
Inciter Ă  refuser la servitude



Vous semez vos champs pour qu’il les dĂ©vaste ; vous meublez et remplissez vos maisons afin qu’il puisse assouvir sa luxure ; vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats (trop heureux sont-ils encore !), pour qu’il les mène Ă  la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises, les exĂ©cuteurs de ses vengeances. Vous vous usez Ă  la peine afin qu’il puisse se mignarder en ses dĂ©lices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, plus dur et qu’il vous tienne la bride plus courte : et de tant d’indignitĂ©s, que les bĂŞtes elles-mĂŞmes ne sentiraient point ou n’endureraient pas, vous pourriez vous en dĂ©livrer sans mĂŞme tenter de le faire, mais seulement en essayant de le vouloir. Soyez donc rĂ©solus Ă  ne plus servir et vous serez libres.

Préparer une chute mémorable


• Ce dernier mouvement est une longue phrase, suivie d'une phrase très courte, cela démultiplie son impact.
• Une mĂŞme structure de phrase est rĂ©pĂ©tĂ©e (parallĂ©lisme), des actions, suivies d'un complĂ©ment circonstanciel de but : « vous semez vos fruits, afin qu'il en fasse dĂ©gât Â», opposant les actions des peuples et celles des tyrans.
• Le subjonctif (mode de l'irréel) pour toutes les actions du tyran montrent bien que ces actions pourraient — et devraient — ne pas être réalisées.
• Les actions des peuples sont constructives « semez … meublez … remplissez … nourrissez Â» tandis que les actions des tyrans sont destructrices « faire dĂ©gât Â» ou condamnables « soĂ»ler sa luxure … les mener en ses guerres Â».
⇨ Au-delà de la démonstration, La Boétie veut nous faire réagir, il utilise les ressources de la persuasion pour toucher nos émotions.

La Boétie représente le tyran dans toute son ignominie


• Ces actions sont de plus en plus graves et condamnables : le tyran porte atteinte d'abord aux « fruits Â» puis aux « meubles Â», et enfin aux « enfants Â».
• Au-delĂ  mĂŞme des enfants, il termine cette gradation sur « vos personnes Â».
• L'auteur est prĂ©sent par des termes aux connotations nĂ©gatives : le verbe « soĂ»ler Â», la comparaison des « guerres Â» Ă  une « boucherie Â»â€¦
• Le champ lexical du pĂ©chĂ© est systĂ©matiquement associĂ© aux possessifs « sa luxure … ses convoitises … ses vengeances … ses plaisirs Â»
• Les adjectifs sont axiologiques (ils Ă©mettent un jugement) : « sales et vilains Â» alimentent ce registre du jugement (Ă©pidictique) et notre indignation (satirique).
• Le tyran est reprĂ©sentĂ© dans ses frasques, avec les verbes « se mignarder … se vautrer Â» qui l'animalisent.
⇨ Tout est fait pour provoquer en nous des émotions très fortes, qui vont nous aider à passer à l'action, ou du moins justement, à cesser de désirer la servitude.

Prendre conscience du rapport de forces


• Au lieu d'accuser principalement le tyran, La BoĂ©tie se tourne vers les sujets avec la forme pronominale « vous vous affaiblissez Â».
• La structure en « afin que Â» revient Ă  la fin du paragraphe « afin de le rendre plus fort Â» en prenant une hauteur de vue : toutes les actions sont rĂ©sumĂ©es en une seule « s'affaiblir Â» d'un cĂ´tĂ©, « le rendre plus fort Â» de l'autre.
• Le jeu d'opposition des termes (antithèse) oĂą l'on entend « faible … fort Â» insiste sur cette absorption pratiquement vampirique de la force des sujets.
⇨ L'étape suivante est donc de montrer que cette force qu'ils abandonnent met à mal leur dignité d'êtres humains.

Préserver la dignité et l'humanité des peuples


• Autre manière de rĂ©sumer tout le propos qui prĂ©cède : « tant d'indignitĂ©s Â». Le pluriel et la nĂ©gation lexicalisĂ©e (in+digne) dĂ©noncent l'irrespect du tyran.
• La mĂ©taphore « vous rompez Â» montre des peuples brisĂ©s comme des objets (rĂ©ification), qui en perdent leur humanitĂ©.
• La mĂ©taphore « tenir la bride Â» assimile les sujets Ă  des animaux (animalisation).
• La BoĂ©tie va encore plus loin en disant que « les bĂŞtes mĂŞme Â» ne sont pas aussi maltraitĂ©es.
• Le conditionnel « ne l'endureraient point Â» montre mĂŞme que les bĂŞtes refuseraient d'obtempĂ©rer Ă  de tels ordres.
⇨ La Boétie a développé un raisonnement qui lui permet enfin de formuler une conclusion particulièrement puissante.

Un message simple et optimiste : il suffit de cesser de vouloir


• La rĂ©pĂ©tition du verbe « dĂ©livrer Â» Ă  la nĂ©gative permet Ă  La BoĂ©tie de dĂ©montrer que les peuples n'ont pas Ă  conquĂ©rir leur libertĂ© par les armes ou par un combat.
• L'adverbe « seulement Â» opère une restriction « de le vouloir faire Â» ce n'est qu'une question de volontĂ©.
• Le passage se termine sur une formule cĂ©lèbre Ă  l'impĂ©ratif « soyez rĂ©solus Â». Il invite les peuples Ă  dĂ©sirer la libertĂ©.
• La deuxième partie de la formule est percutante « et vous voilĂ  libres Â» le prĂ©sentatif « voilĂ  Â» nous montre cette libertĂ© comme si elle Ă©tait dĂ©jĂ  advenue.
• C'est une parole qui dĂ©crète « vous voilĂ  libre Â» on appelle cela la fonction performative du langage (les mots prennent la valeur d'un acte).
⇨ La Boétie veut non seulement produire une prise de conscience, mais aussi la mise en place concrète d'une réaction contre les tyrans.


Conclusion



Bilan


Dans ce passage du Discours de la servitude volontaire, La BoĂ©tie s’adresse Ă  tous les peuples qui subissent le pouvoir d’un tyran, il leur met devant les yeux un tableau saisissant des pillages dont ils sont victimes. Mais ensuite, il multiplie les interrogations, pour faire Ă©merger une première Ă©vidence : le tyran n’est qu’un homme, on dirait un monstre gigantesque, mais en rĂ©alitĂ©, il ne tire sa force que des sujets qui acceptent de le servir. La BoĂ©tie invite alors les peuples Ă  se ressaisir de leur humanitĂ© : en refusant d’obĂ©ir aux ordres d’un homme au sens moral corrompu, ils obtiendront la libertĂ©.

Ouverture


Cette valeur de la libertĂ© est très forte chez les humanistes, elle sera ensuite revendiquĂ©e notamment par les philosophes des Lumières. Ainsi, Diderot Ă©crit dans l'article « AutoritĂ© politique Â» de son EncyclopĂ©die :
Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du ciel, et [chacun] a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison.
Diderot, EncyclopĂ©die, Article « autoritĂ© politique Â», 1751-1772.

Au XIXe siècle, cette notion de LibertĂ© est aussi une valeur fondamentale pour toute la gĂ©nĂ©ration romantique. Victor Hugo Ă©crit par exemple :
Tout ce qui augmente la libertĂ© augmente la responsabilitĂ©. ĂŠtre libre, rien n'est plus grave ; la libertĂ© est pesante, et toutes les chaĂ®nes qu'elle Ă´te au corps, elle les ajoute Ă  la conscience.
Victor Hugo, Actes et Paroles, 1875.


Portrait imaginaire de La Boétie.

⇨ * 💟 Fiche PDF téléchargeable *

⇨ * ✅ Quiz pour te tester sur l'explication de texte *

⇨ 💼 Extrait étudié au format PDF téléchargeable

⇨ * 🔎 Explication linéaire rédigée au format PDF téléchargeable *

   * Document téléchargeable réservé aux abonnés.