Commentaire linéaire du premier chapitre de Candide de Voltaire



Bonjour ! Je vous propose d’étudier le tout début de Candide, le texte de Voltaire.
C’est un texte très représentatif de l’esprit des Lumières, notamment pour son aspect satirique. Avec notre extrait, on va avoir l’occasion d’étudier de près les procédés de l’ironie, très utilisés pour la critique sociale notamment.

Introduction


Voltaire s’oppose à l’obscurantisme, il combat l’ignorance et les superstitions. Il invente le conte philosophique, un genre nouveau qui utilise les ressorts du conte, à des fins philosophiques. Avec Candide, Voltaire va démonter la philosophie optimiste de Leibniz.

Quelle est cette philosophie ?
Pour les optimistes, la Providence organise le monde le plus parfaitement possible : le mal existe, mais c’est un mal nécessaire qui provoque toujours plus de bien par ailleurs. Voltaire résume leur thèse en disant que “tout est pour le mieux dans le meilleur des monde possibles”.

Pourquoi s’attaquer à la philosophie optimiste ?
Voltaire estime que c’est très dangereux parce que cela nous met dans une situation de fatalisme et d’inaction face au mal.

Candide, est un personnage très naïf qui va être chassé de son château, il va être obligé de découvrir le monde. Il va se rendre compte que tout n’est peut-être pas aussi parfait que le prétendent les optimistes !

Ma problématique


Comment Voltaire nous amène, dans ce début de récit, à remettre en cause les évidences et à exercer notre esprit critique ?

Axes utiles pour un commentaire composé


> Comment les codes du conte sont-ils détournés pour nous faire entrevoir une réalité amère.
> Comment la philosophie optimiste est-elle discréditée, notamment à travers le discours de Pangloss.
> Comment Voltaire met-il en place tous les mécanismes du conte philosophique ?
> En quoi le personnage de Candide nous laisse attendre un parcours initiatique ?
> Comment Voltaire défend-il les valeurs des Lumières : raison, regard critique sur le monde ?

Premier mouvement : caricature d'une famille noble



Chapitre I
Comment Candide fut élevé dans un beau château,
et comment il fut chassé d'icelui.


Dès le titre, on sait que Candide va être chassé, cela prépare l’ironie qui va venir, car on sait déjà que les personnages ne seront pas sympathiques et bienveillants à l’égard de Candide.
On peut aussi se poser des questions sur Candide lui-même : chassé de son château, il n’a pas l’air d’être un personnage très héroïque.

Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple ; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le nommait Candide.

Candide est caractérisé de façon simple et rapide, comme c’est le cas habituellement dans les contes. Candide est à la fois un nom et un caractère : il est simple d’esprit.

“Sa physionomie annonçait son âme” : cela renforce la dimension symbolique de ce personnage, qui incarne la candeur.

Mais tout de même, Voltaire dit qu’ “il avait le jugement assez droit”. C’est à dire que, dès le début, il a la capacité de raisonner : cela annonce au lecteur que dans la suite de l’histoire, Candide va être amené à réfléchir.
Candide vit chez un baron : Quand on est habitué aux contes traditionnels, on s’attendrait plutôt à avoir un roi et une reine. Il est très rare dans les contes d’avoir les niveaux intermédiaires de la noblesse.

Le récit commence à peu près comme un conte, on n’a pas le traditionnel “il était une fois”, mais “il y avait en Westphalie”. Ce n’est pas un monde imaginaire, mais une région réelle d’Allemagne.

On est tout de suite frappé par ce nom de Thunder-ten-Tronckh qui pour le coup est complètement inventé. D’emblée, c’est un nom qui prête à rire : Thunder c’est la “foudre” en anglais, c’est l’attribut de Jupiter, donc c’est très orgueilleux, et l’imitation du tonnerre avec les allitérations en T est ridicule, on dirait que le nom a été inventé pour faire peur au gens.

Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il était fils de la sœur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été perdu par l’injure du temps.

Ici on apprend que Candide n’a pas été reconnu par ses parents, il est donc ce qu’on appelle un bâtard. Apparemment, les anciens domestiques étaient au courant de ce secret de famille. Le mot “Ancien” a un double sens : soit ils sont vieux, soit ils ont été congédiés, peut-être justement pour ne pas ébruiter ce secret de famille.

“Il n’avait pu prouver que 71 quartiers” : Voltaire se moque de ces comptes d’apothicaires où les degrés de noblesse se calculent en quartiers. La sœur du baron a donc refusé d’épouser un gentilhomme bon et honnête, parce qu’il ne justifie pas assez son arbre généalogique ? Les véritables valeurs humaines ne pèsent pas lourd face au hasard de la naissance.

Comme l’écrit Beaumarchais à la même époque dans le Mariage de Figaro à propos des nobles : ils se sont donnés la peine de naître, rien de plus.

Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ; le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.

Vous allez voir que tous les portraits de ce passage sont des portraits à charge c’est à dire qu’ils ne sont pas très flatteurs !
Monsieur le baron est mis en parallèle avec Madame la baronne dans deux paragraphes séparés. Pour lui, les titres sont très important : il tient à ce qu’on l’appelle “monseigneur”.

Mais en même temps, on se demande en quoi il est si puissant, “son château a une porte et des fenêtres”. Pas de douves, pas de donjons ? Le fait de nous en dire très peu sur ce château nous donne l’impression qu’il n’y a rien dedans.

On nous précise aussi qu’il y a une “grande salle”, et que cette grande salle est ornée d’ “une tapisserie”. Du coup on se demande s’il y a vraiment autre chose à l’intérieur de cette grande salle, des meubles par exemple. Nous avons donc une description en creux de ce château, avec tous les éléments qui devraient s’y retrouver et qui ne s’y retrouvent pas.

Le passage nous donne d’autres preuves de la pauvreté du baron. Les palefreniers sont aussi les piqueurs : c’est à dire que les personnes qui s’occupent des chevaux sont les mêmes personnes qui s’occupent des chiens : le baron fait des économies sur le personnel apparemment !

Nous voyons aussi des économies sur la nourriture : la meute de chiens est dans le besoin, elle semble donc agressive et impressionnante, mais on comprend surtout qu’elle n’est pas bien nourrie ! Ils font des économies de nourriture sur les chiens.
Le fils du baron, “en tout digne de son père” est à peine mentionné dans ce passage.

Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père.

Qu’est-ce que le narrateur nous dit sur madame la baronne ? Elle pèse environ 350 livres. Voilà quelque chose de très mesurable, qui est loin d’une réelle qualité humaine, une chose non mesurable justement. Elle se contente de prendre un air digne : nous devinons une personne laide et peu intelligente.

Qu’avons-nous pour la fille Cunégonde ?
Elle est décrite de façon assez expéditive : “haute en couleur, fraîche, grasse appétissante”. Ce sont des adjectifs d’habitude utilisés pour nourriture. En fait, on pourrait parler par exemple d’une volaille ou d’une dinde de cette manière. Cunégonde est déshumanisée.

Deuxième mouvement : un philosophe ridicule



Le précepteur Pangloss était l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la métaphysico théologo cosmolo nigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles. 


Tout au long du récit, Voltaire va se servir du personnage de Pangloss pour décrédibiliser la philosophie optimiste. Que signifie le nom Pangloss ? Pan signifie “tout” et gloss signifie “dire, parler”. Celui qui veut tout dire sur tout. Voltaire a choisi pour ce personnage un nom ridicule et prétentieux.

Ce personnage enseigne la métaphysico théologo cosmolo nigologie. C’est un mot inventé, rallongé avec des syllabes inutiles pour le rendre plus pompeux, mais malencontreusement nous y entendons le mot nigaud, ce qui le dé-crédibilise complètement.

Ce Pangloss utilise tout le temps des superlatifs : le château est le plus beau des châteaux, Madame est la meilleure des baronnes possibles. Or on a vu dans les descriptions que ça n’était pas le cas. Et pourtant, ce Pangloss est écouté “tel un oracle”, c’est à dire une autorité pratiquement divine, qui va distribuer des prophéties.

"Pangloss prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause” nous allons voir plus loin le raisonnement de Pangloss, mais déjà, il mélange tout : le château est juxtaposé à la baronne, et au meilleur des mondes possibles. Le mot “admirablement” est donc un parfait exemple d’ironie de la part de Voltaire.

Mais Candide “écoute tout avec la bonne fois de son âge et de son caractère”. C’est typiquement ici une annonce de la suite du récit : on devine que Candide va progressivement avoir un regard critique sur le discours de Pangloss. Nous allons d’ailleurs tout de suite avoir un extrait de ce raisonnement.

Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et, les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux.

Le raisonnement de Pangloss est mis entre guillemets, c’est du discours direct : de cette manière, Voltaire nous laisse le juger par nous-même, et il le met à distance.

Nous avons les éléments typiques d’un discours argumentatif : “il est démontré”, des connecteurs logiques “car”, “par conséquent”, etc. Mais Pangloss va toujours inverser la cause et l’effet. Ce n’est pas le nez qui est fait pour porter les lunettes, mais évidemment l’inverse : les lunettes sont fabriquées pour s’adapter au nez.

Les phrases sont beaucoup trop longues, Pangloss va citer tous les éléments qui lui passent par la tête sans faire de vrai raisonnement. Il pense d’abord aux pierres, puis au château, puis à monseigneur et enfin aux cochons, et d’ailleurs on peut se demander quel est le lien logique qui s’établit dans sa tête pour en arriver là !

C’est un exemple parfait d’amphigouri*, c’est à dire un discours qui se veut complexe, mais qui est parodique parce qu’il se complaît dans des tournures obscures.

En plus, les exemples vont se rapprocher de la terre petit à petit : on a les jambes, les chausses et enfin les pierres. Métaphoriquement, c’est un discours qui se casse la figure !

À la fin, il se met à critiquer les autres philosophes. “Les philosophes qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise, il fallait dire que tout est au mieux”. Non seulement c’est prétentieux, mais en plus il se trompe d’adversaire, puisqu’il attaque ses confrères de la pensée optimiste !

Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire.

Voltaire intervient lui-même en disant que Candide “croyait innocemment” : ici le verbe “croire” signifie bien “se tromper”. Voltaire s’adresse ainsi directement à son lecteur pour donner son avis.

“Candide écoutait” : le verbe écouter est utilisé à plusieurs reprise (nous l’avons déjà vu juste avant le discours de Pangloss). C’est un leitmotiv* qui indique que Candide est complètement passif. Mais Candide est aussi influencé par Cunégonde. Il croit tout ce qu’il entend “car il trouvait mademoiselle Cunégonde extrêmement belle”. Ce n’est donc pas un raisonnement, mais purement une émotion qui le rend aussi crédule.

Voltaire nous montre les dangers de la philosophie optimiste : si nous ne remettons pas les choses en question, nous restons ignorants et nous devenons facilement manipulables.

Il concluait qu'après le bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d'être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous les jours; et le quatrième, d'entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.

Le raisonnement de Candide est assez étrange. Il essaye de faire comme Pangloss en classifiant le bonheur par degrés : le plus heureux c’est le fils du baron, ensuite vient Mlle Cunégonde. Lui-même se place dans le troisième degré du bonheur, pourquoi ? Parce qu’il peut voir Mlle Cunégonde et écouter maître Pangloss ! Sa situation de dépendance est totale !

On comprend aussi que Candide manque surtout d’expérience ! Pour lui, le plus grand philosophe de la province c’est aussi le plus grand philosophe de toute la terre. En réalité il n’a jamais vu que sa province, il fait donc naturellement une généralité. Mais comme le titre nous a révélé qu’il serait chassé de son château, nous devinons qu’il sera obligé de voir d’autres choses.

Ainsi, l’intrigue est déjà mise en place, dès le premier chapitre. Ce sont les différentes discordances entre ce qui est dit et l’ironie de l’auteur qui nous amène à attendre avec impatience le moment où les illusions pourront enfin tomber. La croyance que tout est pour le mieux est disqualifiée par la dimension extrêmement satirique du texte.

Conclusion


Dans notre texte, nous trouvons des aspects merveilleux propres au conte : le baron est puissant, Madame est la meilleure baronne, Cunégonde est très belle.

Mais l’émerveillement, qui n’est pas remis en question d’habitude dans le conte sera ici très fortement questionné. Vous avez vu qu’en analysant le style de l’auteur, on trouve plein de signes d’ironie qui nous permettent de découvrir ce qui se cache derrière les apparences.

De cette manière, Voltaire nous invite à mener une réflexion, il nous met sur le chemin de la philosophie. Ce récit est bien un conte philosophique.

Nous découvrons alors un personnage qui va commencer un parcours initiatique. On se demande comment Candide va bien pouvoir sortir de sa crédulité. Cette attente va créer un véritable suspense : nous sommes embarqués dans ce conte, et nous avons envie d’en lire la suite.

⇨ Nuage de mots

⇨ Questionnaire pour l'analyse de texte

⇨ Chapitre 1 de Candide de Voltaire, commentaire linéaire au format PDF

⇨ Voltaire, Candide 💼 Chapitre 1 (extrait étudié PDF)