Juste la fin du monde
de Jean-Luc Lagarce
Explication linéaire du Prologue



Introduction


Une des premières choses qu’on se demande quand on découvre Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, c’est à quel point l’auteur y a mis sa propre vie, et notamment le fait qu’il se sait condamné à cause du Sida, dès 1988. Il en meurt effectivement quelques années plus tard, en 1995.

Mais quand on lit la pièce, et quand on regarde les différentes mises en scènes, on se dit que oui d’une certaine manière, l’auteur a mis quelque chose de lui-même dans l’écriture, mais pas forcément comme on pourrait s’y attendre.

Alors c’est vrai que le personnage principal, Louis, se dit écrivain, et malade, et il veut annoncer sa mort prochaine à sa famille. Mais dès ses premières paroles dans le prologue, on voit bien que quelque chose ne sonne pas juste, que ce qu’il dit, ce ne sont pas de vraies confidences.

Et c’est certainement ce que veut faire Lagarce : créer avant tout un personnage de théâtre, qui va nous intriguer et brouiller les pistes… Où sont ses liens affectifs avec sa famille ? Quelles sont ses véritables motivations ? À quel point dit-il ou cache-t-il la vérité ?

Et donc, plus qu'une référence autobiographique, la dimension tragique du personnage va surtout lui servir de prétexte pour nous montrer un théâtre conscient de lui-même, aux interprétations multiples ; et surtout, une parole qui révèle nos fragilités, nos incertitudes, nos difficultés à dire et à entendre…

Comment ce prologue fait basculer l’intrigue théâtrale, d’un destin annoncé, aux enjeux de la parole ?

Je vais annoncer les mouvements et citer le texte très clairement au fur et à mesure, pour que vous puissiez bien suivre. Pour retrouver tous mes documents et toutes mes vidéos sur cette œuvre, rendez-vous sur mon site www . mediaclasse . fr

Premier mouvement :
Les déclarations d'un homme déjà mort



Le premier mouvement, on pourrait l’appeler : les déclarations d’un homme déjà mort, parce que Louis répète comme un refrain « l'année d'après » entre chacune de ses révélations, comme si cette fameuse année était déjà écoulée…

Or « une année » c'est justement le temps qui sépare Louis de sa propre mort : « Plus tard, l'année d'après, j'allais mourir à mon tour ». Le futur proche « je vais mourir » est reporté dans le passé « j'allais mourir » : il laisse donc entendre que sa mort appartient au passé. Dans ce cas, la pièce entière ne serait en fait qu’un flash back. En français, une analepse, un retour dans le passé.

Avant même ses premiers mots, les didascalies jouent aussi avec les repères temporels, écoutez : « Cela se passe dans la maison de la Mère et de Suzanne, un dimanche, évidemment, ou bien durant près d'une année entière. »

Que signifie cette drôle d'alternative ? Si le dimanche évoque le déjeuner dominical traditionnel, on voit mal comment cela pourrait se dérouler pendant une année entière… À moins que toute la pièce ne soit en fait qu’un ressassement de Louis attendant sa mort…

Ensuite, ça se précise, le présent est rattrapé par le futur écoutez : « j'ai près de 34 ans maintenant et c'est à cet âge que je mourrai. » Comme s'il revenait d’outre-tombe pour parler de lui-même avant que sa mort ne survienne… Donner la parole comme ça à un mort, c'est ce qu'on appelle une prosopopée.

Drôle de fantôme qui vient nous raconter sa propre mort… On peut se demander à quel point ce personnage est fiable… Il avoue lui-même qu'il « triche » : « de nombreux mois que j'attendais à ne rien faire, à tricher, à ne plus savoir ». Ce verbe, tricher évoque le jeu de cartes, d'échecs, mais aussi, le jeu d'acteur. On sait que le théâtre a pour coutume de démasquer les tricheurs, les tartuffes…

C'est une interprétation qui est d'ailleurs retenue dans la mise en scène de François Berreur : manifestement, l'acteur n'a pas 34 ans, son jeu très déclamatoire nous invite à refuser l'illusion théâtrale :
En tant que spectateur, je n’arrive pas à croire au présent du théâtre : non, ça ne se passe pas là, devant moi, en ce moment. [...] Je n’aime pas les acteurs qui [feignent] de ne pas savoir comment l’histoire va finir.
Jean-Luc Lagarce, Entretien pour Lucien Attoun, « Vivre le théâtre et sa vie », 16 juin 1995.

Mais une dernière interprétation permet de rationaliser tout ça : peut-être après tout que le personnage se dit déjà mort, d'un point de vue symbolique : « de nombreux mois que j'attendais à ne rien faire, à tricher, à ne plus savoir, de nombreux mois que j'attendais d'en avoir fini ».

L'attente qu'il endure est comme un séjour dans les limbes, un entre-deux où l'âme erre, sans rien faire, sans savoir, et en trichant, c'est-à-dire, sans accepter ses propres fautes…

Le passage dans la mort, c'est aussi le moment où l'âme est pesée, évaluée… Ce qui rappelle le plus ancien rôle de la tragédie : tout personnage tragique est à la fois un peu coupable, et un peu innocent, et c'est au spectateur d'en juger…

Quand on en arrive là, une expression vient relier tout ce qu'on vient de dire, et cette expression c'est « à mon tour » : « Plus tard, l'année d'après, j'allais mourir à mon tour ». On peut le lire de trois manières différentes…

« À mon tour » comme son père qui est certainement déjà mort, absent tout au long de la pièce. En tout cas, le poids du passé familial explique probablement le départ de Louis, la rupture de la communication entre les différents personnages.

« À mon tour » comme les Héros de tragédie, qui meurent aussi, écrasés par leur destin. Il serait lui aussi le jouet des dieux…

« À mon tour » enfin, comme n'importe quel être humain, ramené à sa condition de mortel… C'est le motif très célèbre du Memento mori, en latin : « souviens-toi que tu vas mourir ». La conscience de la vanité de la vie nous guérirait de l'orgueil et de la démesure.

Mais ici, Lagarce l'inscrit dans la perspective plus moderne des littératures de l'absurde : prendre conscience de sa propre mort, c'est entrer dans le non-sens, devenir étranger au monde…

Et ici, avec cette réplique étrange « j'attendais d'en avoir fini » on entend certainement les premiers mots d'une pièce très célèbre du théâtre de l'absurde, Fin de Partie, de Samuel Beckett :
CLOV (regard fixe, voix blanche). — Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. (Un temps. ) Les grains s'ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c'est un tas, un petit tas, l'impossible tas.

Deuxième mouvement :
Les dangers de prendre la parole



Le deuxième mouvement, on pourrait l'appeler : Le danger de prendre la parole, parce que dans ce passage, la parole est reportée, avec des CC imbriqués. C'est d'ailleurs justement le rôle du prologue, étymologiquement, qui précède le discours :

comme on ose bouger parfois,
à peine,
devant un danger extrême, imperceptiblement, sans vouloir
faire de bruit ou commettre un geste trop violent qui
réveillerait l’ennemi et vous détruirait aussitôt,


Cette liaison « comme on–ose bouger parfois » nous laisse entendre la négation à l'oral, qui inverse complètement le sens de la phrase : a-t-il osé bouger, rejoindre sa famille ? Peut-être qu'il se contente de ressasser des dialogues qui pourraient avoir lieu…

En tout cas, l'action ne progresse pas vraiment ici, puisque le geste est avant tout un bruit : sonore comme une parole. Sans cesse chez Louis, le langage prend le pas sur l'action : le fait d'oser bouger est surtout d'abord, un message, un aveu…

« À peine » c'est-à-dire : un tout petit peu… Mais on entend aussi « avec peine » : avec difficulté, douleur. Le vers libre avec ses passages à la ligne semble bien attirer notre attention sur la polysémie, (la variété de sens) du mot.

Et comment ne pas penser aussi à « la peine de mort » qui rapproche le personnage d'un Héros tragique, puni pour quelque chose d'obscur…

Alors que, spontanément, on aurait tendance à plaindre ce personnage, nous sommes aussi amenés à nous interroger sur la pureté de ses intentions : pour quelle raison se donnerait-il cette peine de retourner sur ses pas, avec toutes ces précautions ?

Le mystère est renforcé par la présence de cette étrange créature, cet ennemi qui pourrait se réveiller et le détruire…
Chez Baudelaire, on se souvient l'ennemi, c'est le temps, et bien sûr, cela pourrait être le temps qui lui reste à vivre… Mais Lagarce opère justement un glissement de sens : Louis ne craint pas de mourir, il a surtout peur de la parole, écoutez :

l’année d’après,
malgré tout,
la peur,
prenant ce risque et sans espoir jamais de survivre,
malgré tout,
l’année d’après,


Normalement, le danger extrême implique d'être blessé, ou tué. Mais là, on le sait d'emblée « sans espoir jamais de survivre ». On est donc obligés de se demander ce que recouvre ce verbe« l'ennemi vous détruirait aussitôt » n'est-ce pas plutôt un risque symbolique ? Que représente ce « malgré tout » qui annonce des péripéties mystérieuses ? Peur de décevoir, d'être piégé par ses propres mensonges ?

D'ailleurs cette idée de Louis qu'il est pris au piège, cerné par un ennemi mystérieux, se retrouve bien dans le chiasme, la structure en miroir, qui correspond aussi au schéma de la pièce : prologue, première partie, intermède, deuxième partie, épilogue… Cet effet de boucle semble déjà préparer la fin de la pièce.

Traditionnellement, celui qui prend le risque, celui qui va affronter un danger extrême, bien sûr, c'est le Héros.

Mais c'est pourtant ici un héroïsme paradoxal... « sans vouloir faire de bruit ou commettre un geste trop violent ». Pourquoi ? pour éviter d'être attaqué, ou au contraire, pour éviter d'effaroucher sa proie ? Prédateur ou victime, le rôle de Louis est sans cesse ambivalent.

Le spectateur doit donc sans cesse éviter d'être happé par le point de vue de Louis, qui passe discrètement de la première personne « je mourrai », au pronom indéfini « on ose bouger », et à la 2e personne « l'ennemi vous détruirait aussitôt ».

Avec en plus des marques de subjectivité très fortes : la volonté « oser … vouloir » les émotions « peur ... espoir » etc. Dans un roman, on serait en focalisation interne : toutes les marques de subjectivité se rapportent à un même personnage... Et c'est là un des tours de force du théâtre de Lagarce : cette capacité à donner au théâtre des lignes de force du roman ou de la poésie.

Troisième mouvement :
Le basculement dans la parole



Ce troisième mouvement, on pourrait l'appeler : Le basculement dans la parole, parce que les verbes d'action « décider … retourner … revenir … aller … faire le voyage » font place finalement à des verbes de parole « annoncer, dire, seulement dire … être le messager. »

Écoutez comment Louis n'arrête pas de se reprendre, de préciser sa pensée : « malgré tout, l'année d'après, je décidai de retourner les voir, revenir sur mes pas, aller sur mes traces et faire le voyage » c'est ce qu'on appelle une épanorthose (reformuler pour mieux dire).

Alors qu'il annonce son voyage, il est immobile sur scène, et c'est en fait sa parole qui est en mouvement, qui ne cesse de revenir sur ses pas.

Et ensuite, cette figure de l'épanorthose, qu'on va retrouver dans toute la pièce, prend des proportions extraordinaires : « pour annoncer, lentement, avec soin, avec soin et précision — ce que je crois — lentement, calmement, d'une manière posée ». C'est frappant, parce qu'il reformule justement l'idée même d'élaborer son message avec soin. Ici l'épanorthose commente l'épanorthose.

« Revenir sur mes traces » : c'est le lexique de l'enquête policière. Que représentent ces traces, ces pas ? Est-ce qu'il s'agit de recueillir des indices, ou au contraire, d'effacer des preuves ? C'est un cliché du roman noir : le coupable ne prendrait pas moins de soin pour revenir sur les lieux de son crime…

Dans la mythologie antique, le grand enquêteur, c'est Oedipe, qui revient sur ses pas alors même qu'il croit au contraire s'éloigner de ses parents, et qui, justement par ce voyage, devient le coupable qu'il recherche : celui qui provoque la grande peste de Thèbes.

Pour lui, c'est aussi une question d'identité : « n'ai-je pas toujours été pour les autres et pour eux, tout précisément, n'ai-je pas toujours été un homme posé ? » La question rhétorique attend une réponse implicite, et pourtant, rien n'est moins sûr ici… Comme Oedipe, il se trompe sur son identité et on verra que sa sœur Suzanne le voit au contraire comme un voyageur, en taxi, toujours entre deux aéroports.

D'ailleurs, les membres de la famille ne sont présents qu'à travers le groupe, « retourner les voir, pour les autres et pour eux » et ils disparaissent complètement à la fin du mouvement : « Pour dire, seulement dire, ma mort prochaine et irrémédiable, l'annoncer moi-même, en être l'unique messager » alors qu'on attendrait « pour leur dire » : au contraire ici, pas de destinataire.

Un peu comme deux versions de lui-même, Louis se dédouble ici : le narrateur du futur raconte sa démarche du passé. D'abord avec le passé simple « je décidai de retourner les voir » : on dirait la première phrase d'un roman.

Puis, l'incise entre tirets « — ce que je crois — » qui semble confirmer que le Louis du futur sait déjà que rien ne va se passer comme prévu. C'est aussi ce qu'on appelle une prolepse : une allusion à la suite du récit.

Le prologue est d'ailleurs à l'image de la pièce entière : comme un long souffle qui n'en finit pas de se prolonger. Même le point d'interrogation ne termine pas la phrase, puisqu'il est suivi par une virgule : point d'interrogation virgule, c'est très original ! Avec cette longue phrase, Lagarce nous montre à quel point son théâtre est conscient de ses effets.

Quatrième mouvement
Les mécanismes de l'illusion



Le quatrième mouvement, on pourrait l'appeler : Les mécanismes de l'illusion, parce que ce mot « paraître » guide toute la fin du discours de Louis, et révèle toute une série d'illusions avant de rimer avec le dernier mot du passage « être mon propre maître ».

La première illusion, c'est bien son projet lui-même. Bien sûr, il est très assertif « j'ai toujours voulu, voulu et décidé » et les CC sont catégoriques « ce que j'ai toujours voulu … en toutes circonstances et depuis le plus loin que j'ose me souvenir »…

Mais tout de suite plein d'éléments viennent annuler cette volonté. Les modalisations : « et paraître — peut-être ce que j'ai toujours voulu » avec les infinitifs qui se succèdent : « et paraître pouvoir là encore décider ». Aucun de ces verbes n'est conjugé, c'est à dire qu'aucun n'est vraiment réalisé dans le discours.

La deuxième illusion, c'est que le mensonge s'adresse d'abord à lui-même. Il se cite toujours en premier « me donner et donner aux autres » revient deux fois « me donner et donner aux autres une dernière fois l'illusion d'être responsable de moi-même ». C'est lui-même qu'il veut d'abord persuader de son impuissance.

Et en se disant irresponsable, d'une certaine manière, il clame son innocence. Car au fond, il ne cesse de se défausser : donner l'illusion d'être responsable… Mais ce jeu d'illusion se retourne contre lui-même quand on restitue la phrase entière : « je parais donner l'illusion d'être responsable ». C'est à dire : je fais semblant de faire semblant : il est donc moins dupe qu'il ne le dit.

Héros tragique, il insiste beaucoup sur les forces qui le dépassent, mais c'est peut-être pour mieux cacher sa propre part de responsabilité, sa complaisance dans cette excuse qui le déresponsabilise.

Une autre faille de son discours, et qui confirme bien sa responsabilité : « le plus loin que j’ose me souvenir ». L'oubli a quelque chose de volontaire : que cache ce passé qu'il fait semblant d'avoir oublié ? La mort de son père, son homosexualité, une partie de son enfance refoulée ? Autant de sujets qui n'apparaissent que de façon subliminale dans la pièce.

Et donc la dernière illusion, celle qui vient recouvrir toutes les autres, c'est bien celle du théâtre : on le perçoit notamment à travers la répétition du verbe « donner » « me donner et donner aux autres une dernière fois l'illusion » comme on donne une représentation. Louis se compare à un acteur qui n'est pas « son propre maître » sous-entendu, il n'est ni dramaturge, ni metteur en scène.

Et pourtant, n'est-il pas aussi écrivain ? Et est-ce qu'il ne met pas sans cesse sa propre parole en scène ? L'adresse au public confirme cette mise en abyme du théâtre : « me donner et donner aux autres‚ et à eux‚ tout précisément‚ toi‚ vous‚ elle‚ ceux-là encore que je ne connais pas (trop tard, et tant pis) » comme si le quatrième mur invisible, celui qui sépare la scène et la salle, venait de s'écrouler.

Or l'ironie de cette dernière illusion c'est que finalement, Louis ne sera ni acteur, ni dramaturge, ni metteur en scène : il sera obligé d'écouter un par un tous les membres de sa famille, c'est à dire qu'il sera comme nous, spectateur des reproches, et peut-être en mesure de juger ses propres actes.

Conclusion


Merci à Nicolas Auffray pour ses pistes d'analyse précieuses !

Dans ce long monologue qui précède le début de la pièce, on devine que la posture tragique de Louis cache en fait une autre tragédie : la tragédie de la parole et du silence.

S'il y a une énigme qui attire et intrigue le spectateur, ce n'est pas tant la mort annoncée de Louis, que ces zones d'ombre, ce mélange de culpabilité et d'innocence qui va nous tenir en haleine tout au long de la pièce.

⇨ Lagarce, Juste la fin du monde - prologue (texte)

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