Couverture pour Entretiens sur la pluralité des mondes

Fontenelle, Entretiens sur
La pluralité des mondes
, 1686.
Résumé-analyse



Tu vas voir que ce qui est gĂ©nial chez Fontenelle, c’est que non seulement il explique les sciences de maniĂšre plaisante, mais en plus, il ouvre notre esprit sur des idĂ©es nouvelles, tout en les reliant Ă  des concepts philosophiques !

Pourtant, Bernard le Bouyer de Fontenelle a commencĂ© par des Ă©checs. Il voulait devenir dramaturge, comme ses deux oncles Thomas et Pierre Corneille ! Il Ă©crit donc des tragĂ©dies : Aspar, Brutus
 et mĂȘme des OpĂ©ras : PsychĂ©, ThĂ©tis et PelĂ©e
 Mais le public n’est pas convaincu


Et voilĂ  qu’en 1686, il dĂ©cide de mettre son talent au service de la vulgarisation scientifique. La forme du dialogue est Ă  la mode, la galanterie se dĂ©veloppe dans les Salons, valorisant la conversation et les sentiments Ă©levĂ©s.

Ainsi, quand Fontenelle publie ses Entretiens sur la pluralitĂ© des mondes en 1686, c’est un succĂšs : son talent de passeur de savoir est reconnu.

Cette fin de XVIIe siÚcle est exaltante pour les chercheurs : les microscopes et télescopes se perfectionnent, le systÚme héliocentrique de Copernic, selon lequel la Terre tourne autour du Soleil, remplace le systÚme géocentrique de Ptolémée (qui met la Terre au centre).

Notre texte est fondateur parce qu’il rĂ©sume les connaissances de l’époque, mais aussi parce qu’il met au point des mĂ©taphores gĂ©niales ! Il varie les points de vue, il nous fait rĂȘver, et parfois, on frĂŽle dĂ©jĂ  la science-fiction, avec des hypothĂšses audacieuses de planĂštes habitĂ©es et de voyages dans l’espace


Pour transmettre le goĂ»t de la science, Fontenelle met en scĂšne un philosophe et une Marquise Ă  la tombĂ©e de la nuit, dans le jardin d’un chĂąteau : lieu idyllique, « locus amoenus » ouvert sur l’infini, propice Ă  la rĂȘverie et Ă  la rĂ©flexion.

Le dialogue avec la marquise va donc durer six soirĂ©es, chacune apportant son lot de dĂ©couvertes. Je te propose de t’accompagner dans ta lecture de cet ouvrage, en l’expliquant au fur et Ă  mesure, et en le citant le plus souvent possible.

PRÉFACE



Fontenelle commence en disant que CicĂ©ron a eu bien raison de traduire en latin les philosophes grecs, mĂȘme s’il a Ă©tĂ© critiquĂ© Ă  son Ă©poque. Fontenelle dĂ©fend sa propre dĂ©marche :
J'ai voulu traiter de philosophie d'une maniÚre qui ne fût point philosophique [...] ni trop sÚche pour les gens du monde, ni trop badine pour les savants.

Ces petites cartes qui apparaissent rĂ©guliĂšrement, tu n’es pas obligĂ© d’y faire attention : elles t’indiquent les idĂ©es-clĂ©s que chaque citation peut illustrer en dissertation !

Ce qu’on peut retenir ici, c’est que Fontenelle craint que les savants lui reprochent de ne rien leur apprendre et les non-savants, de ne pas assez les divertir !
Il se peut [...] qu'en cherchant un milieu oĂč la philo­sophie convint Ă  tout le monde, j'en aie trouvĂ© un oĂč elle ne convienne Ă  personne.

Pourtant, L’astronomie a quelque chose de plaisant :
Dans ce sujet [...] les idĂ©es [...] sont riantes d’elles-mĂȘmes, et [...] dans le mĂȘme temps qu’elles contentent la raison, elles donnent Ă  l’imagination un spectacle qui lui plaĂźt.

Il va donc utiliser cette fantaisie, et cette imagination, mais en veillant Ă  toujours respecter la vraisemblance :
Je n'ai rien voulu imaginer sur les habitants des mondes, qui ne fût entiÚrement impossible et chimérique. J'ai tùché de dire tout ce qu'on en pouvait penser raisonnablement, et les visions que j'ai ajoutées à cela, ont quelque fondement réel.

Fontenelle est conscient que ces hypothĂšses de mondes habitĂ©s peuvent dĂ©ranger les religieux. Louis XIV a abrogĂ© l'Ă©dit de Nantes en 1685. Fontenelle a des amis protestants qui s’exilent
 Il reste donc prudent, mais il montre quand mĂȘme une grande ouverture d’esprit, qui dĂ©borde le discours dominant Ă  l’époque.

Il dĂ©fend d’ailleurs une autre idĂ©e en avance sur son temps : bien sĂ»r, les femmes peuvent Ă©galer les plus grands savants ! Il cite La Princesse de ClĂšves, qu’il admire beaucoup, et invente une Marquise, interlocutrice d’un esprit fin et agile.
Pour moi, je la tiens savante, Ă  cause de l’extrĂȘme facilitĂ© qu’elle aurait Ă  le devenir. Qu’est-ce qui lui manque ? D’avoir ouvert les yeux sur des livres ; cela n’est rien, et bien des gens l’ont fait toute leur vie, Ă  qui je refuserais, si j’osais, le nom de savants.

Premier soir


Que la Terre est une planĂšte qui tourne
sur elle-mĂȘme, et autour du soleil.



Le philosophe raconte qu’à la nuit tombante, il se promĂšne avec la marquise de G. dans le parc de son chĂąteau et lui confie qu’il a une idĂ©e un peu folle, selon laquelle chaque Ă©toile pourrait ĂȘtre un monde. La Marquise veut en savoir plus

— Puisque votre folie est si agrĂ©able, donnez-la moi, je croirai sur les Ă©toiles tout ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve du plaisir.

Le philosophe cherche alors Ă  rendre son explication plaisante, suivant le prĂ©cepte d’Horace « placere et docere » (instruire et plaire)... Et il explique que la nature cache son fonctionne­ment, comme Ă  l'OpĂ©ra.
— Du lieu oĂč vous ĂȘtes Ă  l'OpĂ©ra, vous ne voyez pas le théùtre [...] comme il est ; [...] on cache Ă  votre vue les roues [...] qui font tous les mouvements !

Il poursuit ensuite la mĂ©taphore : par exemple, dans PhaĂ©ton de Lully, OpĂ©ra Ă  la mode Ă  l’époque, le char du soleil Ă©tait Ă©levĂ© par toute une machinerie.

HĂ© bien, devant le spectacle de la nature, les anciens sages comme Pythagore, Platon et Aristote, essayaient de trouver des explications, mais c’était une tĂąche particuliĂšrement difficile :
— Les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu’ils voient, et à tñcher de deviner ce qu’ils ne voient point, et cette condition n’est pas, ce me semble, trop à envier.

Le philosophe raconte qu’un Ă©gyptien, PtolĂ©mĂ©e, est le premier Ă  avoir thĂ©orisĂ© ces mouvements, en mettant la Terre au centre d’un systĂšme trĂšs complexe.

Heureusement, au début du XVIe siÚcle, Copernic est parvenu à le simplifier, en changeant radicalement de perspective :
— Saisi d’une noble fureur d’astronome, [Copernic] prend la Terre et l’envoie bien loin du centre de l’univers, [...] et y met le Soleil, Ă  qui cet honneur Ă©tait bien mieux dĂ».

Fontenelle croit donc au progrĂšs des Sciences : or, pendant le rĂšgne de Louis XIV, deux camps se sont formĂ©s. Les partisans des Anciens dĂ©clarent que les auteurs antiques sont indĂ©passables : c’est ce que pensent Racine, La Fontaine, La BruyĂšre


Les modernes au contraire disent qu’il est possible d’aller plus loin. C’est le cas de Perrault, Moliùre, Fontenelle


Pour contribuer Ă  ce dĂ©bat, Fontenelle Ă©crit mĂȘme un Dialogue des morts oĂč, dans l’au-delĂ , des auteurs d’époques variĂ©es se rencontrent. Il en ressort que chaque Ă©poque possĂšde son gĂ©nie et son intelligence


VoilĂ  pourquoi dans ses Entretiens, Fontenelle met en valeur des penseurs modernes, comme Descartes, qui nous amĂšne Ă  considĂ©rer dĂ©sormais que les mouvements de la nature n’ont rien de magique, ils sont mĂ©caniques :
— On veut que l’univers soit en grand [...] ce qu’une montre est en petit, et que tout s’y conduise par des mouvements rĂ©glĂ©s.

La terre participe en tournant Ă  ce grand mĂ©canisme cĂ©leste. Mais la Marquise s’étonne : elle n’a pas l’impression que la Terre tourne, puisqu’elle se rĂ©veille tous les matins au mĂȘme endroit


C’est vrai ! Le philosophe compare alors la Terre Ă  un navire : ce qui change, c’est le rivage, Ă  l’extĂ©rieur du bateau !
— Vous savez qu’au-delĂ  de tous les cercles des planĂštes, sont les Ă©toiles fixes ; [...] C’est-lĂ  le rivage qui change tous les jours.

Pour bien reprĂ©senter ce mouvement si spĂ©cial, le philosophe demande alors Ă  la Marquise d’imaginer une boule roulant avec eux dans les allĂ©es du jardin.
— Elle irait vers le bout de l’allĂ©e, et en mĂȘme temps elle tournerait [...] sur elle-mĂȘme.

Ensuite, il propose une expérience de pensée vertigineuse, nous imaginer suspendus au-dessus de la Terre, pendant que les continents défilent sous nos yeux

— Je vois passer [...] tous ces visages diffĂ©rents, [...] tantĂŽt des villes Ă  clochers, tantĂŽt des villes Ă  longues aiguilles qui ont des croissants, [...] ici des vastes mers ; lĂ  des dĂ©serts Ă©pouvantables ; enfin toute cette variĂ©tĂ© infinie qui est sur la surface de la Terre.

Fontenelle poursuit ainsi son expĂ©rience de dĂ©centrement : l’homme n’est pas au centre de l’univers, et l’homme occidental est loin d’ĂȘtre le seul au monde !

SECOND SOIR


Que la lune est une terre habitée



Le lendemain, le philosophe demande Ă  la Marquise si elle a pu dormir en tournant. Elle rĂ©pond en riant qu’elle s’y est habituĂ©e. Alors audacieusement, le philosophe avance que la lune est probablement habitĂ©e. La Marquise est trĂšs Ă©tonnĂ©e :
— Je n’ai pourtant jamais ouĂŻ parler de la lune habitĂ©e [...] que comme d’une folie et d’une vision.

Imaginons un bourgeois qui n’a jamais quittĂ© Paris : s’il apercevait Saint-Denis depuis Notre-Dame, il ne verrait pas les habitants
 La Marquise l’interrompt : tout de mĂȘme, on voit bien que Saint-Denis est une ville comme Paris ! VoilĂ  ce que le philosophe attendait pour continuer son analogie :
— Prenez garde, Madame [...] car s’il faut que la lune ressemble en tout Ă  la Terre, vous voilĂ  dans l’obligation de croire la lune habitĂ©e.

La Marquise demande alors si la terre pourrait ĂȘtre lumineuse comme la lune. Bien sĂ»r, confirme le philosophe : la Terre, comme la lune, renvoie la lumiĂšre du Soleil. Et il dĂ©crit ce qu’on appellerait aujourd’hui des « photons » :
— La lumiĂšre est composĂ©e de petites balles qui bondissent sur ce qui est solide, [mais qui] passent au travers de ce qui leur prĂ©sente des ouvertures en ligne droite, comme l’air ou le verre.

Le philosophe conclut alors : si on Ă©tait Ă  distance de la Lune et de la Terre, qui sont des corps solides, on les verrait toutes les deux briller ! Ce n’est qu’une question de point de vue :
— Nous voulons juger de tout, et nous sommes toujours dans un mauvais point de vue. Nous voulons juger de nous, nous en sommes trop prùs ; nous voulons juger des autres, nous en sommes trop loin.

Mais alors, comment les habitants de la lune voient-ils la Terre ? Demande la Marquise. Le philosophe rĂ©pond : ils la voient suspendue dans leur ciel, mais uniquement lorsqu’ils se trouvent sur la face qu’elle prĂ©sente Ă  la Terre :
— La moitiĂ© de la lune [...] tournĂ©e vers nous au commencement du monde y a toujours Ă©tĂ© tournĂ©e depuis, elle ne nous prĂ©sente jamais que ce visage que notre imagination lui compose.

La Marquise demande alors comment se font les éclipses. Le philosophe explique : quand la lune passe devant le soleil, c'est une éclipse de soleil pour nous et une éclipse de terre pour la lune qui projette son ombre sur nous.
— Je suis fort Ă©tonnĂ©e, dit la Marquise, qu'il y ait si peu de mystĂšre aux Ă©clipses, et que tout le monde n'en devine pas la cause.

Et pourtant, le philosophe rappelle qu'en France, trente-deux ans plus tÎt, la derniÚre éclipse de soleil avait semé la panique :
— Une infinitĂ© de gens ne se tinrent-ils pas enfermĂ©s dans des caves, et les philosophes qui Ă©crivirent pour nous rassurer n'Ă©crivirent-ils pas en vain ou Ă  peu prĂšs ?

Pour dĂ©mystifier la lune, les savants l’observent avec des lunettes astronomiques. Ils ont cartographiĂ© les montagnes, les vallĂ©es, et ce qui semble ĂȘtre des mers.

Pour l’instant, ils n’ont pas dĂ©tectĂ© d’habitants
 Mais s’ils existent, Ă  quoi peuvent bien ressembler ces ĂȘtres lunaires ? Et eux-mĂȘmes, sauraient-ils imaginer l’ĂȘtre humain dans toute son Ă©trangetĂ© ? Le ton mĂȘle poĂ©sie et philosophie :
— Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui eĂ»t des passions si folles et des rĂ©flexions si sages, tant de sciences [...] sur des choses inutiles et tant d'ignorance sur les choses importantes, [...] une si forte envie d'ĂȘtre heureux et une si grande incapacitĂ© Ă  l'ĂȘtre ?

La Marquise, touchĂ©e par ce discours sur la nature humaine, se demande quelles pourraient-ĂȘtre nos relations avec les habitants de la lune ?

Le philosophe évoque les Grandes découvertes : quelle ne fut pas la surprise des Indiens d'Amérique voyant débarquer les occidentaux !
— De grands corps Ă©normes qui paraissent avoir des ailes blanches, qui volent sur la mer, qui vomissent du feu de toutes parts, et qui viennent jeter sur le rivage des gens inconnus, tout Ă©caillĂ©s de fer.

Ainsi, on pourra peut-ĂȘtre un jour franchir les espaces qui sĂ©parent la Terre et la Lune :
— L'art de voler ne fait encore que naĂźtre, il se perfectionnera, et quelque jour on ira jusqu'Ă  la Lune. PrĂ©tendons-nous avoir dĂ©couvert toute chose ?

La Marquise trouve cela difficile Ă  croire
 Le philosophe rappelle que rĂ©cemment encore, personne ne croyait aux antipodes. Et pourtant, la dĂ©couverte de l’Australie au dĂ©but du XVIIe siĂšcle a remis en cause nos certitudes, nous invitant Ă  l’humilitĂ© :
— Madame, ces antipodes lĂ  qu'on a trouvĂ©s contre toute espĂ©rance, devraient nous apprendre Ă  ĂȘtre retenus dans nos jugements.


TROISIÈME SOIR


Particularités du monde de la lune ;
et que les autres planÚtes sont habitées aussi.



Le lendemain soir, le philosophe confie à la Marquise qu’il a un doute sur l'existence des habitants de la Lune
 On ne voit aucun nuage à sa surface. Or, sans nuages, pas d'eau, donc pas de vie...
— Il faut que ce soit quelque amas de rochers et de marbres oĂč il ne se fait point d'Ă©vaporation.

Ce coup de théùtre introduit un principe mĂ©thodologique prĂ©cieux : le scientifique doit ĂȘtre capable de suspendre son jugement dĂšs qu’il fait une hypothĂšse :
— Il ne faut donner que la moitiĂ© de son esprit aux choses de cette espĂšce que l’on croit, et en rĂ©server une autre moitiĂ© libre, oĂč le contraire puisse ĂȘtre admis, s’il en est besoin.

La Marquise est trÚs déçue, alors le philosophe réfléchit :
Je ne laisserai donc pas la lune déserte, repris-je, repeuplons-la pour vous faire plaisir.

Il tente une hypothĂšse amusante : et si la lune Ă©tait entourĂ©e d’un air sans nuage ? Les gens de la lune pourraient naviguer jusqu'Ă  nous, et mĂȘme nous pĂȘcher comme des poissons ! La Marquise se prĂȘte au jeu :
— Pour moi, je me mettrais [de moi-mĂȘme] dans leurs filets, seulement pour avoir le plaisir de voir ceux qui m'auraient pĂȘchĂ©e.

La Marquise se demande alors : s’il n’y a pas de nuages sur la lune, alors, pas d’orage ni de tempĂȘte
 Le philosophe ajoute : pas d’arc-en-ciel, ni de crĂ©puscule, et le soleil y est accablant.
— Que sait-on si les habitants de la Lune, incommodĂ©s par l'ardeur perpĂ©tuelle du Soleil, ne se rĂ©fugient point dans [les cratĂšres] [oĂč] ils bĂątissent leurs villes.

Le philosophe avance alors une nouvelle idĂ©e : et si VĂ©nus Ă©tait habitĂ©e elle aussi ? La Marquise s’exclame :
— Mais, en disant toujours « pourquoi non ? » Vous n'allez mettre des habitants dans toutes les planĂštes ?

Le philosophe insiste : cette mĂ©thode du « pourquoi non » est trĂšs utile, elle permet de dĂ©velopper toutes les potentialitĂ©s d’une analogie.

Et il poursuit : la nature n’a-t-elle pas mis la vie lĂ  oĂč on ne la soupçonnait pas ? Dans un grain de sable, une goutte d’eau
 Certains insectes sont plus petits encore que le ciron, acarien vivant dans la farine.
— Nous voyons depuis l'Ă©lĂ©phant, jusqu'au ciron, lĂ  finit notre vue ; mais au ciron commence une multitude infinie d'animaux, dont il est l'Ă©lĂ©phant, et que nos yeux ne sauraient apercevoir sans secours.

Mais alors Ă  quoi ressemblerait la vie sur d’autres planĂštes ? Demande la marquise
 Le philosophe explique que, c'est difficile Ă  concevoir, mais peut-ĂȘtre que les peuples des autres planĂštes possĂšdent des sens diffĂ©rents des nĂŽtres ?
— Il pourrait bien nous manquer un sixiùme sens naturel, qui nous apprendrait beaucoup de choses que nous ignorons.

Comme la Marquise réclame un exemple plus concret, le philosophe réfléchit
 Il existe un peuple, sur une autre planÚte, dont la Reine a tout un sérail de milliers de sujets.
— Elle ne les mĂšne pas Ă  la guerre, [...] toute sa royautĂ© consiste en ce qu'elle est fĂ©conde, [...] elle fait des milliers d'enfants.

Comme la Marquise ne le croit pas, le philosophe révÚle la supercherie : il vient tout simplement de parler
 des abeilles !
— Vous voyez qu'en transportant [...] sur d'autres planĂštes des choses qui se passent sur la nĂŽtre, nous imaginerions des bizarreries qui paraĂźtraient fort extravagantes, et seraient cependant fort rĂ©elles.


QUATRIÈME SOIR



Particularités des mondes de Vénus, de Mercure, de Mars, de Jupiter et de Saturne



Ce soir-là, le philosophe et la Marquise parlent de Vénus : comme la déesse de l'amour et de la beauté, elle est belle et brillante. Mais
 cet éclat est dû à ses montagnes arides.

Le philosophe et la Marquise imaginent que ses habitants sont vifs et galants, marqués par le climat de cette planÚte :
— BrĂ»lĂ© de soleil, plein d'esprit et de feu, toujours amoureux, faisant des vers, aimant la musique, inventant tous les jours des fĂȘtes.

Sur Mercure, le soleil est trĂšs proche : le philosophe remarque : Ă  de telles tempĂ©ratures, les mĂ©taux eux-mĂȘmes sont liquides !
— Apparemment, notre fer, notre argent, notre or se fondraient chez eux, et on ne les y verrait qu'en liqueur.

Le Soleil serait donc quant-Ă  lui complĂštement liquide : peu apte Ă  ĂȘtre habitĂ© ! Mais la Marquise remarque que de toutes les façons, si ses habitants existaient, ils seraient aveugles !
— Le Soleil n'efface-t-il pas tout ? [...] Ses habitants seraient bien fondĂ©s Ă  se croire seuls dans toute la nature.

Le philosophe propose alors à la Marquise de poursuivre leur voyage : nous avons vu Mercure, puis Vénus, la Terre... Mars ressemble beaucoup à la Terre, ses jours font une demi-heure de plus que les nÎtres, et ses années valent deux de nos années.

Il s’arrĂȘte alors un moment : comment expliquer cette rotation des planĂštes autour du Soleil ? À l’époque, on est bien loin d’imaginer les dĂ©couvertes d’Einstein sur la courbure de l’espace-temps
 La thĂ©orie la plus admise est celle des tourbillons de Descartes, bientĂŽt remise en cause par Newton.
— Ce qu'on appelle un tourbillon, c'est un amas de matiĂšre dont les parties sont dĂ©tachĂ©es les unes des autres, et se meuvent toutes en un mĂȘme sens.

Ainsi, selon cette thĂ©orie, les astres les plus grands sont au centre d’un tourbillon qui emporte ceux qui sont Ă  proximitĂ©.

Par exemple, Jupiter entraßne avec lui quatre lunes : Io, Europe, GanymÚde, Callisto, qui ne cessent de s'éclipser les unes les autres. Cela doit beaucoup intriguer ses habitants !
— Je croirais volontiers que les habitants de Jupiter sont assez occupĂ©s Ă  faire des dĂ©couvertes sur leur planĂšte [...] assurĂ©ment leurs Christophe Colomb ne sauraient manquer d'emploi.

Enfin, le philosophe et la Marquise se tournent vers Saturne, qui a cinq lunes et un anneau. Vu sa distance avec le soleil, la lumiĂšre doit ĂȘtre faible et les tempĂ©ratures trĂšs basses.
— Si vous les mettiez dans nos pays les plus froids, [...] vous les verriez suer à grosses gouttes. [...] S'ils avaient de l'eau, ce ne serait point de l'eau pour eux, mais une pierre polie, un marbre.

Ils s'amusent alors à imaginer les caractÚres des habitants de ces planÚtes : ceux de Mercure seraient vifs et fous, ceux de Saturnes sages et lents. La Marquise constate en riant que la Terre, située entre les deux, possÚde aussi des fous et des sages.
— Parmi nous les uns sont vifs, les autres lents ; cela ne viendrait-il point de ce que notre Terre Ă©tant justement au milieu des autres mondes, nous participons des extrĂ©mitĂ©s ?

CINQUIÈME SOIR


Que les étoiles fixes sont autant de Soleils, dont chacun éclaire un monde



Le lendemain soir, le philosophe et la marquise évoquent les immenses espaces qui séparent les étoiles : impossible de les voir si elles ne produisaient pas leur propre lumiÚre !
— Les voilĂ  donc lumineuses par elles-mĂȘmes et toutes, en un mot, autant de Soleils. Notre Soleil est le centre d'un tourbillon qui tourne autour de lui ; pourquoi chaque Ă©toile fixe ne sera-t-elle pas aussi le centre d'un tourbillon ?

La Marquise devine oĂč le philosophe veut en venir : chaque Ă©toile fixe serait donc le centre d'un tourbillon
 Elle trouve cette idĂ©e vertigineuse :
— Tout cet espace immense qui comprend notre Soleil et nos planĂštes, ne sera qu’une petite parcelle de l’univers ? [...] Cela me confond, me trouble, m’épouvante.

Le philosophe veut l’apaiser : au contraire, si nous sommes petits dans l’univers, cela relativise nos soucis, nous guĂ©rit de notre orgueil et de nos vanitĂ©s. La Marquise finit par acquiescer :
— AssurĂ©ment, si on a tant d'ardeur de s'agrandir, si on fait desseins sur desseins, si on se donne tant de peine, c'est que l'on ne connaĂźt pas les tourbillons.

Alors, ils s'amusent ensemble Ă  imaginer le dĂ©sarroi d’Alexandre, qui aurait Ă©tĂ© dĂ©pitĂ© de ne pouvoir conquĂ©rir ces mondes innombrables !

La Marquise s'interroge : est-ce que ces tourbillons n'Ă©changent que de la lumiĂšre ? Non, lui rĂ©pond le philosophe : certains astres passent d’un tourbillon Ă  l’autre :
— Les mondes voisins nous envoient quelquefois [...] des comĂštes, qui sont ornĂ©es, ou d'une chevelure Ă©clatante, ou d'une barbe vĂ©nĂ©rable, ou d'une queue majestueuse.

Cela mĂšne le philosophe Ă  Ă©voquer un phĂ©nomĂšne fascinant : certaines Ă©toiles observĂ©es par les Anciens se sont Ă©teintes, plongeant leur tourbillon dans l'obscurité  Tandis que d’autres Ă©toiles sont apparues


Le philosophe conclut : tout change dans l’univers, et les mondes sont comparables Ă  des fleurs Ă©phĂ©mĂšres, qui s’épanouissent et fanent
 La Nature est vraiment un jardinier plein de ressources extraordinaires !
— N'a-t-elle pas le pouvoir que de faire naĂźtre et mourir des plantes ou des animaux par une rĂ©volution continuelle ? Je suis persuadĂ©, [...] qu'elle met en usage ce mĂȘme pouvoir sur les mondes.

SIXIÈME SOIR


Nouvelles pensées qui confirment celles des entretiens précédents. DerniÚres découvertes qui ont été faites dans le ciel.



Ce dernier entretien a lieu plus tard : cette fois ils se rencontrent en journĂ©e. La marquise taquine le philosophe : n’a-t-il pas gĂątĂ© son esprit avec ses mondes habitĂ©s ? Deux amis qui viennent de lui rendre visite ont trouvĂ© cette opinion extraordinaire.
— Pourquoi m’avez-vous entĂȘtĂ©e d’une chose que les gens qui m’estiment ne peuvent pas croire que je soutienne sĂ©rieusement ?

Le philosophe admet qu’il est trĂšs difficile pour la plupart des gens d’admettre sĂ©rieusement que les Ă©toiles sont des mondes habitĂ©s, car il faut d'abord dĂ©construire nos impressions :
La raison vient trop tard, le premier coup d’Ɠil a fait son effet sur nous avant elle [...] On ne persuade pas facilement aux hommes de mettre leur raison en place de leurs yeux.

Par ailleurs, l'idĂ©e que les tourbillons sont des mondes habitĂ©s n’est que vraisemblable... Par exemple, voici le raisonnement qui nous incline Ă  penser que c’est la Terre qui tourne sur elle-mĂȘme et non l’universe qui tourne autour d’elle :
— Il faut ou que tous les corps cĂ©lestes tournent en vingt-quatre heures autour de la Terre, ou que la Terre tournant sur elle-mĂȘme en vingt-quatre heures attribue ce mouvement Ă  tous les corps cĂ©lestes.

En effet, comment expliquer que les astres les plus proches de la Terre, et ceux qui en sont les plus Ă©loignĂ©s, prennent le mĂȘme temps pour parcourir des pĂ©rimĂštres si diffĂ©rents ?
— Encore, s'il y avait dans ces mouvements quelques minutes de diffĂ©rence, on pourrait s'en contenter, mais ils sont tous [...] de la seule Ă©galitĂ© exacte qui soit au monde.

Or, dans la nature, rien n’est exact et immuable : les horloges se dĂ©rĂšglent, l'axe des planĂštes s'inflĂ©chit. Ces changements ont d’ailleurs parfois des consĂ©quences considĂ©rables !
Tout est dans un branle perpétuel, et par conséquent tout change.

Les bandes colorĂ©es de Jupiter par exemple s'Ă©largissent ou se rĂ©trĂ©cissent. La Terre elle-mĂȘme a connu des sĂ©ismes, des dĂ©luges


On raconte par exemple que Hercule a créé le détroit de Gibraltar de ses propres mains ! Les mythes donnent des explications imaginées aux observations géologiques.
— Plusieurs montagnes Ă©levĂ©es et fort Ă©loignĂ©es de la mer, ont de grands lits de coquillages, qui marquent nĂ©cessairement que l'eau les a autrefois couvertes.

Ainsi, pour qu'un raisonnement soit solide, il faut procĂ©der avec mĂ©thode, en s’appuyant sur des observations fiables :
— Les vrais philosophes sont comme les Ă©lĂ©phants, qui en marchant ne posent jamais le second pied Ă  terre, que le premier n'y soit bien affermi.

VoilĂ  pourquoi nos philosophes occidentaux soutenaient que les corps cĂ©lestes Ă©taient Ă©ternels : ils observaient un ciel d’une grande stabilitĂ©. Mais ils ne seraient pas parvenus Ă  de telles conclusions s'ils avaient assistĂ© aux pluies d'Ă©toiles filantes dĂ©crites dans certaines archives chinoises !

Enfin, le philosophe termine son discours avec lĂ©gĂšretĂ© : la soif de vĂ©ritĂ© ne doit pas nous empĂȘcher de profiter des divertissements d’une bonne compagnie !


Portrait de Fontenelle.

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