Reconnaître et interpréter
les formes de phrase
👀 Comment reconnaître, interpréter, analyser les formes de phrase ? C’est ce qu’on va voir ensemble, avec Molière.
1. La forme négative
La forme négative a du sens surtout quand elle est utilisée plusieurs fois. Par exemple quand Tartuffe veut séduire Elmire :
TARTUFFE.
Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :
Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
À la fin, la négation est totale : « le cœur ne raisonne pas » mais pour dire ça, il doit d’abord quitter son rôle de dévot…
Comment fait-il ? Il utilise l’adverbe « moins » : je n’en suis pas moins homme ». Le dévot est aussi capable de sentiments et de désirs. Mais Elmire s’oppose à lui :
ELMIRE.
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez ?
La préposition « sans » porte aussi une négation : normalement, un dévot doit respecter le Ciel. Tartuffe est piégé :
TARTUFFE.
Si ce n’est que le Ciel qu’à mes vœux on oppose,
Lever un tel obstacle est à moi peu de chose,
Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
D’abord, la restriction « que le ciel » fait tomber le masque : il n’est plus dévot, car il renie ses principes religieux : « cela ne doit pas retenir votre cœur ».
C’est même ici une litote (la double négation renforce le propos). Si on restitue l’affirmation on a : « donnez-moi votre cœur ! »
2. La forme passive
La forme passive permet de montrer que le sujet subit l’action.
Par exemple dans Les Fourberies de Scapin, Scapin doit défendre le jeune Octave contre son père Argante :
ARGANTE. — [N’a-t-il pas] tort de s’aller marier de but en blanc avec une inconnue ?
SCAPIN. — Que voulez-vous ? Il y a été poussé par sa destinée.
Le complément d’agent « par sa destinée », est d’autant plus amusant que c’est normalement un ressort tragique.
Comme Argante n’est pas convaincu, Scapin ajoute :
SCAPIN. — Eussiez-vous voulu qu’il se fût laissé tuer ? Il vaut mieux encore être marié qu'être mort.
Ici, on va plutôt parler de forme pronominale à valeur passive, sans complément d’agent, Scapin ne nomme aucun responsable ! C’est très pratique pour dissimuler les vrais acteurs du stratagème derrière ce mariage...
3. La forme emphatique
Troisième forme : l'emphase. Elle met en relief le complément, en tête de phrase, souvent avec un présentatif : « Il y a… c’est… ».
Par exemple, Sganarelle au début de Dom Juan :
SGANARELLE, tenant une tabatière.
Il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens.
Le mot « tabac », à la fin de la première proposition, est tout de suite repris par le présentatif…
Cette forme emphatique permet de révéler la clé du passage : le tabac, c’est le théâtre… véritable passion des honnêtes gens !
4. La forme impersonnelle
Enfin, la forme impersonnelle. Par exemple dans l’École des Femmes de Molière :
ARNOLPHE. —
Épouser une sotte, est pour n'être point sot [...]
Et femme qui compose, en sait plus qu'il ne faut.
L’expression « il faut » cache la volonté d'Arnolphe derrière les injonctions sociales. Il peut alors révéler son plan :
ARNOLPHE. —
Dans un petit couvent, [...] je la fis élever [...]
Pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait.
Avec cette dernière forme impersonnelle, Arnolphe annonce un plan choquant : priver Agnès d’éducation, pour la rendre docile…
Or c’est précisément toute l’intrigue de L’École des Femmes : Agnès réussira-t-elle à échapper à ce sort indigne ?
Honoré Daumier, Scapin et Crispin, 1880.