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🔎 (I,3) La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf
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Couverture pour Les Fables de La Fontaine

La Fontaine, Fables,
« La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf » — Analyse au fil du texte



Notre étude porte sur la fable entière




Une Grenouille vit un Boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : "Regardez bien, ma soeur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?
- Nenni. - M'y voici donc ? - Point du tout. - M'y voilà ?
- Vous n'en approchez point. "La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.



Introduction



L’envie, l’orgueil, et le désir de paraître, ce sont des sujets bien connus des moralistes. D’ailleurs, les contemporains de La Fontaine adorent traiter ce sujet : La Rochefoucauld dans ses Maximes, Molière dans ses comédies, La Bruyère invente même un personnage représentatif dans ses Caractères :
Pamphile [...] a une fausse grandeur qui l'abaisse. [...] Plein de lui-même, [il] ne se perd pas de vue, [et] ne sort point de l'idée de sa grandeur. [...] Aussi les Pamphiles sont-ils toujours comme sur un théâtre : [...] nourris dans le faux, [ils] ne haïssent rien tant que d'être naturels ; vrais personnages de comédie.
La Bruyère, Les Caractères, 1688.

Dès la troisième fable de son premier livre, La Fontaine représente aussi un personnage outrecuidant (c'est-à -dire, qui se croit plus qu’il n’est), sous la forme d’une grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf.

Comme chez Molière ou La Bruyère on retrouve bien cette figure du comédien sans cesse en représentation ! Mais l’écriture de La Fontaine est profondément originale, le genre de la fable lui permet de mélanger l’art du récit et la poésie, et d’utiliser les animaux pour mieux parler des hommes.

Problématique


Comment cette mise en scène originale d’une grenouille qui imite un bœuf permet-elle de renouveler le discours des moralistes sur le désir de paraître ?

Axes de lecture pour un commentaire composé


> Un art du récit sophistiqué.
> Une mise en scène qui joue avec les codes du théâtre.
> Des ressources poétiques qui mobilisent l’émotion du lecteur.
> Des animaux qui représentent la société humaine.
> Une fable qui entretient des liens avec de nombreux textes.
> La dénonciation d’un monde d’apparences.
> Un message qui a une valeur universelle.

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Premier mouvement :
Une intention moraliste



Une grenouille vit un bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse, s’étend, et s’enfle, et se travaille
Pour égaler l’animal en grosseur ;


La fable, c’est un poème et c’est en même temps un récit : du coup, La Fontaine utilise les procédés des deux genres, regardez : les rimes croisées correspondent bien à la situation initiale dans le schéma narratif. Alors qu’on était au passé (imparfait et passé simple), on passe soudainement au présent de l’indicatif : ça permet d’introduire l’élément perturbateur, vers le nœud de l’intrigue.

Les deux animaux sont mis en relation dès le premier vers, avec en plus un jeu sur les rimes : la grenouille est rejetée toute seule en tête de phrase, comparée à un œuf, qui est aussi de petite taille, mais qui rime ironiquement avec le mot boeuf. Cette opposition est aussi un lieu commun... On la trouve dans des expressions populaires par exemple : « qui vole un oeuf vole un boeuf » qui vole une petite chose pourrait tout aussi bien voler une grande chose.

On retrouve cette même opposition dans la syntaxe, regardez : les deux subordonnées relatives s’opposent : celle qui définit le boeuf occupe naturellement 2 vers avec un enjambement (la phrase se prolonge sur plusieurs vers) alors que la subordonnée qui décrit la grenouille tient tout entière sur le même vers. Les deux animaux représentent bien une opposition universelle : le petit qui regarde le grand.

Mais ça va plus loin : en fait, la subordonnée de la grenouille provoque aussi un enjambement, mais juste pour retarder les verbes « étendre … enfler … se travailler » : la phrase est comme allongée de manière artificielle. En plus, les allitérations (retour de sons consonne) en S illustrent bien ce gonflement factice. Les effets poétiques dénoncent déjà des apparences trompeuses.

L’adjectif « Envieuse » se retrouve en tête de vers avec en plus une diérèse qui allonge le mot : les deux voyelles qui se suivent sont comptées dans deux syllabes séparées. C’est un thème bien connu des moralistes : l’envie est un défaut humain universel. Par exemple, un contemporain de La Fontaine, La Rochefoucauld, en parle souvent dans ses Maximes :
La jalousie est en quelque manière juste et raisonnable, puisqu’elle ne tend qu’à conserver un bien qui nous appartient, ou que nous croyons nous appartenir ; au lieu que l’envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.
La Rochefoucauld, Maximes, 1665.

En plus au XVIIe siècle, les esprits sont imprégnés d’une morale chrétienne, où l’envie est considérée comme un péché capital, c’est à dire qu’il provoque d’autres fautes. Saint Thomas d’Aquin en fait notamment une longue description dans sa Somme Théologique :
Le péché de l’envie est un vice capital duquel naissent la haine, le murmure, la médisance, la joie qu’on éprouve des maux du prochain et l’affliction qu’on ressent de sa prospérité.
Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, 1485.

Avec ce mot, on passe d’une situation qui met en scène deux animaux, à une véritable satire des défauts humains : les petits veulent parfois égaler les grands, les puissants. Les images prennent alors une deuxième signification symbolique : « l’oeuf » représente un rang social modeste (c’est d’ailleurs un aliment de base à l’époque) tandis que la « belle taille » et la « grosseur » du boeuf représentent la richesse. On dit que la fable est un apologue : le récit ne sert qu’à illustrer une idée philosophique ou morale.

Le verbe « enfler » permet alors de construire une métaphore filée : la grenouille représente un prétentieux qui en fait trop… Sa vantardise ressemble à du vent qui le gonfle artificiellement : en fait, ce n’est que du vide. Et c’est vrai que la grenouille mâle possède un sac vocal qui peut se gonfler, pour produire des coassements plus sonores lors de la parade nuptiale.

Le gonflement de la grenouille n’est donc qu’une apparence vide de sens : voilà pourquoi c’est surtout la vue qui est mobilisée dans ce début de fable : « voir … sembler … grosse … grosseur … taille ». La Fontaine ne critique pas tant l’ambition de la grenouille que les moyens artificieux, et sa motivation première : le sentiment déraisonnable d’envie.


Deuxième mouvement :
Une chute pleine de sens



Disant : Regardez bien, ma sœur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ? —
Nenni. — M’y voici donc ? — Point du tout. — M’y voilà ? —
Vous n’en approchez point. La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.


Selon les versions, la ponctuation peut varier, mais en tout cas, on passe maintenant au discours direct : les paroles sont rapportées telles quelles, sans modification. On pourrait même parler de stichomythies : les répliques s’enchaînent rapidement, comme au théâtre. La Fontaine fait une véritable mise en scène dramatique.

Dans notre schéma narratif, ces répliques rapides prennent la place des péripéties : comme c’est souvent le cas au théâtre, la parole est en soi une action. Ici le verbe « dire » au participe présent inscrit l’action dans la durée : on comprend que plus la grenouille parle, plus elle gonfle, et d’ailleurs, dans la nature, c’est bien ça qui se passe : le grossissement de la grenouille correspond surtout au gonflement de son sac vocal, qui permet l’augmentation du volume sonore de ses coassements.

À ce moment de la fable, la parole prend toute la place, c’est visible dans la forme même du texte, regardez : trois alexandrins (donc de 12 syllabes), avec des tirets longs qui allongent encore le vers visuellement, puis un octosyllabe (8 syllabes) qui le raccourcit brusquement. La métrique vient gonfler le texte en même temps que la grenouille, qui se dégonfle ensuite aussi vite qu’elle. L’enjambement du dernier vers souligne encore ce débordement de la phrase qui s’arrête ensuite brusquement.

Le verbe « regarder » est bientôt remplacé par le verbe « dire » : celle qui n’était que spectatrice est invitée sur scène pour commenter ce qu’elle voit. Elle est en plus la « sœur » de l’actrice : un terme qu’on emploie plutôt pour des humains. La Fontaine implique son lecteur, il le fait monter sur scène et l’invite à se reconnaître dans ces animaux.

« M’y voici … M’y voilà » : La Fontaine place la scène sous nos yeux. D’ailleurs, le pronom adverbial « y » n’a pas d’antécédent bien défini : les linguistes parlent de déictique quand le pronom renvoie non pas à un élément du texte, mais à la situation d’énonciation elle-même. C’est un procédé typique du théâtre : La Fontaine met en scène la fable sous les yeux de son lecteur.

Dans la version d’Ésope, la grenouille a aussi un auditoire, mais on est loin de la mise en scène qui fait tout l’art de La Fontaine :
Elle [...] demanda à ses compagnes si sa taille commençait à approcher de celle du Bœuf. Elles lui répondirent que non. Elle fit donc de nouveaux efforts pour s'enfler toujours de plus en plus, et demanda encore une autre fois aux Grenouilles si elle égalait à peu près la grosseur du Bœuf. Elles lui firent la même réponse que la première fois. La Grenouille ne changea pas pour cela de dessein ; mais la violence qu'elle se fit pour s'enfler fut si grande, qu'elle en creva sur-le-champ.
Ésope, Fables, « De la Grenouille et du Boeuf », VIe siècle avant J.-C.

Le verbe « être » devient tout de suite le verbe « approcher » dans la réplique de la sœur : ce n’est donc pas tant l’ambition qui est critiquée ici, que l’envie et l’orgueil qui font tomber dans la fausseté. Avec les verbes à l’impératif, elle se met un peu trop sur le devant de la scène, et elle multiplie la première personne du singulier : elle se donne en spectacle. D’ailleurs souvent dans les illustrations de cette fable, le bœuf lui-même assiste à la scène.

Le lecteur reconnaît tout de suite un personnage très humain bien représenté chez les moralistes : le prétentieux (du latin prae-tendere, c’est à dire, qui se tend en avant), ou bien l’outrecuidant (de l’ancien français cuider, croire : celui qui se croit plus qu’il n’est), ou encore, le fat (celui qui est niaisement prétentieux), et enfin le vaniteux (du latin vanitas : le vide, la fausseté, la frivolité).

Face à la multiplication des questions fermées (qui attendent une réponse positive ou négative uniquement), on retrouve à chaque fois la même réponse : « Nenni … Point du tout … Vous n’en approchez point »… Les négations sont de plus en plus longues comme pour souligner ironiquement l’échec inévitable de la tentative. Les présentatifs vont dans le même sens : d’abord « voici » qui est plus proche, et ensuite « voilà » comme si le but s’éloignait.

Dans notre schéma narratif, la fin du dialogue correspond exactement au dénouement du récit. Les deux passés simple mettent en plus ces deux dernières actions au premier plan : c’est une chute soudaine et brutale, qui est mise sous les yeux du lecteur.

Ici, le fabuliste intervient lui-même dans l’histoire pour juger son personnage avec des termes péjoratifs : « chétive pécore ». Chétive : une personne frêle ; pécore : une femme sotte et prétentieuse. La Fontaine la rapproche d’un personnage stéréotypé. Ce sont bien des défauts humains que le fabuliste vise à travers l’animal.

Troisième mouvement :
Une morale subtile



Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.


La morale prend tout de suite un tour universel : « le monde … plein de gens » avec le verbe être au présent de vérité générale pour des actions vraies en tout temps. Le déterminant indéfini « Tout » est répété en tête de vers, c’est ce qu’on appelle une anaphore rhétorique : cela laisse penser que La Fontaine ne fait pas une liste exhaustive : tout le monde est concerné.

Chez Ésope, il n’y a pas du tout de morale : il laisse le lecteur tirer ses propres conclusions. Chez Phèdre, la morale est située dès le début de la fable. Elle est annoncée de manière beaucoup plus abrupte :
Le pauvre, en voulant imiter le puissant, se perd. Dans la prairie un jour une grenouille se mit à contempler un bœuf. Prise de jalousie à la vue d'une si grande taille, elle gonfla sa peau ridée.
Phèdre, Fables, « La Grenouille et le Boeuf », Ier siècle après J.-C.

La Fontaine a déplacé la morale à la fin, et il en profite pour donner trois exemples : le bourgeois, le petit prince, le marquis. Les vers sont de plus en plus courts, comme si la fable se dégonflait à la fin. Mais ces classes sociales ne sont pas hiérarchisées ici : il s’agit bien de garder un sens le plus universel possible. La Fontaine vise tout un chacun à travers la grenouille. D’ailleurs, il rappelle dans sa préface que tout le monde est visé par ses morales, même Jupiter le roi des dieux :
[...] Une ample Comédie à cent actes divers,
Et dont la scène est l'Univers.
Hommes, Dieux, Animaux, tout y fait quelque rôle :
Jupiter comme un autre [...]


Mais La Fontaine traite différemment ces trois exemples. Le bourgeois, comme le marquis, veulent des choses au-dessus de leur condition. Le même verbe est répété deux fois : malgré leur différence sociale, ils sont mis sur le même plan.

Par contre, les petits princes possèdent bel et bien des ambassadeurs. La Fontaine se moque tout spécialement de ces petits monarques qui se constituent un appareil diplomatique uniquement pour l’apparence : ils sont trop petits pour être véritablement en contact avec de grands rois.

Les verbes sont de plus en plus futiles, regardez : bâtir ce n’est souvent qu’une façade pour montrer sa puissance. Posséder des ambassadeurs inutiles, cela devient absurde. Rêver d’avoir des pages, c’est vouloir jeter de la poudre aux yeux de ses invités. On peut parler d’une gradation : une augmentation en intensité, qui montre la futilité des désirs humains.

Ces trois exemples permettent de mieux comprendre la sagesse dont il est question ici : il n’est jamais bon de vouloir paraître ce qu’on n’est pas. Ce n’est pas tant l’ambition qui est critiquée ici, que le vent dont on se gonfle : le masque avantageux que chacun porte pour flatter son orgueil. On retrouve le thème baroque du theatrum mundi : le monde est un théâtre où chacun joue un rôle.

En élargissant son exemple aux marquis, La Fontaine met en garde les nobles qui viennent à Versailles : à force de vouloir paraître, certains se retrouvent endettés. Dans ses Mémoires, Saint-Simon montre que cela permet à Louis XIV de mieux contrôler la noblesse :
Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût il le tourna en maxime par politique, et l'inspira en tout à sa cour. C'était lui plaire que de s'y jeter en tables, en habits, en équipages [...] Le fond était qu'il [...] réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister.
Saint-Simon, Mémoires, 1829 (posthume).

Cette grenouille de la fable, on la retrouve aussi chez Molière, sous les traits de M. Jourdain, le bourgeois gentilhomme. Le jeune Cléonte, qui voudrait bien épouser Lucile, la fille de Monsieur Jourdain, reformule la morale :
CLÉONTE. — Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête homme, et qu’il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d’un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables ; je me suis acquis, dans les armes, l’honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable ; mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d’autres en ma place croiraient pouvoir prétendre, et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme.
Molière, Le Bourgeois Gentilhomme, 1670.

Conclusion



Dans cette fable, La Fontaine met en scène ces personnages animaux avec toutes les ressources de l’art du récit et de la poésie pour marquer son lecteur.

Cette grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf n’est pas tant ridiculisée pour son ambition, que par sa démesure, les moyens factices qu’elle met en œuvre, et par ses motivations critiquées par le moraliste : l’envie, l’orgueil, le désir de paraître.

Cette dénonciation de l’envie, des excès, et d’un monde d’apparences est très présente au XVIIe siècle, mais elle constitue aussi un message universel goûté à toutes les époques.
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