Molière, Dom Juan
Résumé-analyse



Cette semaine, je vous propose de découvrir avec moi Dom Juan, la célèbre pièce de Molière. Pour retrouver toutes mes vidéos et mes documents sur cette œuvre, rendez-vous sur mon site : www . Mediaclasse . fr Je vous propose notamment une présentation de tous les personnages et de tous les thèmes de la pièce !

Acte I, scène 1



Le rideau s'ouvre sur un décor classique : un palais, avec un jardin. Nous sommes en Espagne.

Le premier personnage à paraître sur scène, c'est Sganarelle, le valet de Dom Juan. Lors des premières représentations, Molière joue lui-même ce rôle. Il s'adresse à Gusman, le valet de done Elvire, mais au lieu de parler d'elle, il fait l'éloge du tabac. En fait, quand Sganarelle parle du tabac, c'est bien du théâtre qu'il parle !

Vous allez voir qu'on retrouve bien souvent dans cette pièce le thème baroque du theatrum mundi : le monde est un théâtre, et les hommes sont tous des acteurs qui jouent un rôle.

SGANARELLE, Tenant une tabatière.
Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme.


Vraisemblablement, Gusman s'impatiente, alors Sganarelle revient Ă  leur discussion :

SGANARELLE
Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s’est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n’a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu’entre nous je te dise ma pensée ? J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour [...]

GUSMAN
Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.

SGANARELLE
Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan. [...] Je t’apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, [...] qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, [...] qui ferme l’oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu’on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. [...] Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom de toutes celles qu’il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusques au soir.


Dès la première scène, Sganarelle esquisse le portrait d'un homme sans limites, qui ne respecte rien. À travers le portrait de Dom Juan dessiné tout au long de la pièce, Molière veut montrer en quoi ce personnage de libertin, par son comportement extrême, est néfaste pour la société.

J'ai réalisé une vidéo d’explication linéaire sur cette scène d’exposition, pour montrer comment elle introduit les thèmes principaux de la pièce tout en proposant un véritable éloge du théâtre qui divertit et corrige les mœurs.

Acte I scène 2



Dom Juan arrive, et demande ce que Gusman voulait. Comme Sganarelle hésite à lui dire, il insiste :

DOM JUAN
Eh bien, je te donne la liberté de parler, et de me dire tes sentiments.

SGANARELLE
En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme vous faites.

DOM JUAN
Quoi ? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse, à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux [...] Il n'est rien de si doux, que de triompher de la résistance d'une belle personne ; et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, [...] comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.


Pour comprendre comment cet éloge de l'inconstance permet à Molière de montrer à la fois l'art oratoire de Dom Juan, et la démesure du personnage, je vous propose une explication linéaire en vidéo et PDF, sur mon site.

Dom Juan est un personnage sans limites, mais c'est aussi un personnage qui manie parfaitement le langage et la rhétorique. Si bien que Sganarelle ne parvient jamais à le contredire :

SGANARELLE
Ma foi… [...] vous tournez les choses d'une manière, qu'il semble que vous avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas. [...] c'est une méchante raillerie, que de se railler du Ciel, et les libertins ne font jamais une bonne fin.


Tout au long de la pièce, la fin tragique de Dom Juan est annoncée, par ce genre de petites remarques, c'est ce qu'on appelle l'ironie tragique. Il faut savoir que le premier titre était Dom Juan, ou l'Athée Foudroyé : la fin de la pièce n'est pas une surprise pour le spectateur.

D'ailleurs, le mythe de Dom Juan était déjà connu car il avait déjà été représenté au théâtre par Tirso de Molina, un moine espagnol dont le travail inspire Molière.

DOM JUAN
Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle, est une jeune fiancée, la plus agréable du monde [...] et son époux prétendu doit aujourd'hui la régaler d'une promenade sur mer ; [...] toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque, et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle.


Acte I scène 3



Dom Juan et Sganarelle sont interrompus par Done Elvire qui vient leur demander des explications. Pour la première fois, Dom Juan a l'air confus.

DOM JUAN
Madame, à vous dire la vérité…

DON ELVIRE
Ah, que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses ! J'ai pitié de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie ? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort !

DOM JUAN
Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir [...] J'ai fait réflexion que pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un couvent, [...] le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste.

DONE ELVIRE
Il suffit, je n'en veux pas ouĂŻr davantage, et je m'accuse mĂŞme d'en avoir trop entendu.


Ici, Dom Juan se donne l'excuse de la religion pour abandonner sa femme. Derrière le séducteur sans scrupule, on retrouve le personnage de Tartuffe, l'hypocrite. Dans la pièce de Dom Juan ou le Festin de Pierre, Molière règle ses comptes avec la compagnie du Saint-Sacrement qui a réussi à faire interdire Tartuffe l'année précédente.

Comment cette scène de confrontation entre Dom Juan et Done Elvire utilise-t-elle les ressources du théâtre pour faire tomber le masque du libertin ? Je vous propose une explication linéaire vidéo et pdf sur mon site.

Acte II scène 1



Le décor a complètement changé, nous sommes maintenant non loin d'un village, sur une côte, au bord de la mer. Chaque acte se déroule dans un lieu différent : vous allez voir que cette pièce ne respecte pas la règle des trois unités : unité de lieu, unité de temps, et unité d'action.

Un paysan, Pierrot raconte à sa fiancée qu'il a sauvé de la noyade un noble et son valet.

PIERROT
Je nous sommes boutés dans une barque, et pis j'avons tant fait cahin, caha, que je les avons tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tous nus pour se sécher, [...] et pis Mathurine est arrivée là à qui l'en a fait les doux yeux, vlà justement, Charlotte, comme tout ça s'est fait.

CHARLOTTE
Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait que les autres.

PIERROT
Oui, c'est le maître ; il faut que ce soit queuque gros gros Monsieur, car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas.


Acte II scène 2



À peine remis de son naufrage, Dom Juan aperçoit Charlotte, il décide aussitôt de la séduire.

DOM JUAN
D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi, dans ces lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous êtes ? Vous vous appelez ?

CHARLOTTE
Charlotte, pour vous servir.

DOM JUAN
Et dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée sans doute ?

CHARLOTTE
Non, Monsieur, mais je dois bientĂ´t l'ĂŞtre avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette.

DOM JUAN
Quoi ? une personne comme vous serait la femme d'un simple paysan ? Non, non, c'est profaner tant de beautés, et vous n'êtes pas née pour demeurer dans un village, vous méritez sans doute une meilleure fortune, et le Ciel qui le connaît bien, m'a conduit ici tout exprès pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes : car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu'à vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans l'état où vous méritez d'être, cet amour est bien prompt sans doute ; mais quoi, c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l'on vous aime autant en un quart d'heure, qu'on ferait une autre en six mois.

CHARLOTTE
Mon Dieu, je ne sais si vous dites vrai ou non, mais vous faites que l'on vous croit.

DOM JUAN
Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous réitère encore la promesse que je vous ai faite, ne l'acceptez-vous pas ? et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme ?

CHARLOTTE
Oui, pourvu que ma tante le veuille.

DOM JUAN
Touchez donc lĂ , Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.


Acte II scène 3



C'est alors qu'arrive Pierrot, il s'interpose.

PIERROT
Tout doucement, Monsieur, tenez-vous, s'il vous plaît, vous vous échauffez trop, et vous pourriez gagner la purésie.

CHARLOTTE
Oh, Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses, ce Monsieur veut m'épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère. [...] si tu m'aimes, ne dois-tu pas être bien aise que je devienne Madame ?

PIERROT
Jerniqué, non, j'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre.


Dom Juan veut donner un soufflet Ă  Pierrot, mais c'est Sganarelle qui prend le coup, et Pierrot en profite pour s'enfuir.

Acte II scène 4



Arrive alors Mathurine que Dom Juan a Ă©galement promis d'Ă©pouser.

MATHURINE
Monsieur, que faites-vous donc lĂ  avec Charlotte, est-ce que vous lui parlez d'amour aussi ?

DOM JUAN, Ă  Mathurine
Non, au contraire, c'est elle qui me témoignait une envie d'être ma femme, et je lui répondais que j'étais engagé à vous.

CHARLOTTE
Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine ?

DOM JUAN, bas, Ă  Charlotte
Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je l'Ă©pousasse, mais je lui dis que c'est vous que je veux.


Dom Juan veut faire passer chacune pour folle aux yeux de l'autre, le ton monte entre les deux femmes. Jusqu'Ă  ce que Charlotte se tourne vers lui :

CHARLOTTE
Monsieur, videz la querelle, s'il vous plaît.

DOM JUAN
[...] Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit nécessaire que je m'explique davantage ? Pourquoi m'obliger là-dessus à des redites ? [...] Tous les discours n'avancent point les choses, il faut faire, et non pas dire, [...] Aussi n'est-ce rien que par là que je vous veux mettre d'accord, et l'on verra quand je me marierai, laquelle des deux a mon cœur.


Acte II scène 5



Arrive alors un Spadassin, Monsieur La Ramée, qui avertit Dom Juan que des hommes à cheval sont à sa poursuite. Dom Juan doit fuir, il prend rapidement congé des deux femmes.

Acte III scène 1



Nous sommes maintenant dans une forêt, en fin d'après-midi. Sganarelle est habillé en médecin et Dom Juan en habit de campagne. Dom Juan se moque des médecins mais petit à petit la conversation dérive sur la religion. Dom Juan ne croit ni en la médecine, ni en Dieu.

DOM JUAN
Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.

SGANARELLE
Pour moi, Monsieur, je n'ai point étudié comme vous, [...] mais je comprends fort bien que ce monde que nous voyons, n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s'est bâti de lui-même ? Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en avant, en arrière, tourner… Il se laisse tomber en tournant.

DOM JUAN
Bon, voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.


Dom Juan utilise sans cesse l'excuse de la religion, mais en réalité, il est totalement athée. Sganarelle, avec ses superstitions et sa naïveté de valet, a de beaux arguments, mais c'est le pire défenseur de la religion qu'il soit possible de trouver.

Cette scène a beaucoup choqué au XVIIe siècle. Dans un texte anonyme du XVII siècle, intitulé Observation sur une comédie de Molière intitulée « Le Festin de Pierre », on peut lire :

L’impiété et le libertinage se présentent à tous moments à l’imagination : une religieuse débauchée, [...] un athée qui réduit toute la foi à "deux et deux sont quatre", un extravagant qui raisonne grotesquement de Dieu, et qui, par une chute affectée, casse le nez à ses arguments [...] et enfin un Molière pire que tout cela, habillé en Sganarelle, qui se moque de Dieu et du Diable.

Acte III scène 2



En continuant leur chemin dans la forêt, Dom Juan et Sganarelle croisent un mendiant, auquel ils demandent leur chemin. Cette scène permet de mieux comprendre le personnage de Dom Juan, mais c'est une scène gratuite, qui fait entorse au principe de l'unité d'action. C'est la deuxième règle du théâtre classique qui est enfreinte par Molière dans cette pièce.

LE PAUVRE
Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumĂ´ne ?

DOM JUAN
Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois. [...] Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?

LE PAUVRE
De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.

DOM JUAN
Tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah, ah, je m'en vais te donner un Louis d'or tout Ă  l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.

LE PAUVRE
Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?

DOM JUAN
Prends, le voilĂ , prends te dis-je, mais jure donc.

LE PAUVRE
Non Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.

DOM JUAN
Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité, mais que vois-je là? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.


Comment ? l'homme qui se moque ainsi de la charité, peut faire preuve de courage, et engage un combat pratiquement sur scène ? Cette scène met à mal, non seulement l'unité d'action, mais aussi la bienséance attendue d'une pièce classique.

Je vous propose une explication linéaire en vidéo de cette scène, pour voir comment cette confrontation symbolique avec un misérable permet de compléter le portrait de Dom Juan à la fois grand seigneur et méchant homme, tout en offrant une réflexion critique sur la religion.

Acte III scène 3



Dom Juan est venu en aide à un certain Dom Carlos, qui était attaqué par des bandits.

DOM CARLOS
On voit par la fuite de ces voleurs de quel secours est votre bras, souffrez, Monsieur, que je vous rende grâce d'une action si généreuse, et que…

DOM JUAN
Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures, et l'action de ces coquins était si lâche, que c'eût été y prendre part que de ne s'y pas opposer, mais par quelle rencontre vous êtes-vous trouvé entre leurs mains ?


Dom Carlos raconte qu'il est parti avec son frère Dom Alonse à la poursuite d'un certain Dom Juan, qui a enlevé d'un couvent sa sœur Done Elvire, l'a épousée puis abandonnée. Pour le moment Dom Juan cache son identité.

DOM JUAN
Je suis ami de Dom Juan, [...] mais il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes, [...] et sans vous donner la peine de chercher Dom Juan davantage, je m'oblige à le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.


Acte III scène 4



Dom Carlos amène alors Dom Juan auprès de son frère Dom Alonse, qui le reconnaît aussitôt.

DOM ALONSE
Ô Ciel, que vois-je ici ? Quoi, mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel ?

DOM JUAN
Oui, je suis Dom Juan moi-même, et l'avantage du nombre ne m'obligera pas à vouloir déguiser mon nom.


Mais Dom Carlos interrompt son frère qui a déjà dégainé son épée. Il veut accorder un délai à Dom Juan :

DOM CARLOS
Ah, mon frère, arrêtez, je lui suis redevable de la vie, et sans le secours de son bras, j'aurais été tué par des voleurs que j'ai trouvés. [...] souffrez que je lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur-le-champ de la vie que je lui dois par un délai de notre vengeance, et lui laisse la liberté de jouir durant quelques jours du fruit de son bienfait.


Dom Carlos accorde quelques jours à Dom Juan, nous le retrouverons donc plus tard, pendant le cinquième acte… Molière ne respecte pas non plus la règle classique de l'unité de temps. Toutes ces infractions font bien de cette pièce une pièce baroque.

Acte III scène 5



Dom Juan retrouve Sganarelle qui s'était caché en voyant les frères d'Elvire sortir leurs épées. Après lui avoir reproché sa lâcheté, ils s'approchent d'une sorte de mausolée au milieu des bois. C'est un tombeau construit en l'honneur du Commandeur, un homme qui a jadis été tué par Dom Juan lui-même. Sganarelle est effrayé, mais Dom Juan l'oblige à entrer avec lui pour contempler la statue du Commandeur.

SGANARELLE
Ma foi, Monsieur, voilĂ  qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient peur si j'Ă©tais tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous voir.

DOM JUAN
Il aurait tort, et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.


Sganarelle, superstitieux, est effrayé, mais il obéit, et la statue du commandeur baisse la tête pour accepter l'invitation.

SGANARELLE
La statue m'a fait signe ! [...] Elle m'a fait signe, vous dis-je, il n'est rien de plus vrai. Allez-vous-en lui parler vous-mĂŞme pour voir [...]

DOM JUAN
Viens, maraud, viens, je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie, prends garde. Le seigneur Commandeur voudrait-il venir souper avec moi ?
La statue baisse encore la tĂŞte.
Allons, sortons d'ici.


Acte IV scène 1



Nous sommes maintenant dans une demeure de Dom Juan, certainement dans une salle à manger ou une salle de réception.

DOM JUAN
Laissons cela, c'est une bagatelle, et nous pouvons avoir été trompés par un faux jour, ou surpris de quelque vapeur qui nous ait troublé la vue.


Les protestations de Sganarelle sont interrompues par l'arrivée de La Violette, laquais de Dom Juan, qui annonce l'arrivée de M. Dimanche.

Acte IV scène 2



M. Dimanche a prêté beaucoup d'argent à Dom Juan, et vient demander qu'on le rembourse.

DOM JUAN
Faites-le entrer, c'est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de quelque chose, et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un double.


Acte IV scène 3



DOM JUAN
Ah, Monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord ! J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler personne, mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de porte fermée chez moi.

M. DIMANCHE
Monsieur, je vous suis fort obligé.

DOM JUAN
Allons vite, un siège pour M. Dimanche.

M. DIMANCHE
Monsieur, je suis bien comme cela.

DOM JUAN
Non, je ne vous Ă©coute point si vous n'ĂŞtes assis.


La stratégie de Dom Juan consiste à interrompre sans cesse M. Dimanche en lui demandant des nouvelles de toute sa famille, et même de son chien. Il joue la comédie, en quelque sorte.
DOM JUAN
Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille, car j'y prends beaucoup d'intérêt.

M. DIMANCHE
Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obligés. Je…

DOM JUAN
Oh çà, Monsieur Dimanche, sans façon, voulez-vous souper avec moi ?

M. DIMANCHE
Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je…

DOM JUAN, se levant,
Allons, vite un flambeau pour conduire Monsieur Dimanche, et que quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.


Acte IV scène 4



Arrive ensuite le père de Dom Juan, qui vient lui faire des remontrances :

DOM LOUIS
Je vois bien que je vous embarrasse, et que vous vous passeriez fort aisément de ma venue. À dire vrai, nous nous incommodons étrangement l'un et l'autre, et si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi de vos déportements [...] Croyez-vous qu'il suffise [...] d'être sorti d'un sang noble, lorsque nous vivons en infâmes ? Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. [...] Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous êtes né, ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage,

DOM JUAN
Monsieur, si vous Ă©tiez assis, vous en seriez mieux pour parler.

DOM LOUIS
Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme ; mais sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes actions, que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une borne à tes dérèglements, prévenir sur toi le courroux du Ciel, et laver par ta punition la honte de t'avoir fait naître. Il sort.


Dans mon explication linéaire en vidéo, je montre comment cette tirade pathétique et polémique du père de Dom Juan offre un nouveau regard sur le séducteur : isolé, incorrigible, il se trouve dans une situation bloquée qui ne peut que mal se terminer.

Acte IV scène 5



Voyant la peine de ce vieux père, Sganarelle ose contredire son maître :

SGANARELLE
Ah ! Monsieur, vous avez tort.

DOM JUAN
J’ai tort ?

SGANARELLE
Monsieur…

DOM JUAN se lève de son siège
J’ai tort ?

SGANARELLE
Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de plus impertinent ? Un père venir faire des remontrances à son fils, et lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, de mener une vie d'honnête homme, et cent autres sottises de pareille nature.


Plusieurs raisons nous laissent penser que Molière donne raison au père de Dom Juan : d'abord, Dom Louis n'est pas ridicule, il reste digne et émouvant. Ensuite, Dom Juan ne répond rien, pour la première fois, il reste silencieux face aux remontrances. Enfin, Dom Juan fait taire Sganarelle, non par un discours, mais par un seul acte d'autorité.

Acte IV scène 6



Arrive alors Done Elvire, voilée. Son discours émeut Sganarelle jusqu'aux larmes.

DONE ELVIRE
Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. [...] Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel. [...] De grâce, Dom Juan, accordez-moi pour dernière faveur cette douce consolation, ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes, et si vous n'êtes point touché de votre intérêt ; soyez-le au moins de mes prières, et m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des supplices éternels.


Acte IV scène 7



DOM JUAN
Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle, que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi quelques petits restes d'un feu éteint ?

SGANARELLE
C'est-Ă -dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.

DOM JUAN
Vite Ă  souper.


Acte IV scène 8



Coup de théâtre, la statue du commandeur arrive à la table de Dom Juan. Sganarelle est sans voix.

LA STATUE
Dom Juan, [...] je vous invite Ă  venir demain souper avec moi, en aurez-vous le courage?

DOM JUAN
Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle.


Acte V scène 1



La nuit est passée, le décor a changé, nous sommes dans un lieu ouvert, certainement une place publique dans une ville. On retrouve Dom Juan en pleine discussion avec son père.

DOM JUAN
Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs, je ne suis plus le même d'hier au soir, et le Ciel tout d'un coup a fait en moi un changement qui va surprendre tout le monde. Il a touché mon âme, et dessillé mes yeux, et je regarde avec horreur le long aveuglement où j'ai été, et les désordres criminels de la vie que j'ai menée.

DOM LOUIS
Ah, mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et que les offenses d'un fils s'évanouissent vite au moindre mot de repentir ! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous m'avez donnés, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me faire entendre.


Acte V scène 2



Mais Sganarelle réalise bientôt que Dom Juan ne pense pas un mot de ce beau repentir.

SGANARELLE
Quoi ? vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous Ă©riger en homme de bien ?

DOM JUAN
Il n'y a plus de honte maintenant à cela, l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer aujourd'hui, et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. [...] Combien crois-tu que j'en connaisse, qui par ce stratagème [...] se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde ? [...] C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires [...]

SGANARELLE
Ă” Ciel ! qu'entends-je ici ? Il ne vous manquait plus que d'ĂŞtre hypocrite pour vous achever de tout point, et voilĂ  le comble des abominations.


On a pu croire que Dom Juan allait se repentir, mais dans l'œuvre de Molière, Dom Juan fait partie de cette galerie de personnages monomaniaques et incorrigibles qui suivent leur pente jusqu'au bout. Harpagon retrouve sa chère cassette, le Misanthrope devient ermite, Tartuffe finit en prison, le Malade imaginaire ne peut accepter pour gendre qu'un médecin.

J'ai réalisé une vidéo spécialement pour montrer comment cet éloge paradoxal de l'hypocrisie fait le procès d'une société trop indulgente avec les faux dévots, tout en annonçant la fin tragique d'un personnage incorrigible.

Acte V scène 3



Arrive alors Dom Carlos, le frère de Done Elvire, il enjoint Dom Juan de confirmer son mariage avec sa sœur au plus vite, pour réparer l'honneur de sa famille.

DOM JUAN
Hélas ! je voudrais bien de tout mon cœur vous donner la satisfaction que vous souhaitez, mais le Ciel s'y oppose directement, il a inspiré à mon âme le dessein de changer de vie, et je n'ai point d'autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les attachements du monde, de me dépouiller au plus tôt de toutes sortes de vanités, et de corriger désormais par une austère conduite tous les dérèglements criminels où m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse.

DOM CARLOS
Croyez-vous, Dom Juan, nous Ă©blouir par ces belles excuses ?

DOM JUAN
J'obéis à la voix du Ciel.

DOM CARLOS
Il suffit, Dom Juan, je vous entends, ce n'est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais avant qu'il soit peu, je saurai vous trouver.


Acte V scène 4



SGANARELLE
Monsieur, quel diable de style prenez-vous là ? Ceci est bien pis que le reste, et je vous aimerais bien mieux encore comme vous étiez auparavant, j'espérais toujours de votre salut, mais c'est maintenant que j'en désespère, et je crois que le Ciel qui vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur.

DOM JUAN
Va, va, le Ciel n'est pas si exact que tu penses.


Acte V scène 5



Apparaît alors un spectre qui prononce ces mots :

LE SPECTRE
Dom Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel, et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.

SGANARELLE
Ah, Monsieur, rendez-vous Ă  tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.

DOM JUAN
Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir, allons, suis-moi.


Acte V scène 6



La statue du Commandeur apparaît, et prend Dom Juan par la main.

LA STATUE
Dom Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie, ouvrent un chemin à sa foudre.

DOM JUAN
Ô Ciel, que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent, ah !


Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan, la terre s'ouvre et l'abîme, et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé.

SGANARELLE
Ah ! mes gages ! mes gages ! Voilà par sa mort un chacun satisfait : Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content. Il n’y a que moi seul de malheureux. Mes gages ! Mes gages ! Mes gages !

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