Couverture pour pluie et vent sur Télumée Miracle

SCHWARZ-BART, pluie et vent sur Télumée Miracle Méga-dissertation



Sujet


« La mémoire d’une histoire douloureuse empêche-t-elle de trouver sa place dans le monde ? »

Introduction



Accroche


• Simone Schwarz-Bart publie avec son mari Hommage à la femme noire (1989) encyclopédie d’héroïnes ayant combattu l’esclavage.
• Ces femmes invisibilisées sont des « Reines Sans Nom », pour ainsi dire, des figures de l’ombre qui ont transformé la douleur en force.

De l’œuvre au sujet


• 1972, dans pluie et vent sur Télumée Miracle, Toussine, la grand-mère de Télumée est « Reine Sans Nom » : une âme forte.
• Notion de résilience (capacité à surmonter des traumatismes) : faire face aux drames, habiter le monde malgré les deuils et les exils ?
• Tous les personnages du roman n’y parviennent pas !

Problématique


• Dès lors, on peut se demander si le passé douloureux des personnages de ce roman entrave ou au contraire accompagne leur recherche d’une place dans le monde.

Annonce du plan


I. D’abord, la mémoire d’une histoire traumatique, destructrice, constitue un fardeau, qui empêche souvent les personnages de trouver leur place, parce qu’il les isole dans la douleur.
II. Mais les malheurs qui touchent les personnages les obligent aussi à se déplacer, à découvrir et occuper l’espace qui les entoure, leur permettant ainsi de créer de nouveaux liens avec les autres.
III. Enfin, c’est par un acte de résilience, en regardant son passé en face, que Télumée parvient à rompre la fatalité, à s’enraciner et à trouver sa place dans le monde et parmi les hommes.

I. Une mémoire traumatique qui isole et détruit



1) Le poids de l’esclavage



• Le souvenir de l’esclavage hante les générations suivantes. Cette crainte les empêche de trouver leur place.
Nombreux étaient les errants qui cherchaient un refuge, et beaucoup se refusaient à s’installer nulle part, craignant toujours et toujours que ne reviennent les temps anciens. (I,1)

• Télumée ne parvient pas à éviter le travail dans les cannes : conditions de travail, véritable retour dans le passé.
Un contremaître me désigna ma tâche et je me trouvai d’un seul coup plongée au cœur de la malédiction. (II,4)

• Esclavage comparé à un incendie, tout brûle : le soleil, le piquant des cannes… Il détruit les terres, les corps, la volonté…
Là, dans le feu du ciel et des piquants, je transpirais toute l’eau que ma mère avait déposée dans mon corps. (II,12)

2) La déveine isole les personnages



• Motif qui revient dans les destinées individuelles. Méranée meurt brûlée, sa mère Toussine s’isole dans une tour en ruine.
Une barque telle que Toussine, les gens ne désiraient pas l'abandonner [...], mais le spectacle était si insupportable qu'ils abrégeaient la cérémonie [...] croyant la femme perdue à jamais. (I,1)

• Les villageois se tiennent à l’écart car chacun a sa part de douleur et personne ne peut alléger cette souffrance :
Je ne suis pas venue sur terre pour soupeser toute la tristesse du monde. (I,1)

• Quand l’hivernage et le carême mettent Élie au chômage, il sombre dans l’alcoolisme. Il perd son rôle de scieur et de mari, il s’isole.
Élie continuait à monter dans ses bois, tout seul, par pure obstination, mais il ne chantait plus guère [...]. Après une grande lampée de rhum, il errait dans la cour. (II,8)

3) La fatalité décourage la révolte



• Les malheurs s’enchaînent comme une fatalité. Élie alcoolique devient violent, Télumée, femme battue, perd sa volonté de survivre.
Lorsqu’il en avait fini de m’éparpiller corps et âme sur le plancher, [...] je m’efforçais d’engloutir Fond-Zombi et moi-même au fond de ma mémoire. (II,9)

• Personnages innocents victimes d’une fatalité aveugle. Germain pris de folie assassine Angebert :
Lorsque la folie antillaise se met à tournoyer dans l'air [...] une angoisse s'empare des hommes à l'idée de la fatalité [...] s'apprêtant à fondre [comme] un oiseau de proie. (I,2)

• Amboise s’exile après une grève, et sera à son retour encore victime d’une grève qui tourne mal. Ironie tragique : il meurt brûlé, lui aussi.
Après une veillée sans parole, sans chant ni danse, on le porta précipitamment au cimetière de La Ramée, car les brûlures avaient hâté la décomposition des chairs. (II,13)

4) Un enfermement subjectif (bonus)



• La Guadeloupe est une île, petite au regard de l’exploitation et de la colonisation, mais grande subjectivement, par le cœur.
Le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand. Je n’ai jamais souffert de l’exiguïté de mon pays. (I,1)

• Toussine explique à sa petite fille Télumée qu’il ne faut pas écouter les défaitistes :
— [Ces] grosses baleines échouées dont la mer ne veut plus, [...] si les petits poissons les écoutent, sais-tu ? Ils perdront leurs nageoires… (II,1)

• Télumée se fabrique une petite cage de verdure : paradoxalement en s’enfermant elle-même, elle prend conscience de l’esclavage.
Aussitôt arrivée, je [...] me glissai [...] dans la petite cage de feuillage. Pour la première fois de ma vie, je sentais que l'esclavage n'était pas un pays étranger. (II,2)

II. Des malheurs qui poussent au déplacement



1) De l’errance au déplacement



• L’errance, la fuite sans destination, c’est la condition de Minerve (représentative des esclaves libérés après le 27 mai 1848).
Après l’abolition, Minerve avait erré, cherchant un refuge loin de cette plantation, de ses fantaisies. [...] Nombreux étaient les errants qui cherchaient un refuge. (I,1)

• Nombreux personnages errants : gamins vagabonds dont Toussine se méfie. Au Morne-la-Folie, les Déplacés et les Égarés.
Plus haut sur la montagne, enfoncées dans des bois profonds, vivaient quelques âmes franchement perdues auxquelles on avait donné ce nom : Égarés. (II,11)

• Ayant perdu ses repères, Élie se met à errer. Il devient comme le personnage du conte de Toussine, qui ne maîtrise pas sa monture.
L’Homme qui vivait à l’odeur, un jour il fut las d’errer [...] mais l’animal l’entraînait [...] toujours ailleurs. Plus lugubre que la mort, l’homme gémissait de ville en ville. (II,3)

2) Reprendre le contrôle de sa monture



• Conseils de Reine Sans Nom à Télumée : il faut conduire son cheval. Métaphoriquement : choisir ce que l’on veut faire de sa vie.
Ma petite braise, chuchotait-elle, si tu enfourches un cheval, garde ses brides bien en main [...] le cheval ne doit pas te conduire, c’est toi qui dois conduire le cheval. (II,3)

• Télumée doit supporter la vie chez les Desaragne. Images variées : maîtriser sa monture, chanter, être un tambour à deux faces :
Un vrai tambour à deux peaux [...] je lui abandonnais la première face afin [...] qu'elle cogne dessus, et [...] par en dessous je restais intacte. [...] Je faisais mon ouvrage en chantant, [...] ma peine tombait dans la chanson, et je conduisais mon cheval. (II,4)

• Télumée doit devenir sa propre ressource : vent gonflant ses propres voiles, son du tambour qui rythme sa propre danse.
Je compris enfin ce qu’est le nègre : vent et voile à la fois, tambourier et danseur en même temps, [...] et la douceur qui ne tombe pas sur lui, il la forge. (II,12)

3) Déplacements et nouvelles rencontres



• Minerve, abandonnée, rencontre Xango en arrivant à l’Abandonnée : il lui rend sa dignité en adoptant sa fille Toussine.
Lorsque le câpre Xango releva la honte de Minerve, ma bisaïeule, les rires s’arrêtèrent net et le fiel empoisonna ceux-là mêmes que le malheur d’autrui avait distraits. (I,1)

• Lorsque Victoire rencontre Haut-Colbi, elle part avec son amant en Dominique, et confie Télumée à Toussine (Reine Sans Nom).
Si Haut-Colbi n'avait pas fait halte au village, ma petite histoire aurait été bien différente de ce qu'elle fut. Car ma mère [décida] de m'envoyer à Fond-Zombi, auprès de ma grand-mère. (II,1)

• Amboise, de retour de France, se retrouve au lieu de sa naissance, Point-à-Pitre, où il apporte des encouragements :
Quand il revint à la Guadeloupe, il aspirait seulement [...] à prononcer les paroles d’autrefois, dans les rues de la Pointe-à-Pitre… comment tu te débrouilles, le frère ?… ne va pas lâcher prise. (II,13)

4) La solidarité retrouvée (bonus)



• Télumée dévastée par la trahison d’Élie retrouve de la force grâce à Reine Sans Nom et au soutien des autres villageois :
Ce qui me remit pour de bon, ce furent toutes [...] les attentions [...] dont on m’honora lorsque ma tête revint [...]. La folie est une maladie contagieuse, aussi ma guérison était celle de tous. (II,10)

• Après la mort de Reine Sans Nom, Télumée déplace sa case à Morne-La-Folie : les villageois l’aident à déménager :
La case déposée sur quatre roches, [...] on décréta que j’étais une chanceuse et sur tout ce tapage destiné à cacher leur tristesse, les nègres de Fond-Zombi déboulèrent la côte du morne. (II,11)

• Souvent la solidarité est féminine. Olympe l’accompagne aux cannes. Adriana et Ismène lui assurent qu’elle finira par trouver sa place :
— Télumée, cher petit pays, [...] tu n’as pas besoin de nous répondre aujourd’hui ; mais une seule chose que je voulais te dire, en ce jour de Noël, tu aborderas. (II,9)

III. Un passé douloureux qui permet l’enracinement



1) Trouver un lieu positif où s’enraciner



• Lieux symboliques : Bassin Bleu où le flot des émotions adolescentes peut se recueillir et se canaliser.
Élie venait à moi et nous plongions [...] lâchions nos craintes [...] au fond du Bassin bleu. Puis nous nous faisions sécher sur une longue roche plate [...] à la dimension exacte de nos corps. (II,3)

• Grâce à Amboise, Élie devient scieur de long et échappe aux champs de canne : fabriquer des planches, contribuer au village.
Élie prenait la direction des bois en compagnie de l’homme Amboise, une scie de long à l’épaule : sur une simple parole jetée en l’air, il avait échappé à la malédiction. (II,4)

• Télumée et Amboise, après leur mariage, font fructifier avec leur sueur, non les cannes des blancs, mais leur petit jardin :
Amboise bêchait, cassait les mottes de terre que j’effritais en fine pluie entre mes doigts. [...] À mesure que notre sueur pénétrait cette terre, elle devenait nôtre, se mettait à l’odeur de nos corps. (II,13)

2) S’inscrire dans la solidarité



• La case construite par Élie, surmontée d’un bouquet rouge, est bientôt reliée aux autres par un réseau symbolique de liens :
Je regardai Fond-Zombi par rapport à ma case, ma case par rapport à Fond-Zombi et je me sentis à ma place exacte dans l’existence. [...] Quelque chose de subtil [...] se tissait autour [...] de la case encore surmontée de son bouquet rouge. (II,7)

• Les grévistes font appel à Amboise pour négocier : son expérience douloureuse de la France le désigne comme porte-parole :
Amboise était le seul homme [...] qui puisse trouver, en français de France, les mots qui charmeraient tout en mettant en évidence la résolution du nègre. (II,13)

• La danse : beauté du mouvement, geste d’amitié, expression de soi, acceptation du passé, richesse des liens humains, lors des mariages.
Déjà une autre danseuse la reconduisait avec un petit geste d’amitié, avant de prendre sa place et dire ce qu’il en était d’elle-même et de ses rêves… la vie qu’elle aurait voulu avoir et celle qu’elle avait eue… (II,13)

3) S’approprier son passé



• Reine Sans Nom incarne la transmission d’un passé douloureux, assumé : contes, chants hérités de l’esclavage, gestes affectueux.
Elle connaissait aussi de vieux chants d’esclaves et je me demandais pourquoi, les murmurant, grand-mère maniait mes cheveux avec [...] douceur, comme si ses doigts en devenaient liquides de pitié. (II,1)

• Dans la culture antillaise, la « femme potomitan » est le pilier de la maison. Reine Sans Nom, centrale dans la lignée familiale.
— Ce n’est pas ma mort qui me réjouit [...] mais ce qui la suivra… [...] Peux-tu imaginer notre vie, moi te suivant [...] sans que les gens se doutent [...] qu’ils ont affaire à deux femmes et non une seule ?... (II,10)

• Enracinement final de Télumée à La Ramée, entre le cimetière et l’église, tournant le dos à la mer. Symboliquement : face à son passé.
En vérité La Ramée n’est pas La Ramée, il y a tout l’arrière-pays dont elle est le cœur, [...] de sorte que m’installant ici, le dos tourné à la mer, je fais encore face, bien que de loin, à mes grands bois… (II,15)

4) Choisir au lieu de subir (bonus)



• Idée que la douleur subie peut être acceptée et transformée en choix, c’est toute la difficulté de la résilience :
Si on m’en donnait le pouvoir, c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir » à « je mourrai là, comme je suis, debout, dans mon petit jardin, quelle joie ! » (II,15)

• Échapper à la fatalité du ressentiment, c’est ce que fait Télumée lorsqu’elle accompagne l’Ange Médard dans son agonie :
L’ange Médard a vécu en chien et tu l’as fait mourir en homme… [...] aujourd’hui, te voilà bien vieille pour recevoir un nom, mais [...] quant à nous, désormais, nous t’appellerons : Télumée Miracle… (II,14)

• Grande métaphore du titre : la pluie et le vent représentent les adversités de la vie, que l’on affronte sans se dissoudre.
Les vents d’est, du nord, les tempêtes de la vie m’ont assaillie et les averses m’ont délavée, mais je reste une femme sur mes deux pieds, et je sais que le nègre n’est pas une statue de sel que dissolvent les pluies. (II,15)

Conclusion



Bilan


Dans ce roman, les personnages peuvent se trouver paralysés par une mémoire douloureuse : traumatisme de l’esclavage, drames personnels… Ils risquent à tout moment d’être pris dans un mécanisme fatal, comme une malédiction.

Cependant, les malheurs qui accablent les personnages les poussent souvent à se déplacer : l’errance les isole, mais s’ils parviennent à surmonter les épreuves, ils tissent alors de nouveaux liens aux autres.

Enfin, c’est en acceptant son passé, en l’exprimant et en l’assumant, que Télumée notamment finit par trouver sa place, non seulement dans un espace géographique, mais aussi, parmi les autres, en assumant son humble rôle avec dignité :
Ainsi suis-je à mon rôle d’ancienne, faisant mon jardin, grillant mes cacahuètes, recevant les uns et les autres, debout sur mes deux jambes. (II,15)

Ouverture


Aimé Césaire illustre aussi cette posture très digne face à l’adversité, à travers des images poétiques où les Antilles sont personnifiées :
Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme.
Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal, 1939.



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