Simone Schwarz-Bart, pluie et vent sur Télumée Miracle — Les champs de cannes — Explication linéaire
Extrait étudié
Nous arrivions à pied d’œuvre sur les quatre heures du matin, mais c’est sur les neuf heures que le soleil était assez haut dans le ciel pour tomber sur nous, véritablement, transpercer les chapeaux de paille et les robes, les peaux humaines.
Là, dans le feu du ciel et des piquants, je transpirais toute l’eau que ma mère avait déposée dans mon corps. Et je compris enfin ce qu’est le nègre : vent et voile à la fois, tambourier et danseur en même temps, feinteur de première, s’efforçant de récolter par pleins paniers cette douceur qui tombe du ciel, par endroits, et la douceur qui ne tombe pas sur lui, il la forge, et c’est au moins ce qu’il possède, s’il n’a rien. Et voyant cela j’ai commencé à boire par petites lampées de rhum, et puis par grandes rasades pour aider la sueur à couler, à sortir de mes pores. Et j’ai plié une feuille de tabac et j’en ai bourré ma pipe, et j’ai commencé à fumer comme si j’étais née avec ça dans mon bec. Et je me disais, c’est là, au milieu des piquants de la canne, c’est là qu’un nègre doit se trouver. Mais le soir, quand je rentrais au morne La Folie, la toile à sac autour du ventre, les mains et le visage fendus, je me sentais envahie d’une tristesse légère, souriante, et je songeais alors qu’à rouler ainsi dans les cannes je me changerais en bête et la mère des hommes elle-même ne me reconnaîtrait plus. Je poussais la porte de ma case, je mangeais un peu de chaud, j’allumais un bout de bougie pour la Reine et là-dessus un Notre-Père, j’étais sur ma paillasse à fermer les yeux sur tout cela. Et parfois je ne me déshabillais même pas, tombais comme une pierre. Et le jour se levait, et je reprenais ma route avec la sueur de la veille, les piquants de la veille, et j’arrivais sur la terre de l’Usine et je brandissais mon coutelas, et je hachais ma peine comme tout le monde, et quelqu’un se mettait à chanter et notre peine à tous tombait dans la chanson, et c’était ça, la vie dans les cannes. Et de temps en temps je m’arrêtais, histoire de remettre les choses en place, un peu, dans mon esprit, et je me disais souriante déjà, rassérénée... il y a un Dieu pour chaque chose, un Dieu pour le bœuf, un Dieu pour le charretier... et puis je répétais à mon corps, tranquillement : voilà où un nègre doit se trouver, voilà.
Introduction
Accroche
• La question de l'esclavage est très présente dans l'œuvre de Simone Schwarz-Bart, dès le premier roman qu'elle écrit à quatre mains avec son mari Un plat de porc aux bananes vertes.
• On y trouve des symboles puissants : les couleurs rouge et noir notamment, représentent symboliquement les larmes, la sueur et le sang versés.
Situation
• Ce thème de l’esclavage revient dans notre roman pluie et vent sur Télumée Miracle, puisque le personnage principal se retrouve à travailler dans les champs de canne.
• Ce passage du roman nous montre que longtemps après l'abolition de l’esclavage, les conditions de travail perdurent, ainsi que les stratégies des travailleurs, pour supporter et résister.
Problématique
Comment ce récit du quotidien de Télumée dans les champs de canne révèle-t-il les conséquences de l’esclavage sur une population qui subit et résiste à cette déshumanisation ?
Mouvements de l'explication linéaire
Les marqueurs temporels structurent notre texte : « sur les quatre heures du matin… Enfin… Mais le soir… Et le jour se levait… » :
1) D’abord, Télumée nous représente un travail accablant, à travers des images fortes qui ont déjà une dimension symbolique.
2) Ensuite, elle décrit comment les travailleurs des champs de canne, héritiers de l’esclavage, cherchent à échapper à leur sort, intériorisent leur malheur tout en s’efforçant d’y résister.
3) Puis, le retour des champs est l’occasion de montrer l’épuisement physique et moral de Télumée, sa métamorphose, la déshumanisation contre laquelle elle doit lutter.
4) Enfin, ce retour aux cannes dénonce un esclavage qui perdure malgré l’abolition, et met en relief les modes de résistance mis en place par ceux qui en sont victimes.
Axes de lecture pour un commentaire composé
I. L'éternel retour d'un travail accablant
1) La représentation du travail
2) Des journées identiques et régulières
3) Dénoncer les conséquences mortifères de ce travail
II. La représentation d'une déshumanisation
1) Métamorphose des corps
2) Intériorisation d'une condition de vie
3) L'épuisement physique et spirituel
III. Une volonté de résistance
1) Une quête de bonheur malgré tout
2) La tentation du fatalisme
3) Résistance et résilience
Premier mouvement :
La représentation d’un travail accablant
Nous arrivions à pied d’œuvre sur les quatre heures du matin, mais c’est sur les neuf heures que le soleil était assez haut dans le ciel pour tomber sur nous, véritablement, transpercer les chapeaux de paille et les robes, les peaux humaines.
Là, dans le feu du ciel et des piquants, je transpirais toute l’eau que ma mère avait déposée dans mon corps.
Des journées identiques et régulières
• Télumée vit une expérience collective : « Nous arrivions… tomber sur nous… je transpirais ». On passe de « nous » à « je ».
• C’est en plus un mouvement répétitif : « nous arrivions… le soleil était… je transpirais… ». Ces imparfaits ont une valeur d’habitude.
• Chaque journée est identique « sur les quatre heures du matin… sur les neuf heures ». Les CC de temps soulignent cette régularité.
• Le retour des heures « les quatre heures… les neuf heures… » avec le numéral renforcent l’impression de succession monotone.
► Chaque journée est identique, mais cela a des effets.
Mais chaque jour est un grand mouvement
• Télumée est prise dans un grand mouvement qui la dépasse : « nous arrivions… transpercer… transpirer… ». Les verbes de mouvement et le préfixe « trans- » dynamisent la scène.
• Le temps métamorphose les lieux avec la répétition des prépositions « sur les… sur les… » (le « matin » n’est pas répété) devient ensuite « sur nous ». De même « dans le ciel » devient « dans le feu du ciel ».
• Tout est rapide : « à pied d’œuvre » est une expression propre au monde du travail (arrivée au pied du bâtiment en chantier).
• Le moment clé de basculement est signalé par le lien d’opposition « Mais c’est sur les neuf heures » suivi du présentatif « c’est ».
• Alors que le texte est au passé, le présentatif « c’est » est au présent de narration, presque un présent de vérité générale.
► Ce moment où le soleil devient accablant est un déclencheur.
Une métaphore impressionnante
• L’espace est organisé de façon accablante : « le soleil est assez haut ». L’adverbe « assez » prépare la conséquence « pour tomber sur nous ».
• Cette métaphore est filée par les infinitifs : « tomber » devient ensuite « transpercer » comme si les rayons de soleil étaient des flèches.
• Les prépositions mettent en scène cette image « sur nous… dans le ciel… dans le feu du ciel ». Pour aboutir au déictique « là » (elle nous montre l’endroit où elle se trouve comme si on était avec elle).
• La phrase longue mime cet élan du soleil : montée (protase) jusqu’à « dans le ciel » (acmé) puis descente jusqu’à la fin (apodose).
► La narratrice met en scène la métaphore pour nous toucher.
Une douleur qui devient insupportable
• La phrase se prolonge alors qu’on pourrait la croire terminée (hyperbate) : « véritablement, transpercer [...] la peau humaine. »
• L’adverbe « véritablement » insiste sur l’aspect très concret de cette image : le soleil passe au travers de toutes les protections.
• Tout ce passage est une grande gradation, sur un rythme ternaire : « transpercer les chapeaux, les robes, les peaux humaines ».
• Le soleil finit même par : « transpercer [...] les peaux humaines ». L’article défini au pluriel désigne tous les travailleurs dans les cannes.
• Ce n’est plus seulement le « feu du ciel » mais aussi « des piquants ».
► On constate une évolution de la métaphore vers le pire.
Un feu qui symbolise l’esclavage
• À la fin du passage, la métaphore prend une nouvelle profondeur symbolique : « le feu du ciel » ressemble à une vengeance divine.
• Le déictique « là » semble alors plutôt désigner une situation sociale, un nouvel esclavage qui perdure après l’abolition.
• Le « feu du ciel » dessèche, enlève toute « l’eau » du corps. Dans le roman, la tante de Télumée, Méranée est morte dans un incendie. Plus tard, le dernier compagnon de Télumée, Amboise, sera aussi brûlé.
• Un glissement s’opère « dans le feu du ciel et des piquants » : ce n’est plus la même brûlure : celle des cannes, celle du travail forcé.
• Les « piquants » ont aussi une dimension symbolique : élément végétal, évoquant les racines, un passé déjà douloureux qui continue d’exister dans le temps présent.
► Ce moment est une convergence des métaphores du roman.
Une métamorphose des corps
• Une opposition se dessine entre « le feu » et « l’eau » c’est une antithèse. Si le feu symbolise le travail, l’eau symbolise la liberté.
• Cela va même plus loin : dans le roman, Télumée et Amboise fertilisent la terre avec leur sueur. Ici au contraire la « transpiration » vide Télumée de son énergie, en pure perte.
• Télumée perd « toute l’eau que ma mère avait déposée dans mon corps ». La relative indique bien que cette eau est un héritage, avec le passé antérieur « avait déposé ».
• Elle est dépossédée d’elle-même comme le montrent les deux déterminants possessifs : « ma mère… mon corps ».
• C’est une dépossession totale, sans limite : « Toute l’eau » le groupe déterminant est indéfini et totalisant.
► Le travail dans les cannes constitue bien une satire plus générale de l’organisation sociale se poursuivant malgré l’abolition de l’esclavage.
Deuxième mouvement :
Un travail qui prolonge l’esclavage
Et je compris enfin ce qu’est le nègre : vent et voile à la fois, tambourier et danseur en même temps, feinteur de première, s’efforçant de récolter par pleins paniers cette douceur qui tombe du ciel, par endroits, et la douceur qui ne tombe pas sur lui, il la forge, et c’est au moins ce qu’il possède, s’il n’a rien. Et voyant cela j’ai commencé à boire par petites lampées de rhum, et puis par grandes rasades pour aider la sueur à couler, à sortir de mes pores. Et j’ai plié une feuille de tabac et j’en ai bourré ma pipe, et j’ai commencé à fumer comme si j’étais née avec ça dans mon bec. Et je me disais, c’est là, au milieu des piquants de la canne, c’est là qu’un nègre doit se trouver.
Un besoin de comprendre
• Moment de révélation : « Et je compris enfin », annoncé par les connecteurs chronologiques « Et… enfin ».
• Le passé simple « je compris » met en avant cette action.
• C’est une assertion au présent de vérité générale derrière le présentatif et le verbe d’état : « ce qu’est le nègre ».
• Elle tente une définition importante pour son identité, incluse dans une collectivité, avec le déterminant défini « le nègre ».
• Les deux points « Le nègre : » annoncent cet effort de définition.
► En subissant une condition qui lui est imposée avec violence, Télumée cherche à comprendre et à se définir elle-même. Référence à la négritude, concept de Aimé Césaire.
Trois images complémentaires
• Une première métaphore « vent et voile » à la fois : il doit fournir l’énergie qui le porte sans attendre qu’un vent extérieur le pousse.
• Image très riche et sonore avec le V de « vent » et de « voile ».
• Deuxième métaphore « tambourier et danseur » : il fait la musique sur laquelle il danse : trouver en soi la joie pour continuer à vivre.
• Télumée insiste sur le fait que tout cela est simultané « à la fois… en même temps » crée un effet de parallélisme.
• Troisième image qui est surtout une périphrase : « feinteur de première ». Le suffixe « -eur » lui donne un rôle.
• La poésie est mêlée à un registre plus familier.
► Télumée se métamorphose intérieurement pour survivre à une expérience douloureuse. C’est une étape de la résilience.
Une philosophie de vie commence à se dégager
• L’image évolue avec l’infinitif : « récolter par pleins paniers ». Elle fait de son travail une métaphore in absentia (il faut deviner le comparé).
• Que représente « cette douceur » (avec le démonstratif) ? Le coton serait le fruit de cette récolte symbolique ?
• Le terme abstrait « douceur » prouve bien l’intention symbolique.
• La relative est révélatrice « cette douceur qui tombe du ciel » : en fait, le soleil et l’eau (travail douloureux) font pousser des choses douces.
• Cela reste rare « par endroits » s’oppose à « par pleins paniers ».
• Le participe présent, « s’efforçant », inscrit l’action dans la durée : il faut essayer de trouver de la douceur malgré tout.
► Les humains les plus misérables doivent profiter de tous les instants de bonheur qu’ils peuvent trouver.
Une philosophie qui résiste au malheur
• La phrase se prolonge alors qu’on pourrait la croire terminée (hyperbate) avec les liens d’addition « et la douceur… et c’est au moins… ». Cette multiplication de connecteurs, c’est une polysyndète.
• Effet d’écho pour mieux expliquer les images qui précèdent : « cette douceur… la douceur qui ne tombe pas sur lui, il la forge ».
• L’image du verbe « forger » est évocatrice : le ciel nous accable d’un destin, mais on peut tout de même le tordre.
• La négation « qui ne tombe pas sur lui » désigne bien la chance : une chance qu’il faut fabriquer par soi-même (référence à Fortuna).
• Cette négation est redoublée à la fin « s’il n’a rien ». Dans l’hypothèse où aucune douceur ne tomberait sur lui, il doit tout à son travail.
• Elle montre avec le présentatif « c’est au moins ce qu’il possède ».
► Ce passage mêle poétiquement des notions littéraires et philosophiques : résister à la tentation fataliste de la tragédie.
Des conséquences mortifères
• Mais cette volonté de résister au malheur a deux conséquences : « j’ai commencé à boire… et j’ai commencé à fumer… » le même verbe au participe passé revient avec un effet de parallélisme.
• Télumée insiste sur l’enchaînement des conséquences avec le participe présent « voyant cela » et le polyptote qui se prolonge « Et voyant… et puis… Et j’ai plié… et j’ai commencé… et je me disais ».
• Les sonorités sont évocatrices « par petites lampées » on l’entend presque boire à la bouteille.
• C’est une gradation (« par petites lampées… par grandes rasades… ») qui est fondée sur une antithèse (« petit / grand » sont antonymes).
► Plongée dans le malheur, elle développe de véritables addictions.
Dimension symbolique de ces images
• L’alcool aide Télumée à s’adapter, avec le CC de but « pour aider la sueur à couler » : cela lui fait perdre son eau, sa liberté.
• Elle affine son discours ici « à couler, à sortir de mes pores ». Cette épanorthose signale bien la dimension symbolique : elle se métamorphose, elle vide elle-même l’eau que sa mère lui a donné.
• L’alcool et le tabac semblent prolonger son corps avec les possessifs « mes pores… ma pipe ». Cette pipe devient même un « bec ».
• Mais surtout : cette métamorphose est très profonde, elle semble revenir dans le passé : « comme si j’étais née avec ». La comparaison accompagne le passé antérieur : l’esclave semble né ainsi.
► Elle dénonce le fait que l’esclave intériorise sa condition, au point de croire qu’il est né avec au point de se détruire lui-même.
Dénoncer un mécanisme d’intériorisation
• L’intériorisation du discours est là : « Et je me disais ». La voix pronominale est révélatrice : elle se dit à elle-même.
• On entend même ses paroles « c’est là qu’un nègre doit se trouver ». C’est du discours rapporté direct libre (paroles rapportées sans modifications, et sans marques introductrices).
• Le lecteur partage son expérience : « c’est là… c’est là ». L’anaphore rhétorique met en valeur le déictique (situation d’énonciation).
• C’est comme si on était avec elle « au milieu des piquants de la canne » : le CC de lieu est une description condensée.
• Son assertion est choquante : « c’est là qu’un nègre doit se trouver ». Le verbe « devoir » est au présent de vérité générale.
► Cette définition du « nègre » renvoie au début, comme une boucle.
Troisième mouvement :
Une lutte contre la déshumanisation
Mais le soir, quand je rentrais au morne La Folie, la toile à sac autour du ventre, les mains et le visage fendus, je me sentais envahie d’une tristesse légère, souriante, et je songeais alors qu’à rouler ainsi dans les cannes je me changerais en bête et la mère des hommes elle-même ne me reconnaîtrait plus. Je poussais la porte de ma case, je mangeais un peu de chaud, j’allumais un bout de bougie pour la Reine et là-dessus un Notre-Père, j’étais sur ma paillasse à fermer les yeux sur tout cela. Et parfois je ne me déshabillais même pas, tombais comme une pierre.
Moment de bilan d’une journée
• On passe à un autre moment de la journée « Mais le soir ». Le lien d’opposition annonce une nouvelle étape, différente de la précédente.
• C’est une routine « quand je rentrais » avec l’imparfait d’habitude.
• Moment clé, mais aussi lieu symbolique « au Morne La Folie ». Le nom propre est connoté négativement. Le « morne » (une colline) évoque la mélancolie. La « folie » est un état où la raison est abolie.
• Le résultat est là : « fendus… envahie » les participes passés expriment des conséquences d’un passé proche. Les liens de cause et de conséquence vont dans le même sens « alors… ainsi… ».
► Nous accompagnons Télumée qui témoigne au jour le jour d’un travail extrêmement pénible.
C’est un témoignage subjectif et touchant
• Le corps a été malmené, comme mis dans un sac avec le coton « toile à sac autour du ventre… » (l’image est implicite).
• Le corps subit d’ailleurs presque le même sort que la végétation coupée par le coutelas : « mains et visage fendus » (pluriel).
• Télumée nous livre des impressions « je me sentais… je songeais… » ces verbes marquent la perception et la subjectivité.
• L’émotion est livrée dans toute sa complexité « tristesse légère » c’est un paradoxe (association inhabituelle) et « tristesse souriante » est même un oxymore (association contradictoire).
► Le lecteur partage avec empathie l’expérience de Télumée.
Une métamorphose sous nos yeux
• Une transformation du corps : « rouler… je me changerais en bête… ne me reconnaîtrais plus… ». L’infinitif laisse la place au conditionnel.
• Télumée a conscience qu’elle agit à la fois sur son corps et son esprit « je me changerais » la voix est pronominale.
• C’est une transformation radicale, le mot « bête » s’oppose au mot « homme » (antithèse) : Télumée craint sa déshumanisation.
• Le changement se traduit par la négation partielle « ne me reconnaîtrait plus » : la négation est temporelle.
• C’est intéressant qu’elle prenne à témoin « la mère des hommes » comme une sorte de divinité naturelle, qui serait un repère.
► Télumée craint de perdre son humanité. Et en effet sa vie se vide progressivement de sens, comme on le voit ensuite.
Un épuisement physique et spirituel
• Le rythme devient ternaire avec les trois verbes « je poussais… je mangeais… j’allumais… ». Ce sont des gestes simples et habituels.
• Ce sont des besoins fondamentaux qui sont pourtant réduits « un peu chaud… un bout de bougie ». La paronomase en « bou » insiste sur cette amenuisement.
• Les trois personnages évoqués sont presque des divinités : « la mère des hommes », la « Reine » (sa grand-mère, figure tutélaire) et enfin « Notre-Père » complète cette trinité.
• Tout s’accélère à la fin « et là-dessus un Notre-Père » l'ellipse du verbe « je récitais » crée une rupture syntaxique (anacoluthe).
• Son dernier geste « fermer les yeux » confine à l’aveuglement avec la préposition et le pronom très général qui suivent « sur tout cela ».
► Télumée exprime une souffrance physique qui se traduit par un désarroi moral et spirituel. Pourtant, elle tient malgré tout.
Fin de la métamorphose
• Télumée n’a presque rien « ma case… ma paillasse » : les possessifs expriment paradoxalement un dépouillement.
• L’image du sac se poursuit : « je ne me déshabillais même pas ». La négation est totale : Télumée porte toujours sa toile à sac enroulée.
• La comparaison finale « comme une pierre » semble faire encore évoluer l’image, vers le minéral, quelque chose de figé.
• Mais l’image est atténuée par le CC de temps « parfois ».
• Le retour du verbe « tomber » n’est pas anodin, le mouvement vertical l’emmène au plus bas, la pierre est dure loin de la « douceur ».
► Par la variété des images qui se succèdent, la narratrice dénonce cette lutte de l’esclave contre une condition qui le déshumanise.
Quatrième mouvement :
Résistance contre un esclavage qui perdure
Et le jour se levait, et je reprenais ma route avec la sueur de la veille, les piquants de la veille, et j’arrivais sur la terre de l’Usine et je brandissais mon coutelas, et je hachais ma peine comme tout le monde, et quelqu’un se mettait à chanter et notre peine à tous tombait dans la chanson, et c’était ça, la vie dans les cannes. Et de temps en temps je m’arrêtais, histoire de remettre les choses en place, un peu, dans mon esprit, et je me disais souriante déjà, rassérénée... il y a un Dieu pour chaque chose, un Dieu pour le bœuf, un Dieu pour le charretier... et puis je répétais à mon corps, tranquillement : voilà où un nègre doit se trouver, voilà.
Un retour obsédant des mêmes images
• L’effet de boucle est renforcé par le CC de temps et l’insistance de la polysyndète : « Et le jour se levait, et je reprenais, et j’arrivais, et… ».
• Le même marqueur temporel « …de la veille » revient en fin de proposition (épiphore).
• La répétition se trouve dans les verbes : « arriver » (rappelle le début du passage) « reprenais… remettre… répétais » (préfixe « re- »).
• Les étapes sont chronologiques « reprendre ma route… arriver sur la terre de l’Usine… hacher ma peine… »
• La dimension symbolique est révélée par l’insistance des mêmes motifs « sueur… piquants… terre… coutelas… ».
► Ces motifs reviennent comme pour exprimer un éternel retour, mais en même temps, de nouveaux éléments apparaissent.
Une évolution des images
• Une image poétique intervient ici « je hachais ma peine ». La récolte du coton est devenue un combat contre sa propre condition.
• Mais ce possessif devient bientôt pluriel « notre peine à tous ».
• La comparaison « comme tout le monde » l'inclut dans un groupe qui la dépasse, dont les contours sont indéfinis.
• D’ailleurs la première voix qui se démarque du groupe est imprécise elle aussi « quelqu’un se mettait à chanter » (article indéfini).
• Télumée donne cette scène à voir au lecteur, comme un tableau représentatif « c'était ça, la vie dans les cannes ».
► L’image dérive vers la représentation symbolique d’une condition humaine faite d’un mélange d’acceptation et de résistance.
Un apaisement par le chant
• Souvent, pour les poètes, écrire c’est aussi « chanter » , et le poème est une « chanson ». En tout cas ici le terme revient sous des formes variées (verbe, substantif) c’est un polyptote.
• Ce chant est salvateur « notre peine tombait dans la chanson » c’est la cinquième fois que le verbe « tomber » est employé. Ainsi symboliquement la chanson semble absorber tout ce qui tombe (rayons du soleil, piquants, pierre).
• Le verbe « se mettre à chanter » exprime le début d’une action (il est inchoatif). Il présente une alternative aux actions qu’on a vu plus haut « commencer à boire… commencer à fumer ».
• L’effet positif se fait sentir « souriante… rassérénée ». Elle cherche ses mots, c’est une épanorthose.
► Le travail dans les cannes est ici une étape initiatique, déclenche le besoin d’exprimer, mais aussi de donner du sens à cette expérience.
Une quête de sens qui persiste
• Le passage se termine par un monologue « je me disais » deviens « je répétais à mon corps » : la parole doit apaiser la douleur physique.
• Un apaisement « souriante déjà… tranquillement » qui n’est que momentané « de temps en temps… un peu… »
• Le discours rapporté est encadré par des points de suspension : « … Il y a un Dieu pour chaque chose… ». Intemporel, presque théologique.
• Le parallélisme met en valeur le symbole « un Dieu pour le bœuf / un Dieu pour le charretier ». L’esclave et le maître sont dans deux réalités différentes, régies par deux justices différentes.
• La fin du passage est amère, car elle crée un effet de boucle en répétant la même phrase « voilà où le nègre doit se trouver, voilà. »
• Le présentatif « voilà » encadre le passage (épanadiplose) comme s’il n’y avait pas d’autre issue.
► Le passage contient donc des notes optimistes : la capacité à lutter contre le malheur et l’asservissement, à chanter et sourire malgré tout… Mais il dénonce en même temps l’intériorisation de ce malheur par les victimes, et le prolongement de l’esclavage et de ses effets longtemps après son abolition.
Conclusion
Bilan
• Dans cet extrait, Télumée raconte son quotidien dans les champs de cannes, accablée par un travail qui la vide de son énergie vitale : les métaphores qui accompagnent le feu du ciel, la sueur et les piquants des cannes sont à la fois expressives et symboliques.
• Ensuite, Télumée montre comment ce travail, directement hérité de l’esclavage, transforme profondément sa manière de voir le monde et de se considérer elle-même : elle intériorise sa propre condition.
• Puis, le retour à la case est l’occasion de faire un bilan de ces journées répétitives, qui déshumanisent les travailleurs
• Enfin, le retour à l’identique des journées de travail révèle une quête de sens qui persiste, une résistance à travers le chant, luttant sans cesse contre le fatalisme et la résignation.
Ouverture
Toni Morrison, dans Beloved, raconte l’histoire d’une femme qui tente elle aussi de surmonter son passé d’esclave. Elle aussi utilise des symboles puissants, et parle de l’ambivalence de ce sourire de résistance que la servitude a figé :
Tu sais quoi ? Elle avait eu le mors tellement de fois qu'elle souriait. Même quand elle ne souriait pas elle souriait, et pourtant je n'ai jamais vu son vrai sourire.
Toni Morrison, Beloved, 1987.