Simone Schwarz-Bart, pluie et vent sur Télumée Miracle — Le tissage des mémoires — Explication linéaire.
Extrait étudié
L’après-midi, l’air s’immobilisait soudain, les tôles chauffaient à blanc et je recherchais l’ombre de notre prunier de Chine et il me semblait alors sentir quelque chose de subtil, de nouveau qui se tissait autour de moi, autour de la case encore surmontée de son bouquet rouge. Un jour, je m’ouvris à Reine Sans Nom de l’impression que je ressentais sous l’arbre de notre cour. Grand-mère ne répondit pas tout de suite, elle me scrutait, son regard pénétrant en moi comme une jauge dans l’huile. À la fin de cet examen, elle m’embrassa au front, me massa légèrement le dos et dit :
— C’est très bien, et j’aime entendre des questions comme celles que tu me poses, voici…
Et, saisissant un rameau desséché, elle se mit à tracer une forme à ses pieds, dans la terre meuble. On eût dit le réseau d’une toile d’araignée, dont les fils se croisaient sur de minuscules et dérisoires petites cases. Tout autour, elle traçait maintenant des signes qui rappelaient des arbres et enfin, me désignant son œuvre d’un geste ample de la main, elle affirma… c’est Fond-Zombi.
Comme je m’étonnai, elle précisa d’une voix tranquille :
— Tu le vois, les cases ne sont rien sans les fils qui les relient les unes aux autres, et ce que tu perçois l’après-midi sous ton arbre n’est rien d’autre qu’un fil, celui que tisse le village et qu’il lance jusqu’à toi, ta case. Et désignant l’un de ces grands arbres, juste en marge de son tracé, elle eut un geste vague et chuchota, la voix soudain fêlée… c’est par là que nous habitions, Jérémie et moi.
Introduction
Accroche
• Née en Charente-Maritime, Simone Brumant grandit en Guadeloupe, proche de ses grands-parents qu’elle visite régulièrement à Goyave.
• La notion de Mémoire la touche, de par sa proximité avec le mouvement de la créolité, et par les réflexions qu’elle mène avec son mari André Schwarz-Bart (écrivain marqué par la Shoah).
• Leur maison, baptisée « La Souvenance », est labellisée Maisons des Illustres en 2012, pour abriter le Centre Caribéen d’Art et de Culture.
Situation
• Ainsi, la notion de Mémoire, et notamment la transmission d’une culture ancrée dans un territoire, la Guadeloupe, sont au cœur de l’œuvre de Simone Schwarz-Bart.
• Dans notre roman pluie et vent sur Télumée Miracle, la jeune Télumée écoute sa grand-mère, qui lui transmet sa sagesse, en dessinant dans la terre les liens qui traversent le village.
Problématique
Comment ce moment touchant de transmission d’une grand-mère à sa petite fille met-il en scène l’importance des liens humains à travers l’espace, mais aussi à travers les souvenirs du passé ?
Mouvements de l'explication linéaire
Au-delà même des paroles, ce sont les gestes de Reine Sans Nom qui structurent véritablement ce texte
1) Télumée ressent quelque chose, dans sa case et à l’ombre de son prunier de Chine ; troublée, elle décide d’en parler à sa grand-mère.
2) La réaction de Reine Sans Nom est surtout gestuelle, elle embrasse sa petite-fille, et trace un schéma mystérieux dans la terre, dont on perçoit déjà la portée symbolique profonde.
3) Finalement, quelques mots permettent d’éclairer le sens profond de ce dessin : des liens humains, de solidarité et d’affection, traversent le village et remontent même dans le passé.
Axes de lecture pour un commentaire composé
I. Un moment clé de transmission
1) Un tournant pour Télumée
2) Une mise en scène de l’enseignement
3) Une manière de transmettre symbolique
II. Un lien qui déborde les mots
1) Une difficulté à exprimer une notion subtile
2) L’écoute et la considération
3) Les gestes et la bienveillance
III. Télumée au cœur d’un réseau complexe
1) Solidarité et filiation
2) Le recours à la sagesse des anciens
3) Un lien dans l’espace et le temps
Premier mouvement :
Des liens difficiles à percevoir
L’après-midi, l’air s’immobilisait soudain, les tôles chauffaient à blanc et je recherchais l’ombre de notre prunier de Chine et il me semblait alors sentir quelque chose de subtil, de nouveau qui se tissait autour de moi, autour de la case encore surmontée de son bouquet rouge. Un jour, je m’ouvris à Reine Sans Nom de l’impression que je ressentais sous l’arbre de notre cour. Grand-mère ne répondit pas tout de suite, elle me scrutait, son regard pénétrant en moi comme une jauge dans l’huile.
Un moment clé symbolique
• Ce moment de la journée « L’après-midi », CC de temps placé en tête de phrase, prépare l’atmosphère du passage.
• Le climat tropical est pesant : « l’air s’immobilisait soudain ». Le verbe pronominal qui nie l’action, l’adverbe de temps, l’imparfait d’habitude, tout cela donne l’impression que le temps lui-même s’arrête.
• Intensité de la chaleur « les tôles chauffaient à blanc ». C’est une hyperbole, et une synesthésie (mêle des perceptions variées).
• L’image aveuglante « à blanc », rappelle la marque au fer blanc et la brûlure du soleil sur les esclaves dans les champs de canne.
• La narratrice entre en scène : « et je recherchais l’ombre ». Le lien d’addition a une nuance de conséquence. Le préfixe « re- » insiste sur cette quête de fraîcheur, qui est quotidienne et vitale.
• Seule la nature offre cette protection : « l’ombre de notre prunier de Chine ». Le déterminant est défini : c’est une ombre unique et rare. L’arbre, planté par le couple (pronom possessif pluriel) est symbolique.
► Tout part de cet arbre, central dans le roman (comme la femme « poto-mitan » est pilier du foyer). Il a des racines, donne des fruits (prunier) il vient de loin (Chine) c’est le thème de la créolisation.
Une intuition difficile à décrire
• La perception est très nuancée : « et il me semblait alors ». Les liens logiques sont redoublés (polysyndète) tandis que le verbe pronominal « sembler » agit comme un modalisateur, atténue l’affirmation.
• La perception « sentir » est très imprécise « quelque chose » (article indéfini + pantonyme). La sensation est presque surnaturelle.
• La narratrice a des difficultés à décrire « quelque chose de subtil, de nouveau ». Elle se reprend, précise son propos (épanorthose).
• La métaphore centrale de l'œuvre apparaît ici : « qui se tissait autour de moi, ». Le verbe d'action à forme pronominale matérialise le réseau de solidarité en formation (on reconnaît le parcours du bac).
• Les liens s’étendent dans l’espace : « autour de moi, autour de la case ». Anaphore rhétorique + glissement par proximité (métonymie).
• Le mariage est encore récent car les fleurs ne sont pas fanées : « encore surmontée de son bouquet rouge. ». Couleur symbolique.
► La case, le bouquet rouge, représentent le foyer en train de se former, prenant place au cœur du village.
Le recours à la sagesse de Reine sans Nom
• Moment de basculement: « Un jour, je m’ouvris ». Le CC de temps et le passage au passé simple annoncent une action de premier plan. Le verbe « ouvrir » est une image : Télumée est prête à se confier.
• La grand-mère est désignée par son titre mythique : « Reine Sans Nom ». C’est une périphrase onomastique (et un oxymore car une reine a toujours un nom). Elle incarne la lignée, l’autorité morale, la noblesse de cœur, la résilience.
• On retrouve la difficulté à exprimer son trouble : « impression » : une intuition qui préserve le mystère.
• L’intuition reste une perception « impression que je ressentais » avec l’assonance en S qui partage la sensation avec le lecteur.
• Le lieu reste important et central « sous l’arbre de notre cour » : l’article défini désigne le prunier, et le possessif pluriel représente le couple, mais aussi Reine sans Nom, qui partage cette cour avec eux.
► Les lieux, l’évolution des pronoms, la syntaxe même : tout cela tisse des liens sous nos yeux du lecteur.
Un lien et une sagesse qui se passent de mots
• Le lien est d’abord familial « Grand-mère ». Sujet de la phrase, Reine-Sans-Nom est désignée par sa position dans la famille.
• Un silence s’installe : « ne répondit pas tout de suite ». La négation est atténuée par le CC de temps.
• Mais c’est un moment de lien entre les personnages : « elle me scrutait ». Télumée est objet, Reine-Sans-Nom est sujet.
• Le champ lexical de la vue instaure le jeu de regards « scrutait… son regard ». Mais c’est une relation asymétrique.
• Télumée est comme un livre ouvert : « son regard pénétrant en moi ». Le participe présent inscrit l’action dans le moment silencieux.
• Une image saisissante illustre cette clairvoyance : « comme une jauge dans l’huile. ». Cette comparaison concrète et inattendue met en valeur la justesse de la mesure effectuée par la grand-mère.
► Ce moment de silence est déjà un lien entre l’enfant et sa grand-mère, un lien fait de bienveillance et de sagesse, qui donne au lecteur l’envie d’en savoir plus.
Deuxième mouvement :
La mise en scène d’une leçon par gestes
À la fin de cet examen, elle m’embrassa au front, me massa légèrement le dos et dit :
— C’est très bien, et j’aime entendre des questions comme celles que tu me poses, voici…
Et, saisissant un rameau desséché, elle se mit à tracer une forme à ses pieds, dans la terre meuble. On eût dit le réseau d’une toile d’araignée, dont les fils se croisaient sur de minuscules et dérisoires petites cases. Tout autour, elle traçait maintenant des signes qui rappelaient des arbres et enfin, me désignant son œuvre d’un geste ample de la main, elle affirma… c’est Fond-Zombi.
Un lien au-delà des mots
• Le jeu de regards laisse place aux gestes « à la fin de cet examen ». Le CC de temps met en scène chronologiquement.
• Deux contacts physiques « elle m’embrassa… me massa ». Deux verbes au passé simple, qui riment ensemble (paronomase).
• Les deux compléments « le front… le dos… » ont une dimension symbolique : l’effort intellectuel, l’effort physique. Cela ressemble à une bénédiction, un geste bienveillant qui valide et accompagne.
• L’adverbe « légèrement » est aussi intéressant, il s’oppose à la lourdeur des fardeaux portés sur le dos par les travailleurs.
• Ce n’est qu’après ces gestes que Reine-Sans-Nom prend la parole « et dit » au discours direct. Charisme du personnage mesuré.
► Importance du lien, qui passe d’abord par les gestes, une affection authentique. La grand-mère évalue d’abord sa petite-fille pour mieux adapter son discours, trouver les gestes et les mots pour transmettre.
Un lien dans l’écoute attentive
• Avant même de répondre, reine-Sans-Nom approuve la question elle-même « — C’est très bien ». Le présentatif et l’intensif soulignent cette volonté d’encourager sa petite-fille.
• Cette prise de parole rassurante est construite en miroir, avec les personnes « je… tu… » qui encadrent les questions reprises par le pronom démonstratif « celles » (c’est un chiasme).
• Le lien humain se trouve dans l’emploi des pronoms personnels « j’aime entendre… tu poses ». C’est le verbe « aimer » qui est conjugué. Le verbe « entendre » est complément d’objet.
• Le verbe de perception « entendre » répond parfaitement à l’image presque matérielle d’une question « posée ».
• La comparaison valorise la parole de Télumée : « des questions comme celles que tu me poses » le pluriel de l’article indéfini « des » et du démonstratif « celles » généralise à toutes les questions qu’elle pourrait poser.
► Reine-Sans-Nom valorise la parole de sa petite-fille, pour mieux encourager sa curiosité et sa démarche d’une manière générale.
La mise en scène d’un enseignement
• Pour expliquer ce qu’elle a à dire, Reine-Sans-Nom estime que la parole est insuffisante : « voici… ». Le présentatif et les points de suspension créent un effet de suspense.
• Les gestes sont soigneusement mis en scène, par les liens chronologiques « Et, saisissant… Maintenant… Et enfin… ».
• Insistance sur les gestes : « en saisissant… elle se mit à tracer ». Le participe présent insiste sur la durée de l’action, et l’inchoatif « se mettre à » insiste sur son commencement.
• De dernier participe présent théâtralise le tout : « me désignant d’un geste ample ». Ce serait une didascalie au théâtre.
• La narratrice met le lecteur à sa place, en focalisation interne. Nous voyons « une forme » puis « des signes » imprécis et mystérieux.
• Cette mise en scène est prolongée ensuite avec le verbe « tracer » qui revient (polyptote) accompagné du CC de temps « maintenant ».
► Télumée prend le temps de nous montrer chaque geste de sa grand-mère, elle insiste sur la manière même dont la transmission est opérée, car cela participe justement au lien entre les personnages.
Un enseignement symboliquement inscrit dans la terre
• L’outil employé, « un rameau desséché » est précisé. On peut y voir une image métonymique (lien symbolique par proximité) représentant Reine-Sans-Nom elle-même. Femme qui a subi la sécheresse et veut faire de sa petite-fille un rameau florissant.
• La manière de transmettre est symbolique « tracer une forme à ses pieds dans la terre meuble ». Le CC de lieu « à ses pieds » implique déjà une certaine humilité. Elle se baisse au niveau de l’enfant.
• Bien sûr, la « terre meuble » est particulièrement riche en symboles. Ce n’est pas du sable sec, c’est un lieu fertile, c’est la Guadeloupe, lieu où les arbres et les êtres humains plongent leurs racines.
• L’adjectif « meuble » peut aussi évoquer l’image de la poterie. Télumée est pour ainsi dire façonnée par sa grand-mère qui tresse ses cheveux, lui fait des massages, etc.
► En utilisant une simple branche sur la terre de la cour, Reine Sans Nom ancre son enseignement dans la réalité la plus concrète et humble de son territoire.
Un dessin mystérieux déjà révélateur
• Le lecteur est impliqué dans ce « On eût dit » avec ce subjonctif passé qui sert à faire des hypothèses d’interprétation.
• Jusqu’à la fin, il faut interpréter ces « signes qui rappelaient des arbres ». Le lecteur, sa mémoire, participent au travail herméneutique.
• La métaphore : « réseau d’une toile d’araignée » suggère notamment un centre : là où se trouve Télumée probablement.
• Une « toile d’araignée » c’est un lieu vital, d’une grande finesse et fragilité. La subtilité du dessin explique bien des notions complexes.
• C’est très mystérieux : « les fils se croisaient ». Le sujet de la phrase est abstrait : ces « fils » agissent sur eux-même à la voix pronominale.
• Le mot « case » est polysémique : on devine que ces petits carrés tracés dans la terre représentent des habitations.
• Les adjectifs se répètent (pléonasme) « minuscules et dérisoires petites » : Télumée insiste sur l’apparente insignifiance de ces cases.
• Le dessin s'étend de manière concentrique : « Tout autour, ». Ce CC de lieu placé en tête élargit l'espace représenté.
► Le sens de ce schéma est caché, mais on perçoit déjà que les liens ont justement plus d’importance que les cases.
Un début d’interprétation possible
• Le suspense est au plus haut sur le CC de temps « et enfin ».
• Le dessin accompli est devenu « son œuvre » avec le possessif. La connotation est très positive, peut-être légèrement ironique, puisqu’on ne comprend pas encore parfaitement le sens de cette œuvre.
• Reine sans Nom « d’un geste ample de la main ». Cela contraste avec les attentes de Télumée qui essaye encore de comprendre.
• On retrouve le même humour dans le ton attribué à Reine Sans Nom, presque solennel : « Elle affirma… c’est Fond-Zombi ». Les points de suspension marquent une pause, qui invite à la réflexion.
• Le nom du village lui-même : « Fond-Zombi » c'est l'arrière-pays accidenté, lieu de refuge des marrons (esclaves en fuite), et de ceux qui furent libérés après l'abolition (1848) et qui tentent de survivre après la mort symbolique de leur servitude.
• Le présentatif « c’est » est aussi amusant car Reine Sans Nom semble confondre le village et sa représentation : le dessin est révélateur.
• Le discours est direct mais libre (sans guillemets).
► C’est un moment de révélation. La formule lapidaire met en valeur le nom propre, présenté comme la clé de compréhension de ce dessin.
Troisième mouvement :
Un tissage fragile dans l’espace et le temps
Comme je m’étonnai, elle précisa d’une voix tranquille :
— Tu le vois, les cases ne sont rien sans les fils qui les relient les unes aux autres, et ce que tu perçois l’après-midi sous ton arbre n’est rien d’autre qu’un fil, celui que tisse le village et qu’il lance jusqu’à toi, ta case. Et désignant l’un de ces grands arbres, juste en marge de son tracé, elle eut un geste vague et chuchota, la voix soudain fêlée… c’est par là que nous habitions, Jérémie et moi.
Une explication nécessaire
• Télumée réagit avec surprise « comme je m’étonnais » : c’est un discours narrativisé. On n’entend pas ce qu’elle dit, mais on devine qu’elle pose une question à sa grand-mère.
• C’est un véritable échange « comme je m’étonnais, elle précisa ». La conjonction « comme » introduit une subordonnée de cause. Reine Sans Nom reprend car Télumée a besoin d’une explication.
• Le verbe de parole « elle précisa » signale bien un souci de clarté.
• La grand-mère ne s’impatiente pas, au contraire, elle prend le temps de répondre « d’une voix tranquille ». Encore ici, la forme, le ton, la manière de transmettre sont aussi importants que le fond.
► Le lecteur aussi est curieux de savoir comment Reine Sans Nom va elle-même commenter son schéma énigmatique !
La révélation des liens de solidarité à travers le village
• Reine Sans Nom prend d'abord à témoin sa petite-fille « Tu le vois » : ce verbe de perception au présent de l'indicatif relie directement le schéma tracé sur le sol à la prise de conscience intellectuelle.
• Elle propose ensuite une définition essentielle « les cases ne sont rien sans les fils » : la structure négative et restrictive « ne... rien sans » affirme bien l'inutilité d'un habitat isolé : ce qui fait l'essence du village, ce ne sont pas les constructions, mais les relations humaines.
• Ces liens sont réciproques « qui les relient les unes aux autres » : la proposition relative matérialise la solidarité de la communauté.
► Reine Sans Nom transforme son croquis dans la terre en une véritable philosophie de l'existence.
L'éclaircissement de l'intuition initiale
• La grand-mère fait directement référence au trouble de Télumée « ce que tu perçois l’après-midi sous ton arbre » : le pronom relatif « ce que » reprend bien l'intuition de départ de Télumée pour y répondre.
• L'emploi des déterminants possessifs évolue de façon très fine « sous ton arbre », « ta case » : cette deuxième personne du singulier reprend de l’importance dans le collectif, cela donne toute sa place à Télumée.
• L'impression mystérieuse est enfin levée : « n’est rien d’autre qu’un fil » : la tournure restrictive donne à la révélation toute sa force.
• Le village lui-même est personnifié « qu’il lance jusqu’à toi » : ce verbe d'action montre la communauté allant au-devant du jeune couple.
► Télumée comprend enfin qu'elle n'est pas isolée : sa case est reliée à tout le reste du réseau humain de Fond-Zombi. On peut même penser qu’elle en est le centre, contrairement à Reine Sans Nom.
Le lien est aussi celui de la mémoire
• En effet, c’est un moment remarquable : la leçon s'interrompt pour laisser place au souvenir « juste en marge de son tracé » : on s’éloigne du centre. Le lien spatial fait surgir un lien de la mémoire.
• C’est un nouveau mystère qui s’offre à nous : la grand-mère désigne « l’un de ces grands arbres ». Le déterminant démonstratif donne un rôle particulier à ce qui n’est qu’une trace dans la terre.
• La posture de Reine Sans Nom change « elle eut un geste vague et chuchota » le passé simple souligne un geste moins assuré et une parole plus faible. Le contraste est fort avec tout ce qui précède.
• Le même mot est utilisé deux fois : la « voix tranquille » est devenue une « voix fêlée ». Le souvenir devient perceptible.
► Cette métaphore de la fêlure révèle une blessure toujours vive causée par le deuil.
Habiter le monde, c’est aussi tisser les mémoires
• Un silence révélateur précède la parole « … » : ces points de suspension matérialisent une émotion forte (aposiopèse).
• Le souvenir est localisé « c’est par là que » : le présentatif est aussi un déictique (il renvoie à la situation même de l’énonciation). Cet arbre représenté dans le sable indique un lieu chargé d’émotion.
• Le passé redevient vivant « nous habitions » : l'imparfait évoque un bonheur révolu, mais le verbe « habiter » prolonge le souvenir.
• Nous retrouvons alors le couple fondateur, dont nous avons suivi le destin : « Jérémie et moi ». Le nom propre précède la première personne. On se souvient que Reine Sans Nom était simplement appelée Toussine avant de perdre sa fille et son mari.
► Le texte s'achève sur une note poignante : habiter le monde, c'est aussi porter la mémoire de ceux qui ne sont plus là.
Conclusion
Bilan
• D’abord, dans ce passage, Télumée raconte son intuition, une émotion qu’elle ressent l’après-midi, lorsqu’elle trouve refuge sous son arbre : la notion de lien est déjà présente implicitement lorsqu’elle décide de s’adresser à sa grand-mère.
• Alors, Reine Sans Nom montre toute sa bienveillance : à l’écoute, ses gestes sont éloquents et affectueux, et le dessin qu’elle trace dans la terre, mystérieux, représente de manière symbolique les liens, difficiles à exprimer, qui lient les êtres humains du village.
• Finalement, en nommant le village, et en mettant des mots sur la métaphore, Reine Sans Nom elle-même réalise à quel point les liens dont elle parle dépassent le simple moment présent.
► Ce passage est central dans le roman, car il révèle un lien humain complexe, qui s’étend vers le passé, vivant à travers le souvenir. Mais il se projette aussi vers l’avenir, par la transmission : Reine Sans Nom en marge, Télumée au centre du réseau.
Ouverture
• Cette importance de la mémoire, on la retrouve chez de nombreux auteurs du vingtième siècle, comme Marguerite Duras par exemple, dans Hiroshima mon amour :
De même que dans l'amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j'ai eu l'illusion devant Hiroshima que jamais je n'oublierai.
Marguerite Duras, Hiroshima mon amour, 1959.
Paul Gauguin, Bords de la rivière en Martinique (détail), 1887.