Couverture pour Les Fausses Confidences

Marivaux, Les Fausses Confidences
Résumé et analyse



À propos de confidence… Voltaire, dans une de ses lettres, revient sur son expérience de dramaturge — car oui, Voltaire a aussi écrit des pièces de théâtre, peu connues aujourd’hui, mais très appréciées à l’époque ; et quand il parle de « mes rivaux » sans doute pense-t-il d’abord à Marivaux...
Je me souviens que mes rivaux et moi, quand j’étais à Paris, nous étions [...] de pauvres écoliers du siècle de Louis XIV, [...] infatigables auteurs de pièces médiocres, grands compositeurs de riens, pesant gravement des œufs de mouche dans des balances de toile d’araignée.
Voltaire, Lettre à l’abbé Trublet, 27 avril 1761.

Ce mot de Voltaire est resté comme une critique adressée à Marivaux. Et pourtant, est-ce que cette image des balances en toiles d’araignée ne révèle pas justement les qualités de son théâtre, plein de nuances et de finesse ?…

Tout au long du XVIIe siècle, Molière fait de grandes comédies, s’attaquant à chaque fois à un défaut humain pour montrer les excès des mœurs de son époque. Il ridiculise les outrances de la préciosité, les faux dévots, les avares, et donne ses lettres de noblesse à la comédie.

Marivaux, héritier de cette comédie renouvelée, prend de nouvelles directions. Il explore les mécanismes délicats des sentiments, fait émerger des motivations variées, parfois inconscientes, inquiétantes et mystérieuses, et nous plonge au cœur d’une société en pleine mutation, libérée de l’absolutisme de Louis XIV, émancipée par la pensée des philosophes des Lumières…

ACTE I



La scène se déroule chez Mme Argante, dans une riche maison parisienne. Mais on va voir que cette apparente unité de lieu laisse en fait une grande liberté de mise en scène, et cache une étonnante maîtrise des enjeux de l'espace et du temps. Les rideaux s’ouvrent d’ailleurs sur un accueil plutôt original…

Scène 1



Le spectateur arrive précisément en même temps qu'un nouveau venu, accueilli par Arlequin, le valet de la maison, qui insiste comiquement pour le désennuyer :
ARLEQUIN. — Mademoiselle Marton [...] ne tardera pas à descendre. [...] Si vous voulez, je vous tiendrai compagnie, de peur que l'ennui ne vous prenne.
DORANTE. — Non, vous dis-je, je serai bien aise d'être un moment seul.

Arlequin sort un peu dépité, et laisse entrer un autre valet, Dubois. Symboliquement, Marivaux nous propose de quitter les personnages de la commedia dell’arte pour découvrir un autre genre de comédie, il revendique ainsi un comique plus élevé, plus sophistiqué.

À ses débuts, Marivaux, qui n’était encore que Pierre Carlet, issu d’une famille de notables normands, se fait connaître avec les Comédiens-Italiens : leur liberté de jeu, leur sens de l'improvisation, leurs lazzis, ont influencé son écriture, et contribué à son succès.

Mais progressivement, Marivaux se détache des canevas de la Comedia dell'arte, ses personnages et ses intrigues gagnent en complexité. Quand il écrit Les Fausses Confidences, il a 49 ans : c'est une pièce de la maturité.

Scène 2



Arlequin laisse donc la place à un autre domestique, Dubois : on découvre que c’est l’ancien valet de Dorante !
DORANTE. — Dubois ; tu m'as servi, je n'ai pu te garder, je n'ai pu même te bien récompenser de ton zèle [...]
DUBOIS. — Laissons cela, Monsieur ; tenez, en un mot, je suis content de vous ; [...] vous êtes [...] un homme que j'aime.

Tout de suite, on voit que les deux personnages ont un passé commun : Dubois est presque paternel à l’égard de son ancien maître. Il a d’ailleurs conçu tout un stratagème pour l’aider à épouser la maîtresse de maison :
DUBOIS. — Notre affaire est infaillible [...] ; il me semble que je vous vois déjà en déshabillé dans l'appartement de Madame.
DORANTE. — Je l'aime avec passion, et c'est ce qui fait que je tremble !

Marivaux nous prépare donc à une intrigue classique de comédie (comme Les Fourberies de Scapin par exemple) : un valet astucieux va aider son maître à épouser celle qu'il aime. Dès le début, on se doute que la fin sera heureuse, la curiosité du spectateur se portera surtout sur les moyens qui seront mis en œuvre pour arriver à ce dénouement.

Et en effet, une difficulté se présente : Araminte, jeune veuve d’un ancien financier, a 50 000 livres de rentes, alors que Dorante n’a rien. Aux histoires d'amour se mêlent donc des questions d'intérêt, mais elles ne sont pas insurmontables, et Dubois rassure son ancien maître :
DUBOIS. — Votre bonne mine est un Pérou ! [...] Vous réussirez : [...] je sais mes talents ! [...] On vous aimera, toute raisonnable qu'on est ; on vous épousera, toute fière qu'on est, et on vous enrichira, tout ruiné que vous êtes.

En sa qualité de veuve fortunée, Araminte a acquis une liberté que les autres femmes n'ont pas à l'époque : soutenue en plus par sa force de caractère, elle pourra suivre ses inclinations et choisir son mari.

On découvre aussi dans ce passage la dimension réaliste et presque romanesque de cette pièce. Marivaux lui-même fut un jeune homme ruiné par la fameuse banqueroute de Law (qu'on prononce lass à l'époque) : un célèbre financier écossais qui mit en place le premier système de papier-monnaie.

L'amour de Dorante semble sincère, mais son intéressement en font aussi un aventurier séducteur. Dubois de son côté, vient en aide à son maître, mais savoure à l'avance ses machinations…

La pièce pose donc sans cesse des questions morales, sans apporter de réponse définitive. On n'est plus dans le simple castigat ridendo mores classique : faire rire pour mieux corriger les hommes, non, la comédie de Marivaux garde une dimension inquiétante.

C'est une scène d'exposition parfaite : elle présente tous les enjeux de la pièce et pique la curiosité du spectateur. Quels seront les stratagèmes utilisés pour séduire Araminte ? À chaque péripétie, on va chercher à deviner les plans de Dubois, et se laisser surprendre par leur ingéniosité.

Scène 3



Entre alors M. Remy, l’oncle de Dorante : il est aussi le procureur (c’est à dire à l’époque, le notaire ou l'avocat) de la famille. Cet intérêt pour la justice et pour le plaidoyer se retrouve souvent chez Marivaux, qui a lui-même a fait des études de droit, et devient avocat au Parlement de Paris en 1721.

Ce M. Remy, homme de loi au service de la famille, c’est lui qui recommande son neveu dans la maison. Mais il a en tête un autre projet : lui faire épouser Mlle Marton, la suivante d’Araminte…
M. REMY. — Elle est jolie [...] et de fort bonne famille ! vous allez être tous deux dans la même maison ; je suis d'avis que vous l'épousiez : qu'en dites-vous ?
DORANTE. — Eh !... Mais je ne pensais pas à elle.

Dorante dit qu’il ne la connaît pas, il ne l’a jamais vue… Alors Monsieur Remy insiste : Marton n'est pas une simple suivante : fille de l'ancien procureur de la famille, traitée en amie par Araminte, elle va bientôt hériter, c’est donc un excellent parti à ses yeux, surtout pour un orphelin comme Dorante.
M. REMY. — Vous êtes mon héritier ; mais je me porte bien, et [...] je puis me marier [...] Il y a tant de minois qui vous [en] donne [l’envie] ! [...] Ainsi, mettez-vous en état de vous passer de mon bien, que je vous destine aujourd'hui, et que je vous ôterai demain peut-être.
DORANTE. — Vous avez raison, Monsieur, et c'est aussi à quoi je vais travailler.

Le spectateur perçoit le double sens de cette dernière réplique de Dorante : s'il ne dément pas son oncle, c'est parce que Araminte reste un meilleur parti que Marton. Marivaux joue souvent avec la double énonciation : le spectateur en sait plus que les personnages sur scène.

Scène 4



Entre alors Mlle Marton. Dorante s’écarte un moment et M. Remy lui demande, à part, ce qu’elle pense de ce jeune homme, son neveu…
MARTON. — Eh bien ! Ce neveu-là est bon à montrer ; il ne dépare point la famille. [...]
M. REMY. — Je suis charmé qu'il vous revienne : il vous a déjà vue plus d'une fois chez moi [...] Savez-vous ce qu'il me dit la première fois qu'il vous vit ? Quelle est cette jolie fille-là ?

C'est certainement ici la première fausse confidence de la pièce, qui est en fait un vrai mensonge destiné à troubler Marton. D’ailleurs, le premier titre de la pièce était La Fausse Confidence, Marivaux décide, après seulement la première représentation en 1737, de le mettre au pluriel : cette première fausse confidence n’est en fait qu’une ébauche pour mettre en valeur celles qui vont suivre !

En plus, « Les fausses confidences », c’est un oxymore : l’alliance de mots contradictoires. Est-ce qu’une confidence peut vraiment être fausse ? … On verra qu'à chaque fois, ce qui est présenté comme une confidence ne correspond pas à la définition : un secret considéré comme vrai, communiqué en privé, et surtout, sans arrière-pensée. Décidément, la ''confidence'' de M. Remy ne remplit aucun de ces critères !...

Dorante, de son côté, ne nie pas, il est embarrassé, mais il laisse dire : pour lui, le plus important, c'est de garder la bienveillance de la suivante pour la suite des événements.
DORANTE. — Vous importunez Mademoiselle, Monsieur.
MARTON, riant. — Je n'ai pourtant pas l'air si indocile.
M. REMY, joyeux [...] leur prend les mains à tous deux. — Ça, mes enfants, je vous fiance, en attendant mieux.

On comprend : en attendant de les marier... Mais il y a peut-être ici un double sens que Marton n’entend pas : M. Remy espère sans doute encore un meilleur parti pour son neveu. Comme Dubois, il joue les entremetteurs, mais moins habilement. Souvent, les procédés de la pièce sont ainsi dédoublés pour être mieux mis en valeur.

Scène 5



Une fois seule, Marton réalise que ses sentiments ont changé… À travers tout son théâtre, Marivaux analyse le sentiment amoureux, et la première étape, c'est La Surprise de l'Amour (qui est d'ailleurs le titre de l'une de ses premières pièces à succès). Voilà pourquoi le verbe « Admirer » prend ici le sens vieilli de « s'étonner » :
MARTON. — J'admire ce penchant dont on se prend tout d'un coup l'un pour l'autre.

Pour illustrer ce processus amoureux, Marivaux s'inspire de toute une tradition littéraire : le roman précieux, qui alimente les conversations de salon au XVIIe siècle. Qu'est-ce qu'un amant parfait ? Comment faire naître et entretenir le sentiment amoureux…

Scène 6



Arrive alors Araminte, dont on parle depuis le début, mais qu’on n’a pas encore vue. Elle-même a tout juste aperçu Dorante sortir vers la terrasse :
ARAMINTE. — Marton, il a si bonne mine pour un intendant, que je me fais quelque scrupule de le prendre ; n'en dira-t-on rien ?
MARTON. — Et que voulez-vous qu'on dise ? Est-on obligé de n'avoir que des intendants mal faits ?
ARAMINTE. — Tu as raison. Dis-lui qu'il revienne.

Le scrupule d'Araminte entre en écho avec la surprise de Marton : c'est une première étape vers le sentiment amoureux. Dubois avait raison, : le physique de Dorante joue en sa faveur, mais il lui faudra aussi montrer d'autres qualités.

Scène 7



Dorante est reçu par Araminte, qui lui assure que la place d’intendant lui est acquise : il n’a pas de bien, mais il est d’une excellente famille. Son père était avocat, et son mérite est reconnu. Araminte met ainsi les qualités morales devant les conditions matérielles.
ARAMINTE. — Je suis toujours fâchée de voir d'honnêtes gens sans fortune, tandis qu'une infinité de gens de rien et sans mérite en ont une éclatante. C'est une chose qui me blesse, surtout dans les personnes de son âge ; car vous n'avez que trente ans tout au plus ?
DORANTE. — Pas tout à fait encore, Madame.
ARAMINTE. — Ce qu'il y a de consolant pour vous, c'est que vous avez le temps de devenir heureux.
DORANTE. — Je commence à l'être aujourd'hui, Madame.

Cet adjectif « heureux » est comme un clin d'œil au spectateur, qui révèle bien les aspirations du personnage. En tout cas, grâce à son rôle d'intendant, Dorante va pouvoir tenir tout un double discours amoureux, fait pour toucher Araminte. Chez Marivaux, les personnages sont souvent eux-mêmes des acteurs qui jouent la comédie.

Scène 8



Araminte fait venir Arlequin et lui demande de servir son intendant. Cette nouvelle complexité des rapport sociaux donne lieu à une scène comique riche en jeux de mots :
ARAMINTE. — Arlequin, vous êtes à présent à Monsieur ; vous le servirez ; je vous donne à lui.
ARLEQUIN. — Comment, Madame, vous me donnez à lui ! Est-ce que je ne serai plus à moi ? Ma personne ne m'appartiendra donc plus ?

Scène 9



Arlequin s'étonne de servir Dorante tout en étant payé par Araminte. Marton s'en amuse, et Dorante le rassure :
DORANTE. — Arlequin a raison, tiens, voilà d'avance ce que je te donne. [...] Va boire à ma santé.
ARLEQUIN. — Ah ! Voilà une action de maître.

Ces deux scènes nous donnent une information importante : Marton et Dorante sont dans une position sociale intermédiaire. Dorante, par son action, se comporte déjà en maître de maison. Le théâtre de Marivaux représente bien une évolution de la société du XVIIIe siècle, où la noblesse perd de son pouvoir au profit d'une classe sociale intermédiaire de notables.

Scène 10



Arrive alors Mme Argante, la mère d’Araminte, fâchée que sa fille ait retenu un intendant avant même d'avoir reçu celui qui était recommandé par le comte Dorimont.
MME ARGANTE. — Connaissez-vous Monsieur le comte Dorimont ? C'est un homme d'un beau nom ; ma fille et lui allaient avoir un procès [...] considérable, [...] et on a songé à les marier, pour empêcher qu'ils ne plaident. [...] Il me tarde de voir ce mariage conclu ; et, je l'avoue, je serai charmée moi-même d'être la mère de Madame la comtesse Dorimont.

Mme Argante est donc très favorable à ce mariage, qui lui apporte un titre de noblesse… Marivaux s'amuse à faire un clin d'œil au Bourgeois Gentilhomme de Molière, lui aussi prêt à tout pour devenir noble… Elle demande donc à Dorante de mentir sur le procès. Dorante s'insurge :
DORANTE. — Mais, Madame, il n'y aurait point de probité à la tromper.
MME ARGANTE. — De probité ! [...] C'est moi qui suis sa mère, et qui vous ordonne de la tromper à son avantage, entendez-vous ? C'est moi, moi.

Madame Argante est comme piégée dans son propre raisonnement, elle incarne bien à cette forme de comique dont parle Bergson dans son essai philosophique :
Le personnage comique pèche par obstination d'esprit ou de caractère, par distraction, par automatisme. Il y a au fond du comique une raideur d'un certain genre qui fait qu'on va droit son chemin, qu'on n'écoute pas, qu'on ne veut rien entendre.
Bergson, Le Rire, 1900.

Mais en même temps on peut se demander si le projet de Dubois et Dorante n’est pas similaire finalement : tromper Araminte en vue d’un dénouement heureux.

Scène 11



Dorante reste seul avec Marton : pour elle, le comte Dorimont est un excellent parti, qui a même promis de lui donner mille écus pour qu'elle l'aide à épouser Araminte.
DORANTE. — Mais vous aimez votre maîtresse : et si elle n'était pas heureuse avec cet homme-là, ne vous reprocheriez-vous pas d'y avoir contribué pour une si misérable somme ?
MARTON. — Ma foi, [...] le comte est un honnête homme, et je n'y entends point de finesse. [...] Méditez sur cette somme, vous la goûterez aussi bien que moi. Elle sort.

Scène 12



Araminte vient justement prendre conseil auprès de son nouvel intendant à propos de ce mariage que sa mère veut organiser avec le comte Dorimont. Dorante dit alors toute la vérité :
DORANTE. — Si, dans votre procès, vous avez le bon droit de votre côté, on souhaite que je vous dise le contraire, afin de vous engager plus vite à ce mariage.
ARAMINTE. — Que ma mère est frivole ! Votre fidélité ne me surprend point [...] Faites toujours de même.
DORANTE. — Je n'ai point d'autre ambition.

Bien sûr ici, l'ambition professionnelle cache en fait l'ambition amoureuse. Comme souvent chez Marivaux, pour qui sait deviner le double sens des mots, le masque est en même temps un révélateur des sentiments.

De son côté, la droiture morale d'Araminte, qui qualifie de frivoles les intérêts recherchés par sa mère, indique déjà qu'elle penchera pour Dorante.

Scène 13



Entre alors Dubois, qui fait semblant d’être surpris par la présence de Dorante.
DUBOIS. — Madame, [...] il m'est recommandé de ne vous parler qu'en particulier.

Scène 14



Dès que Dorante est sorti, Dubois s’indigne : il ne faut surtout pas garder cet intendant, cet homme est complètement fou. Araminte s’étonne.
ARAMINTE. — Dorante ! Il m'a paru de très bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie ?
DUBOIS. — Il y a six mois qu’il extravague d'amour, qu’il en a la cervelle brûlée [...] je dois bien le savoir, car [...] je le servais ; et c'est ce qui m'a obligé de le quitter.

Cette fausse confidence est bien plus sophistiquée que celle de M. Remy, : l'amour de Dorante est vrai, mais Dubois cache ses intentions — éveiller l'intérêt d'Araminte pour le jeune homme. Et en effet, les didascalies révèlent déjà une légère jalousie naissante :
ARAMINTE, un peu boudant. — Oh bien ! [...] je ne le garderai pas : on a bien affaire d'un esprit renversé ; et peut-être [...] pour quelque objet qui n'en vaut pas la peine…

Dubois la détrompe, au contraire, il n’y a rien à redire sur l’objet de son amour… Un peu comme un double du dramaturge lui-même, il choisi le bon moment pour faire sa révélation :
DUBOIS. — J'ai l'honneur de la voir tous les jours ; c'est vous, Madame. [...] Il vous adore ; [...] il donnerait sa vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant.

En ménageant ce coup de théâtre, Dubois parvient à susciter cette fameuse « surprise de l'amour » chez Araminte.
L'action marivaudienne début par une surprise : quelque chose survient au personnage, et celui-ci n'a jamais rien connu, ni senti de pareil. C'est un événement absolu, sans précédent.
Bernard Dort, Théâtre Public, 1967.

On dit souvent que Marivaux a inventé l'expression « tomber amoureux » et ses détracteurs l'ont même accusé d'avoir formé un néologisme peu élégant sur « tomber en apoplexie ». En fait, Marivaux s'est contenté de mettre à la mode une expression qui se trouvait déjà chez d'autres dramaturges, comme Regnard par exemple. En tout cas, cette expression représente bien une idée chère à Marivaux : l'amour arrive par surprise.

Pour susciter son effet, Dubois raconte donc comment Dorante est tombé amoureux d’elle, en la voyant sortir de l’opéra, il y a six mois de cela… Avec ce récit plein d’éloquence, il décrit un amour très romanesque.
DUBOIS. — J'espérais que cela se passerait, car je l'aimais : c'est le meilleur maître ! Point du tout, [...] ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante, vous aviez tout expédié. [...] Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit Madame, plus il s'achève.
ARAMINTE, vivement. — Oh ! Tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances où je ne saurais me passer d'un intendant ; et puis, il n'y a pas tant de risque que tu le crois : au contraire, s'il y avait quelque chose qui pût ramener cet homme, c'est l'habitude de me voir.

Derrière ces étranges arguments, on devine que le plan de Dubois a fonctionné : Araminte, troublée, commence à se donner des prétextes, et à jouer elle-même un rôle pour cacher ses sentiments.

Scène 15



ARAMINTE, un moment seule. — La vérité est que voici une confidence dont je me serais bien passée moi-même.

Arrive alors Dorante. Araminte tente de percer à jour les sentiments du jeune homme, en parlant de son procès avec le comte Dorimont. Ses scrupules viennent aussi des convenances sociales :
ARAMINTE. — J'avais envie de vous charger d'examiner l'affaire [...] mais [...] j'ai promis à Monsieur le Comte de prendre un intendant de sa main ; [...] du moins faut-il que je parle à celui qu'il m'amènera.
DORANTE. — J'aurai la douleur d'être renvoyé. [...] Ne me laissez point dans l'incertitude où je suis, Madame.
ARAMINTE, par faiblesse. — Je ne dis pas cela ; il n'y a rien de résolu là-dessus.

Dorante, mis en dans une situation imprévue, a du mal à cacher son émotion, mais cela touche Araminte : les didascalies montrent bien son émotion. Elle le rassure pour sa place d’intendant, et lui confie son procès.

Scène 16



Dorante encore inquiet, retrouve alors Dubois, qui lui confirme que leur plan fonctionne à merveille.
DORANTE. — De quelle façon a-t-elle reçu ce que tu lui as dit ?
DUBOIS, comme en fuyant. — Elle opine tout doucement à vous garder par compassion : elle espère vous guérir par l'habitude de la voir.
DORANTE, charmé. — Sincèrement ?
DUBOIS. — Elle n'en réchappera point !

Mais ils sont interrompus par l’arrivée de Marton.

Scène 17



En croisant Marton, Dubois joue le naïf : Dorante aurait-il des sentiments pour Madame ?… Cela amuse Marton, qui pense en savoir plus que lui :
MARTON, riant en s'en allant. — Ah ! Ah ! L'original avec ses observations !

Bien sûr, c'est encore une révélation calculée de Dubois : il lui dit la vérité, mais partiellement, et pour mieux la laisser dans son erreur. Il prépare donc déjà la fin, car on devine déjà que les masques tomberont et que Marton devra reconnaître son aveuglement…

* * *
Ce premier acte met bien en place tout le schéma narratif de la pièce : Dorante veut séduire Araminte, soutenu dans cette quête par un valet ingénieux et sûr de lui. Son rôle d'intendant est un atout, et Araminte est bien disposée à son égard.

Mais il rencontre tout de même quelques obstacles : malgré son mérite, il n'a pas de nom, et pas d'argent, et va se trouver confronté à un rival, qui a pour lui le nom, l'issue d'un procès, et le soutien de Mme Argante, la mère d'Araminte.

Une originalité de cette pièce, c'est d'introduire M. Remy et Mlle Marton comme des adjuvants malgré eux, qui ont leurs propres intérêts, mais dont le soutien est loin d'être acquis !...

⇨ * Marivaux, Les Fausses Confidences - Diapositives de l'Acte I *

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