Commentaire linéaire
de l’acte I, scène III
de Phèdre de Racine



Introduction



Je vous propose d’étudier la scène 3 de l’Acte I de Phèdre, la tragédie de Racine. C’est la tirade très très (très très … très) célèbre où Phèdre révèle à sa nourrice Oenone, (mais au spectateur aussi en passant) qu’elle est amoureuse d’Hippolyte !

Ah, le beau Hippolyte, qui malheureusement pour elle est le fils de son mari Thésée… Vous voyez le problème : c’est un amour considéré comme incestueux, contre-nature.

Phèdre, c’est une pièce qui obéit bien à toutes les règles de la tragédie classique : unité de lieu, unité de temps, unité d’action, fatalité tragique poursuivant le personnage principal, et … bienséance. Hé oui, malgré la situation familiale très glauque, malgré la mort de plusieurs personnages à la fin (hein ? ça va je n’ai pas spoilé là ?) malgré une fin d’une rare violence que je vous invite à lire, rien n’est montré, pas une goutte de sang.

Dans la préface de Phèdre, Racine rend hommage à Euripide qui lui a donné son sujet. Selon lui, Phèdre : « a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la tragédie, et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n'est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente ». Phèdre est coupable de son amour pour Hippolyte, mais elle est innocente car elle est poursuivie par la vengeance de Vénus… Vous allez voir que Vénus, la déesse de l’amour, est super rancunière…

Dans sa tirade, Phèdre considère elle-même son amour comme un crime, mais elle plaide en montrant combien elle lutte contre la fatalité. Mais tous ses efforts sont vains c’est pourquoi elle songe au suicide : c’est la grosse ambiance !

Problématique


Comment Racine construit-il cette révélation de Phèdre à sa nourrice pour inspirer à la fois la terreur et la pitié, pour montrer que son personnage est à la fois coupable et victime ?

Axes pour un commentaire composé


Un personnage poursuivi par une implacable fatalité.
Un récit fait à une confidente
Un poème lyrique exprimant une souffrance personnelle.
Une passion décrite par Phèdre inspire la terreur propre au registre tragique.
La tirade de Phèdre révèle toute l'ambiguïté de ce personnage à la fois coupable et innocent.
Une délibération qui se termine sur la décision du suicide.



Premier mouvement :
Une révélation terrifiante



C’est donc Phèdre qui prend la parole maintenant :


269 Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d'Égée
270 Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée,
271 Mon repos, mon bonheur semblait ĂŞtre affermi,
272 Athènes me montra mon superbe ennemi.
273 Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
274 Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;
275 Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
276 Je sentis tout mon corps, et transir et brûler.


« Mon mal vient de plus loin » Phèdre remonte en arrière, aux origines de son malheur, le suspense est très fort, parce que la révélation qui va suivre a une charge émotionnelle très intense, c’est le récit de comment elle est tombée amoureuse d’Hippolyte.

En plus, le suspense est prolongé pendant trois vers avec un complément circonstanciel séparé du reste de la phrase “À peine au fils d’Égée, blablabla... Athènes me montra mon superbe ennemi.” Comment cette révélation est-elle construite ?

Les temps employés construisent cette révélation comme un basculement. D’abord Phèdre revient dans le passé avec un plus que parfait “je m’étais engagée”, ensuite elle poursuit avec un imparfait “mon bonheur semblait être affermi” puis le basculement lui-même est raconté au passé simple “Athènes me montra mon superbe ennemi”.

C’est le jour même de son mariage que Phèdre voit Hippolyte pour la première fois, et c’est ce mariage qui en même temps rend son amour impossible. Voilà pourquoi Phèdre parle plus loin de “fatal hymen”.

Le moment précis où le coeur de Phèdre chavire est mimé par les rythmes… Regardez ici « je le vis, je rougis, je pâlis » (v.273) le rythme est ternaire 123 123 123, saccadé comme un coeur qui s’emballe. Le tout est associé à des assonances en « i » (vis, rougis, pâlis) qui sont connues pour imiter le gémissement. Ce trouble est renforcé par des figures très puissantes : « et transir et brûler » (v.276) transir relève du froid extrême, et brûler au contraire, de la chaleur extrême. Ce contraste est renforcé par la polysyndète...

Oui n’est-ce pas c’est un joli mot pour une figure de style toute simple : on ajoute des conjonctions de coordinations inutiles. Vous voyez euh quand votre petite soeur vous dit “je voudrais un muffin et aussi un chocolat et des bonbons et, des frites aussi et s’il te plaît.” Polysyndète.

Ensuite, la vue est le sens le plus important. C’est par les yeux que Phèdre est prise au piège : « Athènes me montra mon superbe ennemi » (v.272), privée de sa volonté d’agir, c’est comme si elle était aussi privée de sa vue : « Mes yeux ne voyaient plus » (v275).

Cette phrase fait référence à Oedipe, qui est le symbole même de l’inceste dans la mythologie Grecque. En effet, lorsque ce personnage réalise qu’il a tué son père et épousé sa mère, il se crève les yeux.

Mais ce n’est pas seulement les yeux : Phèdre est entièrement dépossédée d’elle-même « Je sentis tout mon corps et transir et brûler » (v.276). Dernière étape de la dépossession, après le corps, l’âme : « Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue » Phèdre est en effet mise en péril dans son rapport avec les Dieux. Cela annonce les deux vers suivants :


277 Je reconnus VĂ©nus et ses feux redoutables,
278 D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables.


Dans cette phrase, le sang représente la lignée de Phèdre. En effet, dans la mythologie grecque, Vénus est Aphrodite, mariée à Héphaïstos, dieu du feu, des forges, de la métallurgie, des volcans. En latin, on l’appelle Vulcain. C’est vrai qu’il n’est pas très beau, et qu’il est toujours très occupé. Alors Vénus le trompe avec un dieu beaucoup plus séduisant : Arès (ou mars en latin) le dieu de la guerre.

Mais Hélios qui a toujours l’occasion de tout voir, car c’est le dieu du soleil et de la lumière, alors il les a grillé. (comment?) Hum, disons qu’il a bien vu leur petit jeu, depuis sa position surplombante. Alors il prévient Héphaïstos qui va forger ... un filet magique.

Le filet magique est posé sur le lit et emprisonne le couple. Bien sûr, tous les dieux sont prévenus, et ils ne retiennent pas leurs moqueries ! Aphrodite, atrocement vexée, va poursuivre la descendance d’Hélios de sa vengeance. Or Hélios est le père de Pasiphaé, et Pasiphaé est la mère de … Phèdre (hé oui) pas de chance.

Pasiphaé elle-même fut victime de Vénus : elle lui inspira amour et désir pour un taureau, relation contre-nature qui donna naissance au Minotaure. Mais dans la pièce on ne voit rien hein, Racine, lui, il respecte la bienséance vous vous souvenez ? En tout cas, cette histoire éclaire notre passage : Phèdre n’est pas complètement coupable, elle est victime d’une malédiction.

D’ailleurs, regardez, les rimes sont signifiantes : « redoutables // inévitables » : Phèdre est écrasée par une fatalité qui la dépasse. Mais vous allez voir, dans la suite de la tirade, elle va dire tout ce qu’elle fait pour essayer d’échapper à cette fatalité…

Deuxième mouvement :
Échapper à la fatalité ?




279 Par des vœux assidus je crus les détourner :
280 Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner ;
281 De victimes moi-même à toute heure entourée,
282 Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
283 D'un incurabl_amour remèdes impuissants !
284 En vain sur les autels ma main brûlait l'encens :


Phèdre essaye d’apaiser Vénus, par tous les moyens, mais, est-ce que vous voyez comment, dans ces quelques vers, tout les efforts de Phèdre sont balayés ?

Phèdre fait des prières et des offrandes à la déesse « Par des voeux assidus je crus les détourner » (v.279) elle va même jusqu’à lui “bâtir un temple”, (c’est quand même pas mal comme offrande). Mais à chaque fois c’est un échec. “Je crus les détourner” le verbe croire élimine d’emblée tout espoir. Après la liste de ses actions, nous avons deux préfixes privatifs « in-curable » et « im-puissants » : la passion de Phèdre est comparée à une maladie impossible à soigner. Notre passage se termine avec une condamnation sans appel “en vain”.

“de victimes moi-même à toute heure entourée
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée”
Ces deux vers sont très riches car ils évoquent l’horreur de cette femme trempée dans le sang des sacrifices. Dépossédée de sa raison, Phèdre est réduite à une marionnette sans volonté “ma main brûlait l’encens” on dirait qu’elle assiste à ses propres actions.

« Moi-même » indique qu’elle se considère elle aussi comme une victime, elle se reconnaît à travers les animaux qu’elle sacrifie... Ce parallèle nous amène à comprendre qu’en fait, c’est sa vie à elle qui est demandée par Vénus.


285 Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
286 J'adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
287 MĂŞme au pied des autels que je faisais fumer,
288 J'offrais tout Ă  ce dieu, que je n'osais nommer.
289 Je l'évitais partout. Ô comble de misère !
290 Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.


Dans ce passage, Racine donne une nouvelle dimension à la culpabilité de Phèdre. Il faut savoir que Racine a reçu une éducation Janséniste, c’est à dire chrétienne, et très stricte. On trouve bien une influence du jansénisme dans la manière dont Racine traite la culpabilité du personnage de Phèdre.

Dans la mythologie grecque et romaine, la plus grande faute commise à l’égard des dieux, c’est de se croire plus fort et plus puissant qu’eux, les grecs appellent ça l'hybris. De nombreux personnages qui ont essayé de se moquer des dieux se retrouvent ainsi aux enfers : Tantale, Sisyphe…

Dans le cas de Phèdre au contraire, tous ses gestes montrent une grande piété : elle prie “ma bouche implorait”, elle fait des offrandes “j’offrais tout”. Pourtant, elle accomplit ces gestes avec un coeur coupable : “j’adorais Hippolyte” correspond bien à “ce dieu que je n’osais nommer”. Vénus n’est pas la véritable destinataire des offrandes et des prières. Phèdre commet ici le

péché de l’idolâtrie, c’est à dire qu’elle adore la créature mieux que le créateur. On retrouve d’ailleurs ce mot un peu plus bas.

Cela renvoie non pas à la mythologie, mais à l’épisode du Veau d’or dans la bible : Moïse était parti trannquillement sur le mont Sinaï pour discutailler avec Dieu et recevoir les tables de la loi, mais de retour parmi son peuple, il découvre avec horreur que ceux-ci se sont mis à adorer une statuette de veau en or, semblable au dieu égyptien Apis.

Phèdre est coupable, mais elle reste en même temps innocente car l’influence de Vénus la dépossède complètement de sa volonté.

« Ma bouche implorait » (v.285) Phèdre n’est même plus le sujet du verbe “implorer”. « Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père» (v.290) l’image d’Hippolyte s’impose d’elle même à ses yeux, lorsqu’elle voit son mari. C’est une ironie tragique, car elle ne peut pas voir son amour sans en même temps voir sa culpabilité. Ainsi, on dirait que la malédiction de Vénus passe par la vue : « le voyant sans cesse » (v.286) D’ailleurs, cela se confirme par la suite : Phèdre va beaucoup mieux dès qu’Hippolyte n’est plus dans les parages.


291 Contre moi-même enfin j'osai me révolter :
292 J'excitai mon courage à le persécuter.
293 Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre,
294 J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre ;
295 Je pressai son exil, et mes cris Ă©ternels
296 L'arrachèrent du sein, et des bras paternels.
297 Je respirais, Ĺ’none. Et depuis son absence,
298 Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence ;
299 Soumise Ă  mon Ă©poux, et cachant mes ennuis,
300 De son fatal hymen je cultivais les fruits.


« Contre moi-même enfin j’osais me révolter » (v.291). Dans cette fin de tirade, Phèdre fait une dernière tentative : elle est prête à sacrifier son amour pour échapper à l’emprise de la déesse. Elle reprend le contrôle et redevient sujet « J’excitai mon courage … Je pressai son exil » c’est effectivement une bonne idée, car nous avons vu que sa passion était transmise essentiellement par la vue. Mais en faisant cela, elle sépare le fils de son père, et elle se fait détester de l’homme qu’elle aime. On le voit, la culpabilité et l’innocence de Phèdre sont impossibles à démêler, dans ses moments de passivité, comme dans ses actes, elle est toujours à la fois coupable et innocente.

La relation entre les trois personnages est parfaitement représentée dans ces trois vers, regardez : Phèdre est représentée par l’injuste marâtre, Thésée est le père, Hippolyte se trouve entre les deux, objet du verbe « arrachèrent » (v.296).

Le spectateur est en train de vivre la tirade de Phèdre en même temps que la nourrice. Nous endurons les épreuves et les échecs de Phèdre au fur et à mesure. Avec le départ d’Hippolyte, nous avons un moment d’accalmie : « Je respirais, Oenone » (v.297) avec des assonances en “o” « Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence » (v.298)

Par ailleurs, la rime « absence // innocence » est à interroger. Phèdre est-elle alors vraiment plus innocente parce qu’Hyppolite est éloigné ? On voit bien qu’elle est complètement le jouet d’un contexte qui ne dépend pas d’elle. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle rechute « J’ai revu l’Ennemi » (v.303). C’est à nouveau par la vue que sa culpabilité lui est à nouveau imposée.

Troisième mouvement :
Vers un destin inéluctable




301 Vaines précautions ! Cruelle destinée !
302 Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
303 J'ai revu l'Ennemi que j'avais éloigné :
304 Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.


Le moment d’accalmie a exactement duré quatre vers, et voilà maintenant la rechute « Vaines précautions ! » (v.301) entre en écho avec “en vain sur les autels ma main brûlait l’encens”. Chacune de ses tentatives est soldée par un échec.

Hippolyte est désigné par un terme étrange ici … « J’ai revu l’Ennemi que j’avais éloigné » (v.303) avec une majuscule au nom Ennemi. Pourquoi cette formulation ? En fait, pour Phèdre Hippolyte incarne à la fois sa passion, sa culpabilité, la vengeance de Vénus, etc.

On dit souvent que l’écriture de Racine est très poétique. En effet, cette tirade est presque un poème lyrique ! Qu’est-ce que le lyrisme ? Pour faire simple, c’est l’expression d’une douleur personnelle, à la première personne, à grand renfort de métaphores, d’effets sonores et d’adverbes intensifs.

« Ma blessure trop vive aussitôt a saigné » (v.304) représente pour moi un condensé du lyrisme : première personne “Ma”, qu’on retrouve d’ailleurs tout au long de la tirade… Métaphore : la blessure morale est décrite comme une blessure physique. Adverbe intensif : “trop vive” c’est cette caractéristique d’ailleurs qui sert de point d’analogie entre le comparant et le comparé dans la métaphore. “Blessure aussitôt a saigné” avec ces allitérations en “s” on entend se rouvrir la blessure de Phèdre.


305 Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :
306 C'est Vénus toute entière à sa proie attachée.


Phèdre a tout essayé : amadouer Vénus, faire des offrandes, éviter Hippolyte, le renvoyer, se faire détester de lui. Rien n’y fait, à chaque fois, la passion amoureuse revient, encore plus forte qu’avant. À ce moment de la tirade, nous avons un paroxysme d’intensité, on appelle ça une Acmé, c’est-à dire, le point culminant, l’apogée d’un passage. D’ailleurs, ce passage est souvent cité comme un exemple d’Acmé célèbre dans les encyclopédies.

Ces deux vers concentrent toute la fatalité qui pèse sur Phèdre, je dirais même que c’est le moment où tout bascule. Regardez la structure syntaxique : “ce n’est plus … c’est ...”. Nous avons clairement un avant et un après. Dans le premier vers, Phèdre est encore humaine, elle souffre d’un amour impossible “une ardeur” qu’elle garde secrète “cachée”. Or tout l’enjeu de cette tirade est justement la révélation de cet amour.

Dans le deuxième vers, Phèdre est devenue une “proie”, c’est à dire la victime d’une déesse prédatrice. Phèdre n’est plus humaine, dépossédée de sa volonté, elle est devenue le jouet de puissances qui la dépassent. Nécessairement, ce basculement déborde, devient visible, dans cette tirade-fleuve. Le spectateur voit avec horreur se dérouler la mécanique implacable qui agit au coeur de la tragédie. La suite de la tirade est donc orientée sur cette dimension de révélation terrifiante.


307 J'ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
308 J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.
309 Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire ;
310 Et dérober au jour une flamme si noire :
311 Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
312 Je t'ai tout avoué ; je ne m'en repens pas,


« J’ai conçu pour mon crime une juste terreur » (v.307) Dans ce vers, on peut voir la relation directe entre la culpabilité et le sentiment de terreur. Le mot “terreur” n’est pas utilisé de façon anodine : c’est le terme utilisé pour traduire la poétique d’Aristote : la tragédie doit inspirer au spectateur un mélange de terreur et de pitié. Dans cette fin de tirade, nous allons parfaitement retrouver les deux émotions mélangées.

« Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire » (v.309) Phèdre n’a plus d’autre solution que le suicide. C’est la seule issue accordée par Vénus... Mais elle souhaitait au moins mourir sans révéler son terrible secret “prendre soin de ma gloire”. Nous avons donc à la fois l’aspect victime, la victime de Vénus, et l’aspect criminel : la gloire ternie par la révélation du sentiment incestueux.

On retrouve le même mécanisme après « dérober au jour une flamme si noire » (v.310) Phèdre voulait dérober au jour, c’est à dire cacher sa flamme aux yeux des autres. Mais il faut savoir aussi que le jour, c’est en fait Hélios, son grand-père, celui qui est à l’origine de la colère de Vénus. On retrouve donc la Phèdre victime d’une malédiction transgénérationnelle.

Mais reste l’horreur de cette passion contre-nature “une flamme si noire”. C’est ce qu’on appelle un oxymore : le rapprochement de deux termes normalement incompatible. Une flamme noire, c’est impossible, c’est contre-nature, exactement comme le crime de Phèdre.

Phèdre s’adresse maintenant directement à Oenone, on voit réapparaître la deuxième personne du singulier : « Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats » ou encore « je t’ai tout avoué ». La tirade de Phèdre s’inscrit bien dans un dialogue avec Oenone, je dirais même un débat : nous avons les mots “combat”, et “reproches”. Avec cette tirade, Phèdre veut définitivement convaincre Oenone. Mais quelle est sa thèse ?


313 Pourvu que de ma mort respectant les approches,
314 Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches,
315 Et que tes vains secours cessent de rappeler
316 Un reste de chaleur tout prĂŞt Ă  s'exhaler.


La peinture que Phèdre fait de ses souffrances est faite pour toucher et convaincre Oenone que sa vie ne vaut pas la peine d’être vécue. D’ailleurs, vous allez voir que l’évocation du suicide encadre les protestations d’Oenone : “les approches de ma mort” signifie qu’elle a l’intention de mettre fin a ses jours très bientôt. “Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler”, c’est une évocation poétique de la vie qui s’en va avec le dernier souffle.

Entre les deux, nous avons les “injustes reproches” et les “vains secours”, qui représentent les protestions d’Oenone. Elles sont associées à des tournures négatives “tu ne m’affliges plus” “cessent de rappeler”. Le spectateur se demande : Oenone va-t-elle dissuader Phèdre de mourir ? C’est en fait l’annonce de la mort de Thésée dans la scène suivante qui va interrompre ce projet.

Conclusion



À travers cette tirade, le personnage de Phèdre concentre les exigences de la tragédie classique : poursuivi par la vengeance de Vénus, la passion qu’elle ressent pour Hippolyte en fait à la fois une victime, innocente, mais aussi une criminelle au coeur coupable, et une idolâtre. Le récit qu’elle fait de ses souffrances inspire à la fois la pitié et la terreur.

Le spectateur est terrifié par la violence des sentiments et par la noirceur de cette passion, mais il ne peut s’empêcher de compatir en voyant les tentatives désespérées de Phèdre pour apaiser la colère de Vénus. Dans cette tirade, Racine déploie à la fois les ressources du récit et de la poésie pour faire ressortir toute la charge émotionnelle de son sujet.

Le dispositif reste néanmoins théâtral, avec un dialogue, et le personnage d’Oenone, présente sur scène comme un double du spectateur. La tirade a enfin une dimension argumentative : ayant tout essayé, Phèdre se résout au suicide, et elle va demander à sa nourrice Oenone de ne pas la retenir. La mécanique de la fatalité est alors mise à nu, dans une intrigue très simple, très pure. Racine considérait lui-même cette pièce comme l’accomplissement de son art.

⇨ Phèdre, Racine - Acte I, scène 3 (Extrait étudié au format PDF)

⇨ Racine, Phèdre 🔎 Acte I scène 3 (Explication linéaire au format PDF)

⇨ Questionnaire pour l'analyse de texte