Couverture pour Pot-Bouille

ZOLA, Pot-Bouille
Dissertation corrigée
« Dévoiler les rouages Â»




Sujet


« Dans son Roman expérimental (1880), Zola écrit : « Si nous regardons par les fentes, […] nous verrons, dans les classes distinguées, ce que nous avons vu dans le peuple, car la bête humaine est la même partout, le vêtement seul diffère. Â» En quoi l’écrivain met-il en Å“uvre ce projet dans son roman Pot-Bouille ? Â»

Introduction



Accroche


• Les « Rougon-Macquart Â» sont sous-titrés : « Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire Â». Zola s’intéresse à toutes les classes sociales de cette société.
• Dans Le Roman expérimental (série d’articles rassemblés en 1880) Zola décrit comment le romancier naturaliste s'inspire des méthodes scientifiques de Claude Bernard.
• Mais son projet reste littéraire : il invite le lecteur à se faire lui aussi observateur, mais aussi, à s’émouvoir et à s’indigner.

De l’œuvre au sujet


• Alors qu’il a déjà exploré les classes populaires (dans L‘Assommoir par exemple) Zola évoque Pot-Bouille dans l’un de ces articles :
Si nous regardons par les fentes, […] nous verrons, dans les classes distinguées, ce que nous avons vu dans le peuple, car la bête humaine est la même partout, le vêtement seul diffère.
Émile Zola, Le Roman expérimental, 1880.

• Le roman Pot-Bouille représente bien ce projet : montrer des appétits humains universels…
• Mais il le fait sous un angle particulier, en se penchant sur une classe sociale dominante, dissimulatrice, pour garder sa respectabilité.

Problématique


Dès lors, nous pouvons nous demander : comment ce roman naturaliste dévoile-t-il les appétits humains cachés sous des apparences bourgeoises de respectabilité ?

Annonce de plan


I. Tout d’abord, le romancier met en scène des appétits et des enjeux d’intérêts qui se déchaînent dans un microcosme bourgeois.
II. Mais c’est en faisant tomber les masques que l’écrivain naturaliste réalise une véritable analyse des mœurs, en démontant les mécanismes à l’œuvre derrière les discours hypocrites.
III. Enfin, la satire est faite à travers des points de vue variés : le regard du peuple lui permet de dénoncer les conséquences mortifères de cette déchéance morale.

Première partie :
Appétits humains dans un microcosme bourgeois



1) Argent et vénalité



• Appétit humain mis en valeur dans le roman : l’appât du gain. Par exemple lorsque les deux filles Josserand fouillent leur oncle Narcisse.
Hortense et Berthe [...] se jetèrent sur l’oncle sans retenue. L’envie des vingt francs, [...] finissait par les enrager. [...] L’une [...] visitait les poches du gilet, [...] l’autre [...] les poches de la redingote. (Chapitre III).

L’immeuble lui-même est une spéculation du vieux Vabre :
— Une spéculation superbe, disait mon architecte. Aujourd’hui, [je peine] à retrouver mon argent ; d’autant plus que tous mes enfants sont venus se loger chez moi, avec l’idée de ne pas me payer. (Chapitre V).

• Cupidité des enfants pour l’héritage du vieux Vabre :
— Quand votre père se meurt, c’est votre charbonnier qui doit vous l’apprendre ? Vous avez donc voulu prendre le temps de retourner ses poches ? (Chapitre XI).

2) Séduction au service d’intérêts



• Les jeux de séduction cachent des enjeux d’intérêt. Aventures d’Octave, qui s’intéresse aux femmes pour réussir
Il se trouvait bien au Bonheur des Dames [...] et une certitude profonde [...] lui venait d’avoir un jour madame Hédouin, qui ferait sa fortune ; mais c’était [...] une longue tactique de galanterie. (Chapitre VI).

• Éducation des filles Josserand : trouver un mari fortuné :
— Puisque vous n’avez pas de fortune, comprenez donc que vous devez prendre les hommes par autre chose. On est aimable, [...] on permet les enfantillages, sans en avoir l’air ; enfin, on pêche un mari… (Chapitre II).

• Autre exemple : Clarisse, l’amante de Duveyrier.
Clarisse avait consenti à demeurer rue de la Cerisaie, pour ne pas l’afficher ; mais elle le menait bon train, s’était fait acheter vingt-cinq mille francs de meubles, le mangeait à belles dents, avec des artistes du théâtre de Montmartre. (Chapitre VII).

3) Désirs charnels et sexualité



• L’envie et l’avarice laissant la place à la luxure, le désir charnel. Interdiction d’amener des femmes dans l’immeuble. Campardon :
— C’est moi qui serais compromis… Vous avez vu la maison. Tous bourgeois, et d’une moralité ! [...] Dehors, ça ne regarde personne. (Chapitre I).

• Octave jette son dévolu sur Valérie (nue voisine) :
Il s’agissait simplement d’attirer Valérie dans sa chambre [...] et il s’égayait, à l’idée des recommandations morales de l’architecte, car ce n’était pas amener des femmes, que d’en prendre une dans la maison. (Chapitre IV).

• M. Campardon lui même installe son amante à domicile :
— Oui, oui, nous nous aimerons bien, nous t’aimerons bien, ma pauvre cocotte… [...] Tout s’arrangera, à présent que nous sommes réunis. Et, se tournant vers Octave : — Ah ! mon cher, on a beau dire, il n’y a encore que la famille ! (Chapitre IX)

4) Autres appétits représentés (bonus)



• Tout au long du roman, d’autres appétits humains sont représentés. Passion du jeu de M. Vabre cachée sous son travail de statistiques.
Une passion effrénée du jeu, un besoin maladroit et enragé de l’agiotage, qu’il cachait sous l’innocente manie de son grand travail de statistique. Tout y passait. (Chapitre XI).

• Narcisse Bachelard refuse de contribuer à la dot de ses nièces, mais consacre sa fortune à ses plaisirs :
Il était en famille d’une avarice féroce, tout en mangeant au-dehors [...] les quatre-vingt mille francs [de sa] commission. [...]
— Buvez [donc], quand les vins sont bons, ils ne grisent pas… C’est comme la nourriture, elle ne fait jamais de mal, si elle est délicate. (Chapitre III).


• Dernier exemple intéressant : Clotilde Duveyrier sublime toutes ses pulsions dans la musique :
Dans ses yeux gris, la musique seule allumait [...] une passion exagérée, dont elle vivait, sans aucun autre besoin d’esprit ni de chair. (Chapitre V).

Deuxième partie :
Mécanismes cachés sous le voile de l’hypocrisie



1) Métaphore des apparences trompeuses



• Architecture symbolique de l’immeuble de la rue de Choiseul (faux marbre, dorures, cupidons sculptés) :
Au-dessus de la porte cochère, [chargée] d’ornements, deux amours déroulaient un cartouche. [...] — Oui, Ces maisons-là, c’est bâti pour faire de l’effet… Seulement, il ne faudrait pas trop fouiller les murs. (Chapitre I)

• Les adultères soigneusement couverts par des explications moins gênantes :
Aucun locataire [...] ne racontait publiquement la véritable histoire [...]. On avait décidé que les difficultés entre Auguste et Berthe venaient [...] d’une simple querelle d’argent : c’était beaucoup plus propre. (Chapitre XVII).

• Hypocrisie d’Alphonse Duveyrier qui prône la moralisation du mariage (son épouse feint de croire à ses voyages d’affaires).
— Moralisons le mariage, messieurs, [...] répétait Duveyrier [...] son visage enflammé, où Octave voyait maintenant le sang âcre des vices secrets. (Chapitre XVII).

2) Stratégies complexes de dissimulation



• Octave met au point des stratégies commerciales impitoyables misant tout sur la tentation du luxe :
Il [...] évoquait du geste un commerce nouveau, entassant tout le luxe de la femme dans des palais de cristal :
— La maison de soierie de monsieur Vabre vous fait du tort [...] développez vos vitrines [...] et vous le réduisez à la faillite avant cinq ans… (Chapitre IX).


• Les Josserand par exemple, font tout pour paraître riches, et recevoir avec faste leurs invités tous les mardis :
— Moi, lorsque j’ai eu vingt sous, j’ai toujours dit que j’en avais quarante ; car toute la sagesse est là, il vaut mieux faire envie que pitié… On a beau avoir reçu de l’instruction, si l’on n’est pas bien mis, les gens vous méprisent. (Chapitre II).

• Pour conclure le mariage de Berthe, les Josserand inventent le stratagème d’une assurance dotale fictive.
Auguste finit par oser parler de l’assurance, comme d’une garantie dont il lui semblait logique de faire au moins mention. Alors, tous eurent des gestes étonnés : à quoi bon ? la chose allait de soi ; et l’on signa vivement. (Chapitre VII).

3) Critique de l’hypocrisie de l’éducation



• Madame Josserand qui a tout misé sur cette éducation, est furieuse quand Hortense veut épouser un avocat véreux :
— Non, vraiment, c’est trop bête ! Lorsque ces mâtines-là vous ont une éducation soignée, juste ce qu’il faut de religion, des airs de filles riches, elles vous lâchent, elles parlent d’épouser des avocats, des aventuriers qui vivent dans la débauche ! (Chapitre II).

• L’éducation de Marie Pichon est tout aussi malsaine : élevée dans l’ignorance.
Dehors, ne point lâcher la main de l’enfant, l’habituer à tenir les yeux baissés. [...] Puis, quand elle a grandi, [...] ne pas la mettre dans les pensionnats [...] cacher les journaux [...] fermer la bibliothèque.
— Une demoiselle en sait toujours de trop, déclara la vieille dame en terminant. (Chapitre IV).


• L’instruction des jeunes filles est négligée. Angèle (fille des Campardon) est confiée à la bonne Lisa, qui la pervertit.
Il y avait, chez Lisa, une jouissance basse, dans cette corruption d’Angèle, dont elle satisfaisait les curiosités de fille [...] de quinze ans. (Chapitre XIV).

4) Le manteau de la religion (bonus)



• Zola dénonce aussi l’hypocrisie religieuse. Mme Juzeur, très pieuse, se laisse caresser par Octave, mais pense à son confesseur :
Elle ne lui permit pas d’aller au-dessus du poignet. [...] Il y avait là une ligne sacrée, où le mal commençait. (Chapitre VI).

• L’abbé Mauduit représente la religion catholique, qui domine la société de l’époque. Au courant de tout, il doit fermer les yeux.
Seigneur, l’heure sonnait-elle de ne plus couvrir du manteau de la religion les plaies de ce monde décomposé ? Â» (chapitre XVII)

• Les discussions du prêtre avec le médecin sont révélatrices du point de vue de Zola lui-même :
— Dieu les abandonne, reprit le premier.
— Non, [...] Elles sont mal portantes ou mal élevées, voilà tout. (Chapitre XVII).


Troisième partie :
Satire de la bourgeoisie sous les yeux du peuple



1) Point de vue de la classe populaires



• Une nuit, Octave entend Adèle et Trublot (qui la retrouve dans son lit). Il comprend qu’elle couche aussi avec le vieux Vabre :
Elle se défendait : le propriétaire l’avait gardée, était-ce sa faute ? [...] Continuellement c’était de l’ouvrage en plus. Elle en crevait, elle en avait assez déjà. (Chapitre XIII).

• Octave et Berthe entendent les domestiques se moquer d’eux dans la cour intérieur :
Tous les fonds de casserole, toutes les vidures de terrine y passèrent, pendant que Lisa s’acharnait sur Berthe et sur Octave, arrachant les mensonges dont ils couvraient la nudité malpropre de l’adultère. (Chapitre XIII).

• Le roman se termine significativement sur l’accouchement solitaire d’Adèle (probablement enceinte du vieux Vabre) :
Il y avait des médecins pour les chiens, mais il n’y en avait pas pour elle. Crève donc, toi et ton petit ! (Chapitre XVIII)

2) Des moments où la parole devient publique



• Le menuisier à qui on reproche de recevoir une dame, s’exclame qu’il est bien le seul à recevoir sa femme légitime !
— Mais c’est la mienne ! [...] Ça ne veut pas de femmes chez soi, lorsque ça tolère, à chaque étage, des salopes bien mises qui mènent des vies de chien, derrière les portes… Tas de mufes ! tas de bourgeois ! (Chapitre VI)

• Rachel renvoyée, révèle tout ce qu’elle sait sur l’adultère de Berthe et Octave.
— Oui, oui, continuait la bonne enragée, tu ne me flanquais pas dehors, quand [...] j’empêchais ton cocu d’entrer, pour te donner le temps de te refroidir !… (Chapitre XVII).

• Les domestiques qui assistent à la scène sont eux-mêmes choqués par ces révélations :
Ça finissait par dépasser les bornes. Lisa résuma le sentiment de toutes, en disant : [...] — Non, on bavarde, mais on ne tombe pas comme ça sur les maîtres ! (Chapitre XVII).

3) Des conséquences dramatiques pour le peuple



• Madame Pérou est exploitée par le concierge M. Gourd, ancien domestique d’un aristocrate.
Alors, la mère Pérou ayant osé manifester sa présence en toussant avec discrétion, il retomba sur elle, [...] lui offrit de la reprendre, mais à trois sous l’heure seulement. Elle se mit à pleurer, elle accepta. (Chapitre XIII)

• Julie est licenciée après avoir dû accepter de coucher avec Gustave, le fils Duveyrier.
Julie [...] avait [dédaigné] de répondre [...] qu’elle ne souffrirait tout de même pas ce qu’elle souffrait, sans la malpropreté de monsieur Gustave, le fils de madame. (Chapitre XVIII).

• Destin de la petite piqueuse de bottine, condamnée à mort par Duveyrier pour infanticide. Sa défense est un roman naturaliste :
Naturellement, elle avait raconté aux jurés tout un roman ridicule, l’abandon [...], la misère, la faim. (Chapitre XVIII).

4) Le projet littéraire naturaliste (bonus)



• Mise en abyme : présence de l’écrivain du second, méprisé par les autres :
— Oh ! là [...] des gens qu’on ne voit pas. [...] La maison s’en passerait volontiers. Enfin, on trouve des taches partout… Il eut un petit souffle de mépris. Le monsieur fait des livres, je crois. (Chapitre I).

• M. Gourd apprend que l’écrivain du second est l’auteur d’un livre sur les habitants de l’immeuble, il est scandalisé :
M. Gourd raconta qu’on était venu de la police. [...] L’homme du second avait écrit un roman si sale, qu’on allait le mettre à Mazas.
— Des horreurs ! Plein de cochonneries sur les gens comme il faut. Même on dit que le propriétaire est dedans ; [...] M. Duveyrier en personne ! (Chapitre XVII).


• Le narrateur s’efface à la fin du roman, et laisse le dernier mot à Julie :
— Mon Dieu ! Celle-ci ou celle-là, toutes les baraques se ressemblent. Au jour d’aujourd’hui, qui a fait l’une a fait l’autre. C’est cochon et compagnie. (Chapitre XVIII).

Conclusion



Bilan


• Dans ce roman, Émile Zola nous invite au cœur d’un microcosme représentatif de la bourgeoisie du second Empire. L’appât du gain se mêle à d’autres passions variées.
• Mais il s’agit surtout de faire tomber le voile des apparences pour montrer les rouages de cette société.
• Ce projet littéraire n’est pas une froide analyse d’un milieu social, il touche le lecteur, l’amène par des points de vue variés à mesurer l’ampleur des injustices de cette société du Second Empire.

Ouverture


Au XXe siècle, dans La vie mode d’emploi, Georges Perec nous invite à son tour à découvrir chaque étage d’un immeuble, nous révélant notamment un ordre social à peine dissimulé :
Dans cet immeuble-ci, où il y a un vieil ascenseur presque toujours en panne, l’escalier est un lieu vétuste [...] qui d’étage en étage se dégrade selon les conventions de la respectabilité bourgeoise.
Georges Perec, La Vie mode d’emploi, 1978.


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