Montaigne, Les Essais
Des Coches « Les fruits sauvages »
Explication au fil du texte
Extrait étudié
Or, je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage dans ce peuple, selon ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme en vérité il semble que nous n’avons pas d’autre critère pour la vérité et la raison que les exemples, les idées et les usages du pays où nous vivons. Là se trouve toujours la religion parfaite, le gouvernement parfait, l’usage parfait et accompli en toutes choses.
Ils sont sauvages, comme nous appelons sauvages les fruits que la nature produit d’elle-même de manière ordinaire : là où, en vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions plutôt appeler sauvages. Dans les premiers, nous trouvons, vives et vigoureuses, les propriétés et les vraies vertus, utiles et naturelles, que nous avons abâtardies dans les autres, en les accommodant au plaisir de notre goût corrompu.
Ce n’est pas raison de dire que l’art l’emporte sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tellement surchargé la beauté et la richesse de ses produits par nos inventions que nous l’avons complètement étouffée. Et partout où elle se montre dans toute sa pureté, elle fait grandement honte à nos vaines et frivoles entreprises.
Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à représenter le nid du moindre oiselet, sa texture, sa beauté et son utilité, pas plus que la toile de la chétive araignée. Ces peuples me semblent donc barbares, parce qu’ils ont été fort peu façonnés par l’esprit humain, et qu’ils sont demeurés très proches de leur état originel.
Introduction
1562, trois chefs de la tribu des Tupinambas sont venus du Brésil pour rendre visite à Charles IX, à Rouen... Le jeune roi n’a alors que 12 ans. Montaigne raconte l’anecdote et affirme qu’il était lui-même présent, et même, qu’il a parlé avec ces trois personnages, par l’intermédiaire d’un traducteur !
Pas sûr que tout se soit déroulé comme le raconte Montaigne, mais en tout cas, il utilise cette anecdote pour interpeller ses contemporains : la découverte d’un nouveau monde, c’est d’abord la découverte de peuples aux cultures radicalement différentes, ça interroge nos usages, notre civilisation, notre humanité.
Voilà ce qui passionne Montaigne : à ce contact, tout ce qui paraissait normal, indiscutable, perd son évidence. C’est un bouleversement extraordinaire, avec des répercussions qui vont traverser les siècles jusqu’à aujourd’hui.
Mais ici, on n’est encore qu’au début du chapitre. Montaigne préfère aborder son sujet en douceur, de manière détournée : le ton personnel et dégagé de la discussion, l’éloignement géographique des Tupinambas, la distanciation philosophique, les images apparemment innocentes, tout ça permet en fait de préparer son lecteur à des remises en causes considérables.
Problématique
Comment Montaigne présente-t-il cet exemple des Tupinambas pour mieux préparer son lecteur à reconsidérer toutes les certitudes de sa propre culture ?
Plan et axes de lecture
Dès le début, Montaigne nous annonce qu’il va falloir questionner nos idées reçues ! Cette expérience extraordinaire, la rencontre avec un peuple aux coutumes différentes, interroge les notions de culture, d’humanité, la place de la nature dans la civilisation… Avec des images variées, en tissant des liens d’un sujet à l’autre, Montaigne mobilise notre intelligence sur des questionnements que les humanistes du XVIe siècle ont puisés chez les Anciens, pour mieux les transmettre aux siècles suivants.
Premier mouvement :
Questionner des idées reçues
Or, je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage dans ce peuple, selon ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme en vérité il semble que nous n’avons pas d’autre critère pour la vérité et la raison que les exemples, les idées et les usages du pays où nous vivons. Là se trouvent toujours la religion parfaite, le gouvernement parfait, l’usage parfait et accompli en toutes choses.
Les premiers mots du passage représentent bien le style de Montaigne dans ses Essais, qui n'hésite pas à faire des digressions, pour mieux revenir à son propos. Montaigne crée des liens, pour mieux faire réfléchir le lecteur. C'est le fameux style « à sauts et à gambades » :
Je m’égare... mais plutôt par une liberté voulue que par mégarde. Mes idées se suivent, mais parfois de loin ; elles se répondent, mais de façon détournée. [...] J’aime que l’on écrive de façon poétique, en sautillant, en gambadant.
Michel de Montaigne, Les Essais, Livre III, Chapitre 9, 1580.
Le style des Essais, c'est aussi cette présence de la première personne, mais une première personne modeste, qui donne son point de vue sans l’imposer : « je trouve, mon propos, ce qu’on me rapporte… » il se questionne lui-même dans sa relation avec les autres.
D’ailleurs on le voit en relevant les pronoms personnels du passage : le « je » de Montaigne n’est pas seul au monde, il écoute et relaie le témoignage de ce « on », il participe à ce « nous » et aussi, il s'inclut dans ce « chacun ».
En même temps, tout au long de cette longue phrase, le « nous » est dépouillé : négation du verbe avoir, restriction « pas d’autre que », CC de but et de lieu ; subordonnée relative déterminative (elle restreint le sens de l’antécédent). Cette progressive prise de conscience des limites de notre point de vue, c’est la première leçon de relativisme culturel de Montaigne.
Cette variété des cultures, on la retrouve bien dans la distributivité du pronom indéfini « chacun » qu’on peut d’ailleurs tout aussi bien appliquer à des individus qu’à des groupes (des « nations » par exemple). Ce petit mot est vraiment fondateur ici, il représente bien la dimension irréductible de la variété des cultures.
D’ailleurs, si on tente de suivre les implications de ce « chacun », l’idée est bien présente dans notre texte : chacun / trouve / sa religion parfaite. Indirectement, Montaigne dénonce les guerres de religion qui déchirent son propre pays, il utilise l’exemple de ce peuple lointain pour mieux montrer l’absurdité de ces massacres fratricides. Voilà un exemple de sauvagerie et de barbarie qu’on n’a pas besoin d’aller chercher dans un pays lointain...
D’abord les « exemples » forment des « idées » qui produisent des « usages », qui redonnent alors encore des « exemples »… le lecteur interpellé voit bien se dessiner une boucle : c’est l’aveuglement d’un regard ethnocentré… Avec ce raisonnement, on peut dire que Montaigne est précurseur, puisque la notion d’ethnocentrisme ne sera définie qu’au début du XXe siècle :
L'ethnocentrisme est le terme technique pour cette vue [...] selon laquelle [...] chaque groupe pense que ses propres coutumes sont les seules bonnes et s'il observe que d'autres groupes ont d'autres coutumes, celles-ci provoquent son dédain.
William Graham Sumner, Folkways, 1906.
Dans ce sens, la répétition du terme « usage » est révélatrice, regardez : il est d’abord au singulier « ce qui n’est pas de son usage », pour ensuite devenir pluriel : « les usages du pays où nous vivons » jusqu’à prendre une valeur ironiquement générale et universelle : « l’usage parfait et accompli en toute chose ».
L’ironie laisse entendre l’inverse de ce qui est dit, c’est donc parfait pour démonter un préjugé. Ici, elle passe par la répétition de l’adjectif « parfait » : la religion parfaite, le gouvernement parfait, l’usage parfait. Tout ça provoque un effet d’exagération, une hyperbole qui révèle bien la distance de Montaigne.
L’effet d’exagération est d’ailleurs augmenté par des pléonasmes (la répétition d’une même idée) : « parfait » est carrément redoublé par l’adjectif « accompli ». L’adverbe « toujours » est répété plus longuement par le complément circonstanciel de manière « en toutes choses ». Avec ces procédés, le préjugé apparaît à nos yeux dans toute son outrance.
D’ailleurs, l’adverbe « toujours » du texte original est parfois traduit en français moderne par « pour nous » ou « à nos yeux ». C’est intéressant, parce ça révèle bien l'ambiguïté du mot ! Sous l’apparence d’une vérité absolue, se cache en fait un point de vue limité.
Montaigne nous annonce d’emblée qu’il compte renverser un préjugé. D’abord, par la forme négative : « il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation » ! L’adverbe de négation « rien » est catégorique et déclare bien les intentions de Montaigne : contredire l’idée que ce peuple serait barbare ou sauvage.
D’ailleurs, le lien logique de concession « sinon que » l’amène en fait surtout à détourner complètement la thèse adverse « barbare ? sauvage » ? Oui en effet, si on change complètement le sens de ces mots ! La rhétorique de Montaigne s’adresse avant tout à l’intelligence de son lecteur.
« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » Implicitement, Montaigne rappelle l’étymologie du mot « bar-bar » c’est à l’origine une onomatopée, pour les Grecs anciens, le charabia incompréhensible des peuples qui ne parlent pas leur langue. Le barbare, c’est tout simplement celui qui n’est pas grec.
En reformulant cette définition, Montaigne ouvre un questionnement qui traverse les siècles et qui sera fondateur pour l’ethnologie au XXe siècle :
Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les « sauvages » [...] hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. [...] Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie.
Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, 1952.
« Ce qui n’est pas de notre usage » / ce qui ne provient pas « du pays où nous vivons ». Non seulement Montaigne affirme avoir rencontrés les Tupinambas, mais en plus, il rapporte le témoignage d’un voyageur qui a vécu parmi eux : « Selon ce qu'on m'a rapporté ». Il précise d’ailleurs en amont les qualités de ce témoin :
J’ai eu longtemps auprès de moi un homme qui avait vécu dix ou douze ans dans cet autre monde qui a été découvert en notre siècle. [...] Il faut disposer comme témoin, soit d’un homme dont la mémoire soit très fidèle, soit d’un homme si simple qu’il [...] n’ait là-dessus aucun préjugé. C'était le cas du mien.
Montaigne, Les Essais, Livre I chapitre 30, 1580.
Et voilà pourquoi Montaigne utilise souvent des verbes de perception : « trouver … rapporter … sembler … se trouver ». Montaigne prolonge la démarche de l’explorateur : l’expérience est justement une occasion de dépasser les préjugés et d’atteindre de nouvelles connaissances.
Le déterminant démonstratif représente bien cette démarche : « cette nation » est reprise par le pronom « en » : ce qui est lointain semble s’opposer à ce qui est proche « le pays où nous vivons … là se trouve ». Vous voyez comment ces deux petits mots renvoient à la réalité qui nous entoure ? Cette référence à la situation d’énonciation, les linguistes l’appellent déictique.
La valeur des temps va dans le même sens, regardez. Le présent d’énonciation (pour des actions réalisées au moment où l’on parle) « je trouve … il semble que » permet d’observer et de constater. Le présent de vérité générale (pour des actions vraies en tout temps) permet de tirer des conclusions « il n’y a rien de barbare … chacun appelle … ce qui n’est pas de son usage ».
Cet aller-retour entre observations et interprétations représente bien l’importance de l’expérience, chère aux humanistes du XVIe siècle, et qui sera fondatrice pour les siècles suivants.
Et on a même une sorte de présent intermédiaire, qui ne parvient pas à devenir universel... Soit parce qu’il est nié « nous n’avons pas de critère » ; soit parce qu’il est circonstancié : « le pays où nous vivons » ; soit parce qu’il est ironique : « là se trouve toujours la religion parfaite ». Seule une expérience plus complète du monde peut nous aider à atteindre une véritable connaissance, et c’est justement ce que Montaigne va nous inviter à faire maintenant.
Deuxième mouvement :
Les vertus des fruits sauvages
Ils sont sauvages, comme nous appelons sauvages les fruits que la nature produit d’elle-même de manière ordinaire : là où, en vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions plutôt appeler sauvages. Dans les premiers, nous trouvons, vives et vigoureuses, les propriétés et les vraies vertus, utiles et naturelles, que nous avons abâtardies dans les autres, en les accommodant au plaisir de notre goût corrompu.
Dans ce passage, Montaigne fait d’abord une comparaison : l’outil de comparaison comme ; le comparant, les fruits ; le comparé, les hommes, et le point d’analogie, le fait d’être sauvage. On reconnaît bien la méthode de Montaigne, qui n’hésite pas à faire des détours pour mieux captiver l’intelligence de son lecteur.
Il va mener le procédé jusqu’au bout, regardez : alors que la troisième personne du pluriel désigne d’abord la peuplade des Tupinambas, toute la réflexion va en fait porter sur « les fruits » qui sont repris par divers pronoms : relatifs, démonstratifs, numéraux, personnels, indéfinis… Ce détour par les fruits permet à Montaigne d’avancer son idée plus doucement, sans confronter directement les peuples et les cultures.
D’ailleurs, quand on regarde de plus près les pronoms, on voit que Montaigne s’applique à présenter des images très concrètes à ses lecteurs. D’abord avec le pronom démonstratif « ceux » qui est repris dans la relative qui suit. Quand il présente ses deux catégories de fruits, on se croirait presque au marché devant un étalage de primeurs : « les premiers … les autres ».
Mais est-ce que ce n’est pas aussi une référence au geste tentateur de Satan dans la bible, qui présente le fruit de la connaissance aux Hommes ? À l’inverse, on dirait que Montaigne nous invite à goûter les fruits plus proches d’un état originel plus innocent.
On retrouve aussi cette idée d’un âge d'innocence, un ge d’Or, dans la mythologie antique, auquel Pandore mettra un terme en ouvrant la fameuse boîte. Suivront alors un âge d’argent, d’airain et de fer. Pour les Anciens que Montaigne admire beaucoup, les premiers hommes sont donc loin d’être des sauvages…
« Sauvage » : dans le processus de répétition, le nom commun les sauvages (péjoratif) est devenu un adjectif. Or justement, l’adjectif a plusieurs sens, et c’est là que Montaigne va pouvoir faire une distinction : cette répétition d’un même mot dans deux sens différents, c’est ce qu’on appelle une antanaclase.
Mais que se passe-t-il ici ? En répétant le mot « sauvage », Montaigne remplace le premier sens qu’on présuppose péjoratif (sauvage : primitif, sans organisation, violent) par un deuxième sens qui lui, est connoté positivement (sauvage, qui évolue dans la nature librement, sans intervention ni artifice). Le mot ne change pas, mais le point de vue n’est déjà plus le même.
Pour être parfaitement explicite, Montaigne remplace même le mot sauvage par une périphrase (qui dit la même chose en plusieurs mots) : « que la nature produit d'elle-même d'une manière ordinaire ». Ordinaire, laisse bien entendre alors que la Nature obéit à un ordre. Rien qu’avec ce mot, Montaigne retourne la situation : ce qui est sauvage n’est donc pas forcément tumultueux ou violent. Il y a une harmonie dans la Nature, qui préexiste peut-être à l’action de l’être humain.
Montaigne va donc ensuite sans cesse opposer les deux connotations : « vives … vigoureuses … vraies … utiles … naturelles » pour qualifier ce qui est le produit de la nature et au contraire « abâtardies … corrompu » pour tout ce qui est artificiel. C’est un véritable renversement des idées reçues : alors que l’artifice est normalement valorisé du côté de la civilisation, Montaigne réhabilite ce qui est naturel.
La première personne du pluriel va alors permettre à Montaigne de conserver les enjeux culturels au cœur de ce jeu d’opposition. Alors que la troisième personne (eux) est toute entière du côté de l’identité « ils sont » avec le verbe d’état ; au contraire, la première personne sera du côté de l’arbitraire (nous appelons sauvages) de la fausseté (nous avons altéré) de l’erreur (nous devrions) de la dégradation physique (nous avons abâtardi) et même de la corruption morale (notre goût corrompu).
Quand on regarde cette progression, on peut même dire que c’est une gradation (une augmentation en intensité) : ce qui n’était qu’un contresens nous conduit progressivement à la faute morale. En s'éloignant de la nature, la civilisation ne s’éloigne-t-elle pas aussi d’un certain ordre originel ?
C’est là qu’on perçoit à quel point Montaigne, bien qu’appartenant au courant humaniste du XVIe siècle, n’a plus l’optimisme des premiers penseurs de la Renaissance comme Rabelais ou Thomas More... Les conquêtes du nouveau monde et les guerres de religion ont mis à mal la foi dans le progrès, et posent cette question redoutable : la civilisation est-elle toujours désirable ?
Le conditionnel nous invite bien à corriger cette erreur, mais sans injonction : « nous devrions plutôt ». C’est surtout ici une invitation à se pencher sur les exemples qui ne viennent qu’après : « les premiers, les autres ». Montaigne guide son lecteur très progressivement, et repassant toujours par l’expérience.
Troisième mouvement :
Une mise en garde contre la vanité
Ce n’est pas raison de dire que l’art l’emporte sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tellement surchargé la beauté et la richesse de ses produits par nos inventions que nous l’avons complètement étouffée. Et partout où elle se montre dans toute sa pureté, elle fait grandement honte à nos vaines et frivoles entreprises.
Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à représenter le nid du moindre oiselet, sa texture, sa beauté et son utilité, pas plus que la toile de la chétive araignée.
Montaigne prend directement le contrepied d’une idée reçue avec une tournure négative : « ce n’est pas raison ». Le nom commun « raison » n’a encore que le sens qu’on lui donne au XVIe siècle (= un argument, une preuve, une justification). Il est d’ailleurs souvent traduit en français moderne par « justifié ». Il s’agit donc surtout de bien montrer au lecteur les étapes de son raisonnement.
L’exemple évolue ici des fruits cultivés à un domaine plus général et particulièrement culturel : l’art. À l’époque, les arts désignent tous les domaines techniques, les beaux-arts, mais aussi les arts mécaniques et l’artisanat.
Or justement, ce mot « art » a la même origine que le mot « artifice » (du latin ars, artis = habileté, métier, connaissance technique). Ce nouveau détour du raisonnement permet à Montaigne d’élargir encore son propos, et de mieux montrer que cette prééminence de l’artifice ne se trouve pas dans toutes les cultures.
La métaphore est alors filée : « surchargé » devient « étouffé » : la nature est bien un être vivant, que les artifices humains empêchent de respirer. D’ailleurs, regardez comment sont organisés les signifiants « l'art » et les « vaines entreprises » du côté de l’artifice, encadrent « la nature » et « sa pureté », c’est un chiasme (une structure en miroir) qui illustre bien l’idée d’étouffement, de manière très visuelle.
Montaigne représente en plus cette image avec des tournures syntaxiques alourdies par des adverbes intensifs : « tellement … complètement » et par le préfixe « sur-chargé » qui devient alors pratiquement un pléonasme. On perçoit bien l’intention dans la version originale, où on trouve en fait l’adjectif « re-chargé » : ce préfixe re- exprime bien l’idée d’une action inutile, excessive.
Cet art de la surcharge est d’ailleurs un véritable phénomène culturel qui émerge à l’époque : cette tendance qu’on appellera baroque, à représenter la complexité et la diversité de la nature, avec un foisonnement de détails. Souvent, paradoxalement, cet art met en avant à la fois sa propre sophistication, et son insuffisance à représenter parfaitement les mystères de la Nature.
Chez Montaigne, la nature est pratiquement représentée comme une divinité : « mère nature » ; c’est une allégorie (une représentation concrète d’un concept abstrait). D’ailleurs, dans les éditions modernes, on restitue souvent la majuscule. « Notre grande et puissante mère Nature » déborde l’imaginaire chrétien et même l’héritage de l’antiquité pour aller puiser dans une sorte de mythologie humaine universelle…
En face de cette mère nature grande et puissante, l’art qui désigne au contraire les actions humaines, est repris par deux expressions qui se complètent réciproquement : « nos vaines et frivoles entreprises » ou encore « tous nos efforts ».
Les savants et humanistes de la Renaissance tournent en effet leurs regards vers la Nature, pour mieux comprendre son fonctionnement, pour s’en inspirer, pour inventer des machines étonnantes. Montaigne hérite de cette admiration de ses aînés pour la richesse et la complexité de la Nature, mais sans leur enthousiasme d’inventeurs et de créateurs…
On peut penser aux plans dessinés par Léonard de Vinci et qui s’inspirent directement d’observations faites sur la Nature elle-même. Bien sûr, l’invention est extraordinaire, mais l’engin ne prendra jamais son envol, et il faudra attendre le XXe siècle pour voir s’élever un dispositif plus lourd que l’air…
Voilà pourquoi les deux adjectifs coordonnés « grande et puissante » s’opposent symétriquement à ceux qui qualifient les inventions humaines : « vaine et frivole ». Pour Montaigne, non seulement nos travaux sont laborieux, mais en plus, ils n’aboutissent à aucun résultat, et au mieux, ils ne sont là que pour flatter notre vanité…
La peinture de Vanités est d’ailleurs un genre qui commence à émerger au XVIe siècle et sera très présent tout au long du XVIIe siècle : crânes, bulles de savon, fleurs, bougies et sabliers… Tout ce qui représente la fragilité de la vie vient nous rappeler que rien ne dure, et notamment, que les entreprises humaines sont fugaces parmi les cycles naturels.
Vaines et frivoles, ce sont d’ailleurs pratiquement des synonymes, sinon que le terme « frivole » est peut-être plus spécifiquement péjoratif. Montaigne semble bien prendre la posture d’un moraliste, qui veut faire « fort honte » justement aux excès d’une société pleine d’artifices… On reconnaît le registre épidictique, discours qui a recours à l’éloge et/ou au blâme.
Mais dans le texte original, l’adjectif est différent : « une merveilleuse honte » : c’est à dire, dans la langue du XVIe siècle, une honte étonnante, surprenante, voire même, admirable, pourquoi ? Parce qu’elle révèle par contraste les beautés de la nature. Il n’adresse donc pas la honte à son lecteur, il le met de son côté…
Dans le raisonnement développé par Montaigne « l’art ne l’emporte pas sur la Nature » est une antithèse qui s’oppose spontanément à une idée reçue « l’art l’emporte sur la Nature » : il va donc utiliser des contre-exemples issus de la nature elle-même « le moindre oiselet … la chétive araignée ».
Mais alors qu’on pourrait s’attendre à des phénomènes impressionnants, digne d’une Nature « grande et puissante » ; Montaigne s’amuse au contraire à prendre des exemples particulièrement minutieux : « le moindre oiselet » avec le diminutif ; « la chétive araignée » c’est à dire, littéralement, sans force. Or c’est justement dans sa toile que réside toute l’ingéniosité et la puissance de la nature : la finesse presque invisible de ces fils étant ce qui est le plus difficile à imiter.
Les exemples sont organisés très subtilement, regardez : chaque animal produit une œuvre toujours plus fine, au point de devenir pratiquement invisible. Comme pour nous la faire toucher du doigt, la syntaxe elle-même est réduite au minimum avec la formule elliptique « pas plus que » comme pour ajouter un minuscule détail de moindre importance en fin de phrase.
Ce verbe « représenter » est particulièrement lourd de sens, parce que Montaigne fait ici implicitement référence à la conception platonicienne de la mimesis, c’est-à-dire, de la représentation : l’un des piliers de la philosophie occidentale.
Vous savez que chez Platon, la réalité n’est en quelque sorte qu’une ombre projetée du monde des idées. Nous vivons donc dans un monde qui n’est en quelque sorte, qu’une version dégradée d’un autre monde, celui des concepts, que seule une démarche philosophique peut saisir.
Dans cette conception, la représentation artistique de la réalité ne peut être alors qu’une version encore dégradée de la réalité… Elle s’éloigne du monde parfait des idées, c’est un simulacre de simulacre. La sagesse des Anciens est donc en quelque sorte un repère qui permettra de redonner toute sa mesure aux notions de naturel et d’authenticité.
C’est là qu’on va rejoindre un dernier point essentiel de la pensée de Montaigne : ces observations sur les tribus sauvages d’Amérique constituent encore un détour pour montrer l’importance fondatrice de la pensée des Anciens, fournissant un exemple encore plus probant qu’il n’en possédait eux-mêmes :
Les Anciens n’ont pu imaginer un état naturel aussi pur et aussi simple que celui que nous constatons par expérience [...] Platon trouverait-il la République qu’il a imaginée si éloignée de cette perfection ?
Montaigne, Les Essais, Livre I chapitre 30, 1580.
Ces peuples me semblent donc barbares, parce qu’ils ont été fort peu façonnés par l’esprit humain, et qu’ils sont demeurés très proches de leur état originel.
Cette dernière phrase se détache nettement, parce qu’elle forme un effet de boucle, regardez. D’abord, le lien logique de conséquence « donc » annonce la fin de l’argumentation. Mais tout de suite, il conduit à un lien logique de cause : « parce que » qui permet de reprendre tout le raisonnement en raccourci. C’est un procédé particulièrement efficace : cette fois-ci, le lecteur va pouvoir retracer tous les liens en un instant.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le verbe « sembler » revient une deuxième fois ici. Alors que le premier était utilisé de manière très générale « il semble que nous n’avons pas d’autre critère », c’est maintenant un point de vue qu’il s’est approprié à la première personne « ces peuples me semblent ». Le mouvement de la pensée et l’expérimentation des exemples lui ont permis de mieux saisir la valeur culturelle de ce peuple.
Cet effet de boucle est aussi un retournement total de situation : alors qu’on avait au début « Je ne trouve rien de barbare », voilà qu’on termine avec « ces peuples me semblent barbares ». En fait, bien loin de se contredire, Montaigne a réussi un tour de force, par le détour de ses exemples, il a entièrement redéfini le mot « barbare » en lui enlevant toute connotation négative.
Et voilà pourquoi les Tupinambas de Montaigne apparaissent comme l’un des premiers exemples du « mythe du bon sauvage », qui font suite aux premières descriptions d’Amerigo Vespucci :
Ce pays est plus habitable qu'aucun de ceux que j'ai vus. Les habitants sont très doux, très bienveillants, très inoffensifs ; ils sont tout nus, comme les a fait la nature ; [...] leurs corps sont très bien formés et parfaitement proportionnés. [...] Dans leur démarche, dans leurs jeux, dans tous leurs mouvements, ils sont extrêmement adroits.
Amerigo Vespucci, Lettre à Lorenzo di Pierfrancesco de Médicis, 1501.
Conclusion
Dans notre passage, présenter les Tupinambas comme de bons sauvages permet à Montaigne de déclencher la réflexion de son lecteur… Comme toute notion utile en Histoire des idées, le mythe du bon sauvage ne correspond ni à une réalité, ni une collection de critères précis, c’est un concept utile, justement parce qu’il révèle l’évolution de la pensée, reflétant des intentions différentes, d’un auteur à l’autre, d’un siècle à l’autre.
Chez Montaigne, cette idée que les sauvages ne sont pas si mauvais, si barbares qu’on ne l’imagine, nous prépare surtout à interroger nos propres certitudes, révèle les apories d’une société déchirée par les guerres de religions… Cette réflexion morale constitue bien une étape fondatrice pour d’autres auteurs comme Montesquieu, Rousseau, ou plus proches de nous, Claude Levi-Strauss ou Michel Tournier…