Couverture pour Le Menteur

Corneille, Le Menteur, 1644.
Acte II et scène 5
Explication linéaire


Extrait étudié



GÉRONTE
Fais ce que je te dis.

DORANTE
Mais s’il est impossible ?

GÉRONTE
Impossible ! Et comment ?

DORANTE.
Souffrez qu'aux yeux de tous
Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux.
Je suis…

GÉRONTE
Quoi ?

DORANTE.
Dans Poitiers…

GÉRONTE.
Parle donc, et te lève.

DORANTE.
Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève.

GÉRONTE
Sans mon consentement ?

DORANTE.
On m’a violenté.
Vous ferez tout casser par votre autorité,
Mais nous fûmes tous deux forcés à l'hyménée
Par la fatalité la plus inopinée...
Ah ! Si vous le saviez !

GÉRONTE.
Dis, ne me cache rien.

DORANTE.
Elle est de fort bon lieu, mon père, et pour son bien,
S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite…

GÉRONTE.
Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite.
Elle se nomme ?

DORANTE.
Orphise ; et son père, Armédon.

GÉRONTE.
Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom.
Mais poursuis.

DORANTE.
Je la vis presque à mon arrivée
Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée,
Tant elle avait d'appas, et tant son oeil vainqueur
Par une douce force assujettit mon cœur !
Je cherchai donc chez elle à faire connaissance ;
Et les soins obligeants de ma persévérance
Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant.
J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ;
Et j'étendis si loin mes petites conquêtes,
Qu’en son quartier souvent je me coulais sans bruit,
Pour causer avec elle une part de la nuit.
Un soir que je venais de monter dans sa chambre…
(Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre ;
Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
Ce soir même son père en ville avait soupé ;
Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,
Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art !)
Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
Il se sied ; il lui dit qu'il veut la voir pourvue ;
Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir.
Jugez combien mon coeur avait lors à souffrir !
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
Ce discours ennuyeux enfin se termina ;
Le bonhomme partait quand ma montre sonna ;
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
« Depuis quand cette montre ? Et qui vous l'a donnée ?
— Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
N’ayant point d’horlogiers au lieu de sa demeure :
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.
— Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »
Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,
Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;
Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte ;
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;
Il appelle au secours, il crie à l’assassin :
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
Furieux de ma perte, et combattant de rage,
Au milieu de tous trois je me faisais passage,
Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
De sa frayeur première aucunement remise,
Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,
Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.
Soudain, nous entassons, pour défenses nouvelles,
Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles ;
Nous nous barricadons, et, dans ce premier feu,
Nous croyons gagner tout à différer un peu.
Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,
D’une chambre voisine on perce la muraille :
Alors, me voyant pris, il fallut composer.
Ici Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce de la sienne.


Introduction



Accroche


• Si Le Menteur de Corneille en 1644 remporte un si vif succès, c’est que cette comédie allie habilement plaisir du théâtre et du romanesque avec les récits savoureux de Dorante.
• Les « menteries » de Dorante sont en effet imprégnées de récits célèbres (On peut penser au roman pastoral comme L’Astrée d’Honoré d’Urfé) : rebondissements, tromperies, mélange de registre.
• Le public se régale à ces allusions, et le jugement du valet Cliton se confirme :
Vous allez au-delà de leurs enchantements :
vous seriez un grand maître à faire des romans.

Corneille, Le Menteur, Acte 1, scène 6.

Situation


• Au fil de la pièce, les mensonges de Dorante sont de plus en plus romanesques et étourdissants.
• Dorante s’est déjà fait passer pour un guerrier héroïque et un séducteur. Dans notre extrait, il retrouve son père à Paris, et apprend que celui-ci veut le marier.
• Comme Dorante ne sais pas qu’il lui a choisi Clarice, il va inventer un troisième mensonge pour échapper au mariage.

Problématique


Comment Dorante fait-il appel à la puissance de la narration pour créer un récit de plus en plus étourdissant qui trompe son père mais va s’avérer périlleux pour son propre avenir ?

Mouvements de l'explication linéaire


Notre explication portera sur la place du romanesque dans le mensonge.
1) Après avoir tenté d'argumenter sans succès auprès de Géronte qui veut le marier, Dorante fait appel au pouvoir de la narration en improvisant le récit d’un mariage forcé.
2) Il invente d’abord un roman pastoral attendrissant et captivant centré sur les personnages imaginaires d’Orphise et Armédon.
3) Puis il se lance dans un récit héroïque à suspense de moins en moins vraisemblable, mais qui fait de lui un héros vaincu, contraint de sauver l’honneur en se mariant.

Premier mouvement :
Éviter le mariage par un mensonge improvisé



GÉRONTE
Fais ce que je te dis.

DORANTE
Mais s’il est impossible ?

GÉRONTE
Impossible ! Et comment ?

DORANTE.
Souffrez qu'aux yeux de tous
Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux.
Je suis…

GÉRONTE
Quoi ?

DORANTE.
Dans Poitiers…

GÉRONTE.
Parle donc, et te lève.

DORANTE.
Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève.

GÉRONTE
Sans mon consentement ?

DORANTE.
On m’a violenté.
Vous ferez tout casser par votre autorité,
Mais nous fûmes tous deux forcés à l'hyménée
Par la fatalité la plus inopinée...
Ah ! Si vous le saviez !

GÉRONTE.
Dis, ne me cache rien.

DORANTE.
Elle est de fort bon lieu, mon père, et pour son bien,
S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite…

GÉRONTE.
Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite.
Elle se nomme ?

DORANTE.
Orphise ; et son père, Armédon.

GÉRONTE.
Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom.
Mais poursuis.



Un mensonge pour se tirer d’affaire


• Dorante a tenté de résister à la décision de son père, mais Géronte maintient sa décision : « Fais ce que je te dis ». C’est un impératif d’ordre (au XVIIème siècle, le consentement au mariage revient au père, selon une loi de 1556).
• Dorante prépare son mensonge par une hypothèse : « Mais s'il [le mariage] est impossible ? ». Il se laisse le temps d'improviser une raison, sans la donner tout de suite.
• Mais Géronte veut comprendre : « Impossible ! Et comment ? » avec l’exclamation et l’interrogation.
⇨ Dorante s’apprête à improviser un mensonge, le spectateur le voit progressivement devenir un acteur de talent sur scène.

Un mensonge joué avec talent


• Dorante fait d’abord appel à l’émotion : « Souffrez… aux yeux de tous … obtenir pardon » il mêle pathétique et tragique.
• Il utilise aussi des gestes forts : « j’embrasse vos genoux ». C’est une didascalie interne (l’indication du jeu d’acteur se trouve dans les paroles du personnage).
• Il ménage un certain suspense: « Je suis… — Quoi ? — Dans Poitiers… — Parle donc, et te lève. » C’est une stichomythie (enchaînement de répliques vives et courtes).
• L’aveu improvisé sort soudainement : « je suis donc marié » : cette diérèse (on prononce le « ri - é ») insiste sur l’aveu.
⇨ C’est un « coup de théâtre » dans le récit : cette fois Dorante ment, non pour embellir la réalité, mais par nécessité.

Un mensonge, récit tragique et captivant


• Le père est stupéfait « Sans mon consentement ? » la question souligne la dimension invraisemblable de cette situation.
• Dorante gagne du temps « Vous ferez tout casser par votre autorité » le futur sert ici à ménager son autorité.
• Dorante se dit contraint « violenté ». La diérèse contribue au registre pathétique (il veut susciter la compassion du père).
• Le mensonge de Dorante reste mystérieux : « on m’a violenté » le pronom indéfini « on » est imprécis.
• Sa capacité d’improvisation se traduit par le retour au lexique tragique : « la fatalité », la violence « nous fûmes forcés », l’interjection : « Ah ! Si vous le saviez ! »
• Le mariage est désigné par le substantif « hyménée » qui appartient à un langage soutenu et littéraire.
⇨ Dorante s'écarte de plus en plus de la réalité : il crée de toutes pièces un récit où la fatalité dégage sa responsabilité.

Un mensonge, jeu avec la vraisemblance


• Géronte suit cette histoire malgré son énormité : « Dis, ne me cache rien », l’impératif et la négation marquent son impatience.
• Dorante tempère tout de suite son père en précisant le rang et la dot de l’épouse (fictive) « de fort bon lieu » et « pour son bien »
• Il reste réaliste en précisant que ce bien « n’est du tout si grand » que le souhaiterait son père.
• Géronte accepte la situation « puisque c’est chose faite » la subordonnée causale montre que la persuasion a opéré.
⇨ Il reste un point essentiel pour lui : la noblesse et la réputation honorable de cette famille.

Ce n’est que le début du mensonge


• Dorante est pris de court (il ne peut donner le nom d’une famille de Poitiers sans se trahir) « Orphise et Armedon » fantaisistes, sont inspirés de romans pastoraux.
• Le père ne connaît pas cette littérature : « Je n’ai jamais ouï ni l’un ni l’autre nom » il appartient à une autre génération.
• Géronte engage son fils à tout raconter avec l’injonction : « Mais poursuis » Dorante est pris au piège de son mensonge.
⇨ le spectateur se demande : Dorante va-t-il réussir à inventer un mensonge à la hauteur ?

Transition


Pour séduire et convaincre, Dorante utilise tous les artifices de la narration : il mêle les registres (tragique, pathétique, comique…) et s’inspire de genres romanesques variés (roman précieux, roman d’aventure, roman pastoral).

Deuxième mouvement :
Un récit inspiré du roman pastoral



DORANTE
Je la vis presque à mon arrivée
Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée,
Tant elle avait d'appas, et tant son oeil vainqueur
Par une douce force assujettit mon cœur !
Je cherchai donc chez elle à faire connaissance ;
Et les soins obligeants de ma persévérance
Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant.
J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ;
Et j'étendis si loin mes petites conquêtes,
Qu’en son quartier souvent je me coulais sans bruit,
Pour causer avec elle une part de la nuit.
Un soir que je venais de monter dans sa chambre…
(Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre ;
Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
Ce soir même son père en ville avait soupé ;
Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,
Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art ! )
Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
Il se sied ; il lui dit qu'il veut la voir pourvue ;
Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir.
Jugez combien mon coeur avait lors à souffrir !
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
Ce discours ennuyeux enfin se termina ;


Le récit de la naissance de l’amour


• Cette naissance de l’amour est racontée avec vivacité : « je la vis, j’en fus, je cherchai, j’en reçus… » au passé simple.
• Dorante développe alors un lieu commun de la littérature précieuse : la « naissance de l’amour » (innamoramento).
• Première caractéristique : La femme aimée est irrésistible. Même une « âme de rocher » serait touchée.
• On perçoit l’effort de stylisation de Dorante, avec cette image « âme de rocher » qui est calquée sur « cœur de pierre ».
• Expressions empruntées à la préciosité « objet charmant ».
• Autre cliché : le coup de foudre : « je la vis presque à mon arrivée » l’allitération en v souligne l’instant du premier regard.
• L’amour est suscité par un jeu de regards : « l’œil vainqueur » désigne l’amante par synecdoque (la partie désigne le tout).
⇨ Dorante improvise avec talent une scène de première rencontre, lieu commun littéraire. Il insiste notamment sur le fait qu’il suit une force irrésistible.

Une histoire d’amour dont nous suivons longuement l’évolution


• Dorante suit un penchant irrésistible « douce force » qui est un oxymore (alliance de mots contradictoires).
• Dorante laisse son cœur être « assujetti » par cette force de l’amour, il n’en est que l’objet.
• Le récit de Dorante s’étale dans le temps « six mois », il gagne sa dame par sa « persévérance » ses « petites conquêtes ».
• C’est d’abord un amour chaste : « faveurs secrètes, mais honnêtes » « pour causer avec elle »
• L’amour devient réciproque « j’en fus autant aimé qu’amant » comme le souligne le polyptote « aimé / amant ».
• Cette relation devient régulière et nocturne « je me coulais dans ses quartiers… je venais dans sa chambre ». Les possessifs traduisent l’intimité de leur relation… compromettante.
⇨ Le récit de Dorante est un petit roman idéalisé, une idyllique où deux amoureux seuls au monde se rapprochent.

Un moment de basculement dans le récit


• Rebondissement typiquement romanesque : les amants sont séparés par des péripéties. L’arrivée du père en fait partie.
• Dorante fixe le cadre spatio-temporel « un soir … dans sa chambre », et le reprend ensuite : « ce jour-là … ce soir même » avec des pronoms démonstratifs.
• Dorante prend son temps : « je venais de monter dans sa chambre… » les points de suspension forment une aposiopèse.
• Il réfléchit en précisant entre parenthèses « (Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre » ): il surjoue.
• Il fait semblant de se souvenir, alors qu’il invente « s’il m’en souvient » l’hypothèse est en incise.
• Il se parle à lui-même « Oui, ce fut » : cela ajoute une touche d’oralité, et de comique : c’est un acteur qui mime le monologue.
⇨ Dorante met en scène les parties de sa fiction pour captiver son père devenir simplement spectateur.

Une mise en scène d’un topos : les amants surpris


• C’est un moment clé : « son père en ville avait soupé ; Il monte à son retour » : plus-que-parfait puis présent de narration.
• C’est le début d’une scène d’action : le père « monte, frappe à la porte » tandis que la jeune fille « cache, ouvre, se jette » tous ces verbes d’action sont au présent de narration.
• Le rythme s’accélère « elle transit… me cache… ouvre enfin » c’est une asyndète (pas de conjonction de coordination).
⇨ Tout est fait pour tenir le spectateur en haleine et pour l’impliquer dans les intérêts imaginaires du jeune couple.

Une scène riche en émotions


• Les émotions sont très visibles « transit, pâlit, rougit » elle passe d’une couleur à l’autre. On nous donne à voir une scène comme si on y était (hypotypose).
• L’affolement des deux amants est perceptible « il frappe à la porte, elle // Transit » le contre-rejet audacieux produit un rythme heurté : 6//5/1 puis 2/2/2//6.
• Les émotions sont variées, de la peur au pathétique : la jeune femme « se jette au cou de ce pauvre vieillard » Dorante précise les gestes des personnages de son récit.
⇨ Malgré la surprise, la jeune fille inventée par Dorante fait preuve d’une grande présence d’esprit et ment à son père, exactement comme le fait Dorante : c’est une mise en abyme.

La mise en abyme du mensonge


• Dorante admire l’habileté du personnage qu’il invente « (qu’elle eut d’esprit et d’art !) » puis plus loin : « elle sut si bien faire » avec l’intensif « si bien ». Ce génie est en fait le sien, puisqu’il est en train de tout inventer !
• Le père d’Orphise vient avec une proposition de mariage « il veut la voir pourvue » or c’est exactement ce que vient de faire Géronte. Il met sa situation en abyme.
• Le procédé met en relief la cruauté de la contrainte exercée par les pères, que Dorante montre à Géronte.
• Dorante interpelle son père « jugez combien mon cœur avait à souffrir » l’impératif s’adresse aussi au spectateur qui connaît la situation réelle : c’est un effet de double énonciation (le spectateur comprend mieux que les personnages sur scène).
• Comment elle parvient à écarter ce mariage arrangé est passé sous silence : « discours ennuyeux ». L’adjectif péjoratif nous invite à repasser à l’action.
⇨ Ce passage est une véritable apologie du mensonge dans le mensonge , un « tour de force » de la part de Dorante.

Transition


Ce sont deux récits romanesques habiles, touchants et vraisemblables bien qu’un peu exagérés. Mais on sent que Dorante s’emporte : saura-t-il garder une juste mesure ?

Troisième mouvement :
Glissement vers le roman héroïque



Le bonhomme partait quand ma montre sonna ;
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
« Depuis quand cette montre ? Et qui vous l'a donnée ?
— Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
N’ayant point d’horlogiers au lieu de sa demeure :
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.
— Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »
Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,
Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;
Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte ;
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;
Il appelle au secours, il crie à l’assassin :
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
Furieux de ma perte, et combattant de rage,
Au milieu de tous trois je me faisais passage,
Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
De sa frayeur première aucunement remise,
Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,
Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.
Soudain, nous entassons, pour défenses nouvelles,
Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles ;
Nous nous barricadons, et, dans ce premier feu,
Nous croyons gagner tout à différer un peu.
Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,
D’une chambre voisine on perce la muraille :
Alors, me voyant pris, il fallut composer.
Ici Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce de la sienne.


La malédiction des objets contrariants : la montre


• Par contraste, la suite du « récit ennuyeux » va regorger de péripéties, d’obstacles extravagants, qui parodient de manière burlesque le roman héroïque où tout s’oppose à l’amour.
• La première péripétie survient de façon intempestive au passé simple « quand ma montre sonna » : la montre est un objet nouveau et à la mode à l’époque.
• Pour raconter cette scène, Dorante doit se mettre en scène et dire les répliques d’Orphise et Armédon au discours direct : le théâtre dans le théâtre est débridé !
• Dorante joue une Orphise bonne menteuse, qui improvise des détails « réalistes » : le cousin sans « horlogiers »
• Il lui fait même ajouter des détails inutiles « deux fois en un quart d’heure » on frôle l’hyperbole.
⇨ La « fatalité » passe par des objets cocasses et récalcitrants qui sont de moins en moins vraisemblables.

Un enchaînement improbable : le pistolet.


• Le début d’une autre péripétie est marqué par l’adverbe « Alors » placé en début de phrase.
• L’épisode est comique : « pour me la prendre, elle vient en mon coin… je la lui donne en main » la première personne désigne Dorante caché.
• L’incident suivant est particulièrement improbable : « le cordon s’embarrasse » l’action est étrangement pronominale comme si le cordon déclenchait volontairement le pistolet.
• Dorante donne même le détail du mécanisme « Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part » après un enjambement qui imite bien l’accélération du récit.
• Dorante implique encore son père « voyez ma disgrâce … jugez de notre trouble » les impératifs sont éloquents.
• Le comique de geste « elle tombe par terre » produit une fausse situation tragique « Et moi je la crus morte ».
⇨ Dorante maîtrise un récit romanesque à la fois comique, tragique, et bientôt héroï-comique : le ton épique est employé pour décrire une situation triviale (l’amant pris pour un voleur).

Un rebondissement héroï-comique : l’épée


• L’exagération et la dramatisation l’emportent ensuite : les cris du père « épouvanté » qui « appelle au secours » et « crie à l’assassin » provoquent l’arrivée de trois nouveaux personnages.
• Dorante prend alors une posture de héros : il se décrit avec l’adjectif « furieux » typique du roman épique (on peut penser à Roland furieux de l’Arioste). La diérèse insiste sur cet adjectif.
• C’est une véritable bataille : « Furieux de ma perte, et combattant de rage » les CdN se justifient : c’est parce qu’il croit Orphise morte qu’il redouble de colère.
• Les chiffres sont éloquents « deux valets, tous trois » il est seul contre tous. Son épée se brise « en trois morceaux ».
• La fatalité s’acharne : « un autre malheur » et « de nouveau » marquent la répétition.
⇨ Le point culminant du mensonge de Dorante sera donc un véritable affrontement qui prendra des allures épiques.

Une parodie de bataille épique


• Nos deux amants sont alliés « je recule … elle pousse la porte et s’enferme avec moi » : la première et la troisième personne sont tour à tour sujet des verbes d’action.
• Commence alors le dernier rebondissement : « Soudain, nous entassons, pour défenses nouvelles » l’adverbe « Soudain » accompagne l’apparition de la première personne du pluriel.
• On croirait une ville assiégée : « défenses nouvelles … nous nous barricadons … premier feu … rempart … muraille ». Le champ lexical est militaire.
• Les objets utilisés sont cependant comiquement domestiques et hétéroclites : « bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles » ce qui crée un décalage grotesque.
• Dorante invente un champ de bataille entre deux chambres : « d’une chambre voisine on perce la muraille ».
• Nous sommes bien dans le registre héroï-comique (qui parodie la littérature épique). Cet entassement d’objets mime la prolifération des détails du récit.
⇨ Comment terminer ? Les deux héros doivent être vaincus pour expliquer le mariage mais l’honneur doit aussi être sauf !

Une fin extravagante


• Cependant les deux amants font une erreur stratégique « nous croyons gagner tout à différer un peu » : le verbe « croire » souligne l’opposition entre « tout » et « un peu ».
• Le combat tourne court, les barricades sont inutiles car « on perce la muraille ». Le pronom « on » indéfini abrège les détails.
• Dorante a perdu, mais cela se termine par un mariage « Il fallut composer » : cette périphrase désigne une fin somme toute heureuse… Nous sommes rattrapés par la comédie.
• On devine que ce mensonge n’est qu’un début. La didascalie montre que Clarice et Lucrèce ont assisté à ce mensonge.
⇨ La scène se termine par un paradoxe : le « roman » réussit à convaincre Géronte mais dépasse Dorante, puisque Clarice lui échappe alors qu’il voulait au contraire rester libre de l’épouser.


Conclusion



Bilan


• Dans notre extrait, Dorante veut échapper au mariage prévu par son père, en improvisant un mensonge. Il a déjà été marié de force à Poitiers. Il s’engage dans un récit captivant, jouant avec la vraisemblance, et mettant le théâtre en abyme.
• Le récit de Dorante emprunte au roman précieux, au roman pastoral, et au roman d’aventures : il nous fait découvrir une belle histoire d’amour, dont nous suivons l’évolution, jusqu’au moment où les deux amants sont surpris.
• Enfin, la dimension épique de l’aventure est parodiée. Les objets eux-même vont contrarier les amoureux : la montre, le pistolet, l’épée. Mais paradoxalement, les amoureux qui perdent la bataille, se voient obligés de se marier.
• Le mensonge de Dorante convainc son père que l’honneur est sauf, mais on devine qu’il sera à l’origine de nouvelles péripéties, puisque Clarice et Lucrèce y ont assisté.

Ouverture


• Avec Molière on retrouvera le même thème dans Les Précieuses Ridicules, en 1659 : mais chez Molière, la préciosité et les exagérations baroques sont désormais moquées :
— Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets, et sonnettes, puissiez-vous être à tous les Diables ».
Molière, Les Précieuses Ridicules, 1659, scène 17.




Gerard van Honthorst, Le Mariage de Frederik Hendrik et Amalia van Solms (retouché), 1651.

⇨ * CORNEILLE 𝘓𝘦 𝘔𝘦𝘯𝘵𝘦𝘶𝘳 🔎 II.5 - Le faux mariage (explication linéaire au format PDF téléchargeable) *

⇨ * CORNEILLE 𝘓𝘦 𝘔𝘦𝘯𝘵𝘦𝘶𝘳 💼 II,5 - Le faux mariage (extrait étudié PDF téléchargeable) *

* Document téléchargeable réservé aux abonnés.