Beaumarchais, Le Mariage de Figaro
Résumé et analysé scène par scène
En 1781, tout le monde attend le retour de Figaro, le valet de comédie inventé par Beaumarchais, qui avait déjà passionné les foules dans Le Barbier de Séville ! Mais suite à une première lecture à la Comédie Française, certains courtisans disent que Le Mariage de Figaro est une pièce séditieuse...
Introduction
Louis XVI veut en avoir le cœur net et se fait lire la pièce en compagnie de Marie-Antoinette... Henriette Campan, première femme de chambre de la reine, est présente :
Au monologue de Figaro [...] le roi se leva avec vivacité, et dit : « C'est détestable, cela ne sera jamais joué : il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse. Cet homme se joue de tout ce qu'il faut respecter dans un gouvernement. — On ne la jouera donc point ? dit la reine. — Non, certainement, répondit Louis XVI ; vous pouvez en être sûre.
Henriette Campan, Mémoires sur la vie de Marie-Antoinette, 1823.
La dimension satirique de la pièce est trop forte, elle est interdite. Mais on continue de lire des passages à la cour, chez les particuliers, parfois même dans les cabarets :
Il arriva un moment où l'on peut dire [...] que tout Paris, excepté le roi [...] voulait voir jouer le Mariage de Figaro, et le voulait avec une ardeur de curiosité impatiente contre laquelle un gouvernement ne peut rien.
Louis de Loménie, Beaumarchais et son temps, 1858.
Et c’est la force de cette pièce : les spectateurs sont sans cesse mis dans la connivence. En 1784, après 6 remaniements imposés par la censure, l'interdiction est enfin levée :
Cette première représentation du Mariage de Figaro [...] est un des souvenirs les plus connus du XVIIIe siècle. Tout Paris se pressant dès le matin au [...] Théâtre-Français, [...] [pour assister à] une comédie [...] qui, si elle choque [...] quelques-unes des loges, [...] enflamme un parterre électrisé.
Louis de Loménie, Beaumarchais et son temps, 1858.
En continuité avec la pièce précédente, Le Mariage de Figaro se déroule dans le château d’Aguas-Frescas, chez le comte Almaviva, à quelques kilomètres de Séville. On va voir que ce cadre permet au dramaturge de représenter un pouvoir féodal vacillant, tout en jouant avec les limites de l’unité de lieu chère au théâtre classique.
Acte I
Une chambre à demi démeublée ; un grand fauteuil de malade [...] au milieu. Figaro, avec une toise, mesure le plancher. Suzanne attache à sa tête, devant une glace, le petit bouquet de fleurs d’orange, appelé chapeau de la mariée.
Tiens, Suzanne, c’est un personnage qui n’était pas dans Le Barbier de Séville ! Rien que par le bouquet de fleur qu’elle porte, le spectateur comprend que c’est la fiancée de Figaro. Chez Beaumarchais, les accessoires sont révélateurs...
On a aussi beaucoup commenté la présence de ce fauteuil au milieu de la chambre : il rappelle celui du Malade Imaginaire, (qui empêche aussi un mariage). Mis à la place du lit conjugal, on voit bien que les noces dépendent entièrement de la volonté du seigneur maître des lieux.
Scène 1
À l’ouverture des rideaux, Figaro mesure la pièce avec soin : 19 pieds sur 26, c’est à dire, exactement la taille de la scène de la Comédie Française : dès la première scène, Beaumarchais représente le théâtre dans le théâtre.
Cette pièce, c'est la chambre que le comte cède au couple pour leur mariage. Mais Suzanne refuse de s'y installer.
FIGARO. — Pourquoi ? [...] Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode. [...] La nuit, si madame est incommodée, [...] zeste, en deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose ? [...] crac, en trois sauts me voilà rendu.
SUZANNE. — Fort bien ! Mais quand il aura tinté, le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission : zeste, en deux pas il est à ma porte, et crac…
L’onomatopée est suggestive : on va voir que chez Beaumarchais, le langage vise au maximum le naturel, la rapidité, donnant parfois presque l’illusion de l’improvisation.
Suzanne révèle alors à Figaro ce dont il ne se doute pas encore : le comte veut faire d'elle son amante. On est donc directement plongé dans le nœud de l'intrigue, avec un double questionnement politique et moral : où sont les limites du pouvoir d'un seigneur sur ses sujets ? Questions graves posées sur un ton légèrement grivois, ce qui n'est pas toujours apprécié par les critiques de l'époque :
Ce ton de détraction universelle sur ce qui n'est point fait pour être livré à la risée publique, [...] devait plaire à l'esprit français d'alors ; et quoique tout cela fût [...] contraire aux principes de l'art, Beaumarchais avait fort bien jugé que le public était mûr pour ce genre de satire, au point de ne pas même exiger l'à-propos. le bon sens ni le goût.
Jean-François de La Harpe, Cours de littérature, 1799.
Pour obtenir les faveurs de Suzanne, le comte fait en plus un véritable chantage : à l'époque, pour se marier, une femme devait avoir ce qu'on appelle une dot.
SUZANNE. — Il la destine à obtenir de moi, secrètement, [...] un ancien droit du seigneur… [...] C'est ce que le loyal Bazile, [...] mon noble maître à chanter, me répète chaque jour.
Les deux adjectifs loyal et noble sont bien sûr ironiques et le terme « Maître à chanter » a un double sens... Ce Bazile est un personnage repoussoir. Implicitement, Beaumarchais indique déjà la visée morale de sa pièce.
« Un ancien droit du seigneur » Suzanne parle du droit de cuissage, ce droit qu'auraient eu les seigneurs sur les jeunes femmes se mariant dans leurs domaines, mais que le comte Almaviva aurait aboli après son mariage avec Rosine…
En fait, un tel droit n'était pas inscrit dans la loi en France, il n'a donc pas pu être aboli... Mais Beaumarchais dénonce ici des abus de pouvoir bien réels, qui dépassent le cadre juridique... Il vise l’ordre social dans son ensemble, et il l'aborde sous un angle moral, en partant de la condition féminine, pour en faire un sujet central de sa pièce.
Scène 2
Une fois seul, Figaro comprend soudainement pourquoi son maître voulait l'emmener à Londres avec lui.
FIGARO, seul. — J’entends, monsieur le comte ; trois promotions à la fois : vous, compagnon ministre ; moi, casse-cou politique ; et Suzon, [...] l’ambassadrice de poche. [...] Pendant que je galoperais d’un côté, vous feriez faire de l’autre à ma belle un joli chemin !
Le monologue, c'est un procédé courant au théâtre : le personnage resté seul sur scène s'adresse à un personnage absent, ou à lui-même. Beaumarchais y met un maximum de naturel et de spontanéité.
Figaro évoque alors, pour le plus grand plaisir du spectateur, tous les tours qu'il prépare pour les 24 heures à venir : c'est bien une folle journée qui s’annonce !
FIGARO. — Attention sur la journée, monsieur Figaro ! D’abord, avancer l’heure de votre petite fête, pour épouser plus sûrement ; [...] empocher l’or, [...] et donner le change aux petites passions de monsieur le comte…
Dans cette scène, on entend bien derrière Figaro Beaumarchais dramaturge qui fait remarquer au spectateur les fonctions d'exposition de la première scène :
Au début du Mariage de Figaro [...] un plan est dressé qui [...] annonce le fil directeur de la pièce, mais qu’une multitude d’accidents viennent contrarier, comme des variations [...] complexes sur un thème simple. [...] L’équilibre entre l’inexorable et l’imprévu, c’est là une des formes de génie de Beaumarchais.
Béatrice Didier, Beaumarchais ou la passion du drame, 1995.
Mais dans tous les cas, il s'agit de « Donner le change aux petites passions du comte » : l’intrigue se concentre autour d'un jeu d’opposition entre le maître et le valet. C'est assez étonnant pour le spectateur de l'époque : normalement le valet de comédie reste adjuvant au service d'un maître noble… Ici, la quête de Figaro n'est pas tant de réaliser son mariage que d'empêcher la quête parallèle du comte qui a des vues sur Suzanne.
C'est d'ailleurs autour de ce jeu d'opposition que Beaumarchais présente lui-même sa pièce, en gommant au maximum ce qu'elle peut avoir de subversif à l'époque :
La plus badine des intrigues. Un grand seigneur espagnol, amoureux d'une jeune fille qu'il veut séduire, et les efforts que cette fiancée, celui qu'elle doit épouser, et la femme du seigneur réunissent pour faire échouer dans son dessein un maître absolu, que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout-puissant pour l'accomplir. Voilà tout, rien de plus.
Beaumarchais, Préface du Mariage de Figaro, 1784.
Figaro est interrompu dans ses réflexions par l'arrivée du médecin de la maison, le docteur Bartholo. Tiens ! Voilà un personnage connu ! Les spectateurs reconnaissent avec plaisir le célèbre barbon du Barbier de Séville.
On va donc revenir un peu sur cette première comédie. Dans Le Barbier de Séville, Bartholo a décidé d’épouser sa pupille Rosine, qu’il retient prisonnière. Mais Rosine est amoureuse du jeune comte Almaviva (qui se fait appeler Lindor)... (c’est d’ailleurs le schéma bien connu de L’École des Femmes de Molière, qui s’est lui-même inspiré de La Précaution Inutile de Scarron).
C’est là qu’intervient Figaro, homme à tout faire, et notamment barbier du comte. À l’aide de stratagèmes, il fait réussir le mariage du couple de jeunes premiers. Bartholo a donc toutes les raisons d’en vouloir à cet impertinent valet !
Scène 3
Bartholo arrive donc, accompagné de Marceline, une vieille servante qui veut épouser Figaro, et serait même prête pour ça à lui faire un procès (il a une dette envers elle). Les deux sont donc opposés au mariage de Figaro avec Suzanne...
FIGARO s’interrompt. — Hé, bonjour, cher docteur de mon cœur ! Est-ce ma noce avec Suzon qui vous attire au château ?
BARTHOLO, avec dédain. — Ah ! [...] monsieur, point du tout. [...]
FIGARO. — Moi qui eus le malheur de troubler la vôtre ! Adieu, Marceline : avez-vous toujours envie de plaider contre moi ?
Mais il n'écoute pas la réponse, et il sort.
Scène 4
Une fois Figaro parti, Marceline se tourne vers Bartholo et lui raconte la situation : le comte Almaviva est devenu un libertin, et il néglige sa femme.
Le libertinage, au XVIIIe siècle, c’est un mouvement de pensée qui s’élève contre la morale religieuse : si les philosophes des Lumières opposent à la religion les principes de la raison, les libertins mettent plutôt en avant la liberté totale de l’individu qui recherche ses plaisirs.
MARCELINE. — Aujourd’hui, par exemple, il marie notre Suzanne à son Figaro, [...] mais [...] Son Excellence voudrait égayer en secret l’événement avec l’épousée…
BARTHOLO, avec joie. — Ah ! le digne époux qui me venge !
Bartholo, personnage négatif et ridicule, félicite le libertinage du comte, parce qu’il y trouve un intérêt personnel de pure vengeance. La visée morale de la pièce est portée par ces positionnements subjectifs des personnages.
Marceline fait alors des reproches à Bartholo : ils ont eu jadis un enfant ensemble, raison pour laquelle il aurait dû l'épouser. Mais elle a maintenant une autre idée en tête :
MARCELINE. — Si rien n’a pu vous porter à la justice de m’épouser, aidez-moi donc du moins à en épouser un autre.
Bartholo s'amuse de la situation, et suggère à Marceline d'épouser Bazile, qui a apparemment une passion pour elle. Mais non, ce n’est pas lui auquel elle pense...
MARCELINE. — Eh ! qui pourrait-ce être, docteur, sinon le beau, le gai, l’aimable Figaro ?
BARTHOLO. — Ce fripon-là ?
Marceline lui présente son plan : révéler les vues du comte sur Suzanne, pour la mettre en difficulté.
MARCELINE. — Vous savez [...] la femme la plus aventurée sent en elle une voix qui lui dit : Sois belle, si tu peux, sage si tu veux ; mais sois considérée, il le faut. [...] Effrayons [...] la Suzanne, [...] elle [refusera] le Comte, lequel, pour se venger, appuiera [mon] mariage.
Beaumarchais nous fait rire en soulignant la différence de motivation des personnages.
BARTHOLO. Elle a raison. Parbleu ! c'est un bon tour [...] de punir un scélérat.
MARCELINE. — De l’épouser, docteur, de l’épouser !
Ici, l’échange ne manque pas d’ironie, car on devine que Bartholo est justement le scélérat tout indiqué pour épouser Marceline… On va rester attentifs à ces effets comiques variés, qui sont souvent plus significatifs qu’il n’y paraît :
On n'obtient ni grand pathétique, ni profonde moralité, ni bon et vrai comique au théâtre, sans des situations fortes, et qui naissent toujours d'une disconvenance sociale dans le sujet qu'on veut traiter.
Beaumarchais, Préface du Mariage de Figaro, 1784.
Scène 5
Arrive alors Suzanne qui a entendu Marceline :
SUZANNE, [...] une robe de femme sur le bras. — L’épouser, l’épouser ! Qui donc ? mon Figaro ?
MARCELINE, aigrement. Pourquoi non ? Vous l’épousez bien, vous !
C'est alors le début d'une dispute où les deux femmes s'envoient des piques en se faisant des révérences. Ici, l’ironie des répliques est doublée d’un jeu de scène proche de la chorégraphie : vous allez voir que Beaumarchais utilise la musique et la danse dans son théâtre.
D'ailleurs, Mozart dans son opéra Le Nozze di Figaro reprend bien cette confrontation des deux femmes, qu'il fait durer encore plus longtemps que Beaumarchais, avec des répliques de plus en plus mordantes…
MARCELINE. — N'est-il pas juste qu'un libéral seigneur partage [...] la joie qu'il procure à ses gens ? C’est une si jolie personne que madame !
SUZANNE, une révérence. — Assez pour désoler madame.
MARCELINE, une révérence. — Surtout bien respectable !
SUZANNE, une révérence. — C’est aux duègnes à l’être.
MARCELINE, outrée. — Aux duègnes ! aux duègnes !
Dans le feu de l'action, Suzanne a visé juste ! Une duègne : c'est une vieille femme chargée de surveiller la conduite d'une jeune fille, et c'est souvent un personnage ridicule dans la comédie… Avec ce mot, Suzanne a enfermé Marceline dans son rôle. Bartholo l'emmène hors de scène.
Scène 6
SUZANNE, seule. — Voyez cette vieille sibylle ! parce qu’elle a [...] tourmenté la jeunesse de madame, elle veut tout dominer au château !
La Sibylle, dans l’antiquité, c’est une prêtresse qui a des pouvoirs de divination. Rien que par ce mot, on voit que Marceline déborde le simple rôle de la prude de comédie, ce qui nous donne déjà des indices pour la suite de l’intrigue.
Scène 7
Arrive alors un nouveau personnage : le premier page du comte. Chérubin : ce nom désigne déjà les angelots des peintures, ou cupidon, mais Beaumarchais en fait un personnage original souvent apprécié par les commentateurs de l’époque, même parmi les plus critiques :
Beaumarchais imagina son rôle de Chérubin, [...] joué par une jolie fille en trousse de page ; rôle très neuf, qui montra pour la première fois sur le théâtre le premier instinct [...] d'un adolescent de treize à quatorze ans, [...] vif, espiègle et brûlant ; c'est ainsi qu'on nous le représente dans la préface.
Jean-François de La Harpe, Cours de littérature ancienne et moderne, 1798-1804.
Chérubin a aussi un statut particulier : noble, il n’est pas vassal du comte, mais il lui est subordonné en qualité de page. Il apprend à Suzanne qu'il a été renvoyé par le comte :
CHÉRUBIN. — Il m’a trouvé hier au soir chez ta cousine Fanchette, à qui je faisais répéter son petit rôle [...] pour la fête de ce soir : il s’est mis dans une fureur en me voyant !
Cette colère nous laisse deviner que le comte a aussi des vues sur Fanchette… Chérubin demande à Suzanne d'intercéder en sa faveur auprès de la comtesse :
CHÉRUBIN. — Ah ! Suzon, qu'elle est noble et belle ! mais qu'elle est imposante !
SUZANNE. — C'est-à-dire [...] qu'on peut oser avec moi.
CHÉRUBIN. — Tu sais trop bien, méchante, que je n’ose pas oser. Mais que tu es heureuse ! [...] l’habiller le matin et la déshabiller le soir, épingle à épingle… Ah ! [...] Qu’est-ce que tu tiens donc là ?
SUZANNE, raillant. — [...] Le fortuné ruban qui renferme la nuit les cheveux de cette belle marraine…
Ce ruban est porteur d’une forte charge émotionnelle et érotique : c’est un objet intime, en contact avec le corps de la comtesse... D’un bond, Chérubin réussit à voler ce ruban, Suzanne essaye de le reprendre, mais comme il voit le comte entrer, il se cache derrière le grand fauteuil au milieu de la scène.
Ce jeu de dissimulations est un procédé bien connu dans la comédie, on pense par exemple à Tartuffe faisant des avances à Elmire alors que son mari est caché sous la table. Beaumarchais va donc montrer qu'il est capable de mener ce jeu encore plus loin !
Scène 8
Le comte s'avance vers Suzanne, qui est gênée, parce qu'il serait inconvenant qu'on la trouve ainsi seule avec lui.
SUZANNE, troublée. — Monseigneur, que me voulez-vous ? [...]
LE COMTE lui prend la main. — Un seul mot. Tu sais que le roi m’a nommé son ambassadeur à Londres. J’emmène avec moi Figaro [...] et comme le devoir d’une femme est de suivre son mari…
Dans la bouche d’un libertin, le mot « devoir » est détourné… Le comte veut bien autoriser son mariage avec Figaro, et même à lui donner une belle dot, mais, en échange de rendez-vous secrets, sur la brune, c'est à dire, à la nuit tombée...
LE COMTE. — Tu sais tout l'intérêt que je prends à toi. [...] Si tu venais [...] sur la brune, au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur…
Mais c'est alors qu'ils entendent Bazile arriver : le comte court se cacher derrière le fauteuil, Chérubin a tout juste le temps de se glisser dedans. Les didascalies donnent toutes les indications de mise en scène pour ce tour de passe-passe :
Pendant que le comte s’abaisse et prend sa place, Chérubin [...] se jette effrayé sur le fauteuil, [...] et s’y blottit. Suzanne prend la robe qu’elle apportait, en couvre le page, et se met devant le fauteuil.
On dit souvent que ce sens de la synchronisation chez Beaumarchais lui provient de son métier d'horloger. En tout cas, voilà comment il se présente au public, à l'âge de 23 ans :
Jeune artiste qui n'ait l'honneur d'être connu du public que par l'invention d'un nouvel échappement à repos pour les montres, [...] j'ai eu l'honneur de présenter à Mme de Pompadour [...] une montre dans une bague, de cette nouvelle construction simplifiée, la plus petite qui ait encore été faite.
Beaumarchais, Lettre à l'auteur du Mercure, 16 juin 1755.
Scène 9
Suzanne essaye de se débarrasser de Bazile, mais le maître de musique insiste pour qu'elle accepte les rendez-vous galants du comte. Après tout, elle reçoit bien le petit Chérubin ! Suzanne est outrée par ces insinuations.
BAZILE. — Cherubino di amore, qui [...] ce matin encore rôdait ici pour y entrer. [...] Dites que cela n’est pas vrai ?
SUZANNE. — [...] Allez-vous-en, méchant homme !
S’il fallait une preuve du manque de morale du personnage, Bazile continue ses insinuations sur Chérubin, mais il vise cette fois-ci la comtesse.
BAZILE. — Quand il sert à table, on dit qu’il la regarde avec des yeux !… [...] L’ai-je inventé ? [...] Tout le monde en parle.
Le spectateur s’amuse de savoir que le comte et Chérubin entendent tout ça. Très souvent, Beaumarchais s'assure la complicité du spectateur en lui donnant plus d'informations que les personnages qui se trouvent sur scène : c'est la double énonciation propre au théâtre.
Cette fois-ci, c'en est trop : le comte sort de derrière le fauteuil à la grande surprise de Bazile :
LE COMTE se lève. — Comment, tout le monde en parle ! [...] qu’on le chasse ! [...] Un petit libertin que j’ai surpris encore hier avec la fille du jardinier [...] et dans sa chambre.
SUZANNE. — Où monseigneur avait sans doute affaire aussi ?
LE COMTE, gaiement. — J’allais chercher ton oncle Antonio, mon [...] jardinier, pour lui donner des ordres. Je frappe, on est longtemps à m’ouvrir. [...] Il y avait derrière la porte un [...] rideau, [...] je vais doucement [...] lever ce rideau (pour imiter le geste il lève la robe du fauteuil), et je vois… (Il aperçoit le page.) Ah !…
Beaumarchais multiplie les procédés à loisir : ici la double dissimulation prend fin sur un effet comique de répétition qui rend le comte encore plus furieux. C'est aussi un coup de théâtre qui bouleverse la situation : Suzanne a beau tenter de justifier la présence du page, le comte n’écoute plus et menace d’annuler le mariage…
Figaro arrive alors avec la comtesse, des valets et des paysans vêtus de blanc pour la noce.
Scène 10
FIGARO, tenant une toque de femme, garnie [...] de rubans blancs. [...] — Monseigneur, vos vassaux, touchés de l’abolition d’un certain droit fâcheux que votre amour pour madame…
LE COMTE. — Hé bien, ce droit n’existe plus : que veux-tu dire ?
FIGARO, [...] tenant Suzanne par la main. — Permettez donc que cette jeune créature, [...] reçoive de votre main publiquement la toque virginale, [...] symbole de la pureté de vos intentions.
Alors qu’on s’attendait à quelque fourberie à la Scapin, en fait, le premier tour de Figaro est une simple mise en scène, prenant à témoin toute la maison. C’est d’ailleurs exactement la stratégie de Beaumarchais, qui utilise sans cesse l’opinion publique, notamment pour gagner ses procès :
Sous le titre de Mémoires judiciaires se cachent de véritables appels à l'opinion, et ce n'est point à des juges qu'il sait hostiles que le plaideur s'adresse ; il vise plus loin et plus haut.
Paul Bonnefon, Introduction pour Pages choisies des grands écrivains, 1902.
Dans un premier temps, le stratagème de Figaro fonctionne à merveille : tout le monde acclame sa proposition, ce qui oblige le comte à approuver le mariage.
LA COMTESSE. — Je me joins à eux, [...] cette cérémonie me sera toujours chère, puisqu’elle doit son motif à l’amour [...] que vous aviez pour moi.
LE COMTE. — Que j’ai toujours, madame ; et c’est à ce titre que je me rends. (à part.) Je suis pris.
Beaumarchais utilise souvent ces petites répliques entendues par le spectateur uniquement (les apartés), pour nous donner les pensées d'un personnage.
Le comte est piégé, mais il parvient quand même à reporter la cérémonie à plus tard. La comtesse et Suzanne demandent alors la grâce de Chérubin.
LE COMTE, vivement. — Tout le monde exige son pardon, je l’accorde, et j’irai plus loin : je lui donne une compagnie dans ma légion. [...] Il partira [demain] [...] en Catalogne.
Scène 11
Tout le monde sort, sauf Figaro, qui retient Chérubin et Bazile sur scène : les 2 seront utiles pour faire réussir son mariage. Cette fois, le spectateur n’entre qu’à moitié dans la confidence, il ne sait pas exactement ce que prépare Figaro…
FIGARO. — Ah ça, vous autres ! [...] Ne faisons point comme ces acteurs qui ne jouent jamais si mal que le jour où la critique est le plus éveillée. [...] Sachons bien nos rôles aujourd'hui.
BAZILE, malignement. Le mien est plus difficile que tu ne crois.
FIGARO, faisant, sans qu'il le voie, le geste de le rosser. Tu es loin de savoir tout le succès qu'il te vaudra.
Un lazzi, c'est une plaisanterie sous forme de gestes, typique de la commedia dell'arte. Mais en plus ici, il est visible uniquement pour le spectateur qui peut en saisir toute l'ironie (il laisse entendre l'inverse de ce qu'il dit).
Très chorégraphique, le théâtre de Beaumarchais s’affirme comme une recherche sur les déplacements dans l’espace. Depuis les lazzi [...] jusqu’aux chutes dans les fauteuils [...] le travail scénographique rappelle [...] que les règles d’occupation de l’espace ne sont pas les mêmes pour tous. [...] Lieu de pouvoir pour les uns, [...] de périls mortels pour les autres.
Dominique Mathieu, « Dramaturgie des objets dans l'œuvre théâtrale de Beaumarchais », L'Information Littéraire vol.54 n°3, 2002.
CHÉRUBIN. — Mon ami, tu oublies que je pars. [...]
FIGARO. — Il faut ruser. [...] Un temps de galop jusqu’à la ferme ; reviens à pied [par derrière] ; monseigneur te croira parti ; [...] je me charge de l’apaiser après la fête.
Le premier acte nous plonge donc directement dans une intrigue qui mêle des préoccupations politiques et morales : Suzanne et Figaro s’apprêtent à célébrer leur mariage, mais le grand seigneur de la région a tout pouvoir de l'empêcher, et d'autres personnages ont leurs propres raisons de s'opposer au mariage. Une première tentative d’officialiser les noces publiquement n’a pas été suffisante, mais Figaro a déjà prévu d'autres tours.