Zola, La Curée,
Chapitre I



Avec les Rougon-Macquart, Zola entreprend de dĂ©crire « L’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire » : c’est le sous-titre de la sĂ©rie. Pour Zola, le roman est un formidable outil d’expĂ©rimentation. C’est cette idĂ©e qui fonde le naturalisme en LittĂ©rature :
Montrer l'homme [...] sous les influences de l'hĂ©rĂ©ditĂ© et des circonstances ambiantes, [...] vivant dans le milieu social [...] qu’il modifie tous les jours, et au sein duquel il Ă©prouve Ă  son tour une transformation continue.
Zola, Les Rougon-Macquart, Notes préparatoires, 1868.


Mais Zola va plus loin : cette expĂ©rimentation va permettre ensuite d’amĂ©liorer la sociĂ©tĂ©. Exactement comme un mĂ©decin qui Ă©tudie une maladie pour mieux la guĂ©rir :
VoilĂ  oĂč se trouvent l'utilitĂ© pratique et la haute morale de nos Ɠuvres naturalistes, [...] quand on possĂ©dera les lois, il n'y aura plus qu'Ă  agir sur les individus et sur les milieux, si l'on veut arriver au meilleur Ă©tat social.
Émile Zola, Le Roman ExpĂ©rimental, 1880.


Du coup, derriĂšre cette posture d’observateur, Zola reste un Ă©crivain engagĂ© : quand il observe la sociĂ©tĂ© du Second Empire, il n’hĂ©site pas Ă  dĂ©noncer les excĂšs du rĂ©gime, par les traits de la satire et de la caricature.

* * *

Le 2 dĂ©cembre 1851 : NapolĂ©on III fait un coup d'État, pile le jour anniversaire du couronnement de NapolĂ©on Ier ! C'est un Ă©vĂ©nement incroyable : toute la classe politique est renouvelĂ©e. Les opposants sont proscrits, l'armĂ©e occupe les rues. Le Second Empire succĂšde Ă  la 2e RĂ©publique.

Une des grandes ambitions de NapolĂ©on III, c'est la rĂ©novation de Paris : il charge le baron Haussmann de remplacer les petites rues insalubres par de grands boulevards luxueux... C’est aussi un bon moyen d’empĂȘcher la construction de barricades.

Dans La CurĂ©e, Zola va montrer de l’intĂ©rieur comment des affairistes profitent des travaux dans Paris pour amasser des fortunes immenses. Il dĂ©crit le luxe Ă  outrance de ces nouvelles fortunes, mais aussi leur goĂ»t pour toutes ces petites intrigues et manipulations qui servent des intĂ©rĂȘts personnels.
En mĂȘme temps, Zola est journaliste pour des journaux RĂ©publicains : La Tribune, Le Rappel, La Cloche... OĂč il prĂ©pare dĂ©jĂ  ses images choc :
Ah ! quelle curée que le second Empire ! DÚs le lendemain du coup d'Etat, l'orchestre a battu les premiÚres mesures de la valse, [qui est] vite [...] devenu un galop diabolique. Ils ont mis les mains aux plats, mangeant goulûment, s'arrachant les morceaux de la bouche.
Émile Zola, Chroniques et PolĂ©miques, 13 fĂ©vrier 1870.


La curĂ©e, c'est un terme de vĂ©nerie : Ă  la fin de la chasse Ă  courre, c'est le moment oĂč les abats sont distribuĂ©s aux chiens. Zola reprend cette image Ă  un poĂšte connu Ă  l’époque, Auguste Barbier (qui critiquait alors la rĂ©cupĂ©ration orlĂ©aniste de la RĂ©volution de juillet 1830).
Quand le sanglier tombe et roule sur l'arĂšne,
Allons, allons ! les chiens sont rois !
Le cadavre est Ă  nous ; payons-nous notre peine,
Nos coups de dents et nos abois.
Allons ! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille
Et qui se pende Ă  notre cou :
Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,
Et gorgeons-nous tout notre soûl !
Auguste Barbier, Iambes, « La Curée », 1830.


Le roman de Zola est divisé en 7 chapitres, le dernier étant une sorte d'épilogue. J'ai donc réalisé 7 vidéos pour respecter la structure du roman. J'ai aussi ajouté des sous-parties numérotées pour vous aider à vous repérer, mais attention, ce découpage n'a pas été voulu par l'auteur.

1. La promenade au bois de Boulogne



DĂšs 1852, le baron Haussmann avait chargĂ© Jean-Charles Adolphe Alphand de rĂ©amĂ©nager le Bois de Boulogne pour rehausser le prestige de la capitale : c’est le lieu Ă  la mode oĂč se rencontrent les personnalitĂ©s influentes du Second Empire.

Les 2 personnages principaux du roman, RenĂ©e et son beau-fils Maxime, se promĂšnent en calĂšche. Maxime est le fils du mari de RenĂ©e, d’un premier mariage.
Tout Paris était là : la duchesse de Sternich, en huit-ressorts ; Mme de Lauwerens, en victoria trÚs correctement attelée ; [...] Mme de Guende, en coupé, [...] la petite Sylvia dans un landau gros bleu...

MAXIME — Tiens, Laure d’Aurigny, lĂ -bas, dans ce coupé 
[RenĂ©e clignait] des yeux, [...] son front pur traversĂ© d’une grande ride, sa bouche [avançant comme] celle des enfants boudeurs. [...]


Quelques dĂ©tails rĂ©vĂ©lateurs pour le portrait de RenĂ©e : une bouche boudeuse qui annonce des dĂ©sirs inassouvis, la ride sur le front qui prĂ©sage le dĂ©traquement du cerveau... Sa myopie l’apparente aux HĂ©ros tragiques (comme Oedipe par exemple), aveugles Ă  leur destin.

Elle prit son binocle, [...] et, le tenant à la main, [...] elle examina la grosse Laure d’Aurigny tout à son aise, d’un air parfaitement calme.
— Tu la trouves jolie ? Vous en faisiez l’éloge, l’autre jour, [lors de] la vente de ses diamants !...


Les lunettes de RenĂ©e Ă©voquent aussi les jumelles qu’on utilise au thĂ©Ăątre pour regarder les actrices : c’est une sociĂ©tĂ© d’apparences. D’ailleurs, les femmes qu’on appelle par leur prĂ©nom, ce sont soit des actrices, soit des femmes entretenues. Pour le nom, Zola s’inspire de Blanche d’Antigny, qui sera l’un de ses modĂšles pour Nana.

Bien sûr, il y a une volonté satirique : Zola veut montrer une société immorale et dépravée, qui va influencer Renée.
— À propos, tu n’as pas vu la riviĂšre et l’aigrette que ton pĂšre m’a achetĂ©es Ă  cette vente ?
— Certes, il fait bien les choses [...] Il trouve moyen de payer les dettes de Laure et de donner des diamants à sa femme.


Maxime la taquine et lui demande si elle n’est pas jalouse.
— Oh ! je voudrais bien
 Mais non, je ne suis pas jalouse [...] Le cher homme, je le laisse bien libre. [...] Vois-tu, je m’ennuie [...] je m’ennuie à mourir.

En passant, RenĂ©e salue deux jeunes femmes : la marquise d’Espanet et Mme Haffner, toutes les deux mariĂ©es Ă  des hommes politiques proches de l’Empereur. Zola nous laisse deviner l’homosexualitĂ© de ces personnages :
RenĂ©e, qui avait connu en pension les deux insĂ©parables, comme on les nommait d’un air fin, les appelait Adeline et Suzanne, de leurs petits noms.

Un jeune cavalier, M. de Mussy, salue aussi RenĂ©e, mais elle l’ignore, et il a l’air dĂ©sespĂ©rĂ©. Maxime s’étonne de la lassitude de sa belle-mĂšre :
— Tu habites un hĂŽtel splendide, [...] tes caprices font loi [...] Partout, aux Tuileries, chez les ministres, chez les simples millionnaires, [...] il n’y a pas de plaisir oĂč tu n’aies mis les deux pieds [...] Et tu t’ennuies ! [...] Que rĂȘves-tu donc ?
— Quoi ?... autre chose, parbleu ! Je veux autre chose. Si je savais...


Le dialogue de RenĂ©e et Maxime est entrecoupĂ© par des descriptions qui Ă©clairent et prolongent la conversation des personnages. Ce sont autant d’effets d’écho et de miroir.
Elle contemplait l’étrange tableau qui s’effaçait derriĂšre elle. [...] Le lac [...] d’une propretĂ© de cristal, [...] reflĂ©tait les verdures noires, pareilles Ă  des franges de rideaux savamment drapĂ©es au bord de l’horizon.

Dans ses descriptions, Zola s’inspire souvent des peintres impressionnistes : les jeux de lumiĂšre rendent compte de la subjectivitĂ© de celui qui regarde.
Ce coin de nature, ce dĂ©cor qui semblait fraĂźchement peint, baignait dans une ombre lĂ©gĂšre [...] qui achevait de donner aux lointains [...] un air d’adorable faussetĂ©.

Le Bois de Boulogne ressemble Ă  un dĂ©cor de thĂ©Ăątre, avec les rideaux, la peinture fraĂźche. Zola reprend le thĂšme baroque du theatrum mundi : le monde est un thĂ©Ăątre oĂč chacun joue un rĂŽle, et oĂč les apparences cachent des dĂ©sirs plus profonds :
RenĂ©e [...] Ă©prouva une singuliĂšre sensation de dĂ©sirs inavouables, Ă  voir [...] cette nature si artistement mondaine, et dont la grande nuit frissonnante faisait [...] une de ces clairiĂšres idĂ©ales [oĂč] les anciens dieux cachaient leurs [...] adultĂšres et leurs incestes divins.
— Vrai, il y a des jours oĂč je suis tellement lasse de vivre ma vie de femme riche, adorĂ©e, saluĂ©e, que je voudrais ĂȘtre une Laure d’Aurigny, [...] ça doit ĂȘtre moins fade. [...] Il faudrait autre chose ; [...] une jouissance rare, inconnue.
Elle ne clignait plus les paupiĂšres ; la ride de son front se creusait [...] ; sa lĂšvre d’enfant boudeur s’avançait, [...] en quĂȘte de ces jouissances qu’elle souhaitait sans pouvoir les nommer.


Maxime préfÚre en rire :
— Tiens ! tu as raison, [...] c’est crevant. Va, je ne m’amuse guĂšre plus que toi ; j’ai souvent aussi rĂȘvĂ© autre chose... [...] Moi, je voudrais ĂȘtre aimĂ© par une religieuse. Hein, ce serait [...] drĂŽle !... Tu n’as jamais fait le rĂȘve, toi, d’aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime ?

2. L’Hîtel particulier rue Monceau



La calĂšche quitte le Bois de Boulogne et se rend au grand HĂŽtel particulier qu’ils habitent Ă  cĂŽtĂ© du parc Monceau (qui a d'ailleurs lui aussi Ă©tĂ© rĂ©amĂ©nagĂ© par Jean-Charles Adolphe Alphand). Chez Zola, la description a toujours un rĂŽle important, c’est une Ă©tape clĂ© de l’écriture naturaliste :
Nous ne dĂ©crivons plus pour dĂ©crire, par un caprice et un plaisir de rhĂ©toricien. Nous estimons que l’homme ne peut ĂȘtre sĂ©parĂ© de son milieu, qu’il est complĂ©tĂ© par son vĂȘtement, par sa maison, par sa ville, par sa province.
Émile Zola, Le Roman ExpĂ©rimental, 1880.


Et en effet, l’HĂŽtel du parc Monceau en dit beaucoup sur leurs propriĂ©taires :
L’hĂŽtel disparaissait sous les sculptures. Autour des fenĂȘtres, [...] il y avait des balcons pareils Ă  des corbeilles de verdure, que soutenaient de grandes femmes nues [...] À la voir du parc, [...] cette grande bĂątisse [...] avait [...] l’importance riche et sotte d’une parvenue, avec son lourd chapeau d’ardoises [...] C’était [...] un des Ă©chantillons les plus caractĂ©ristiques du style NapolĂ©on III, ce bĂątard opulent de tous les styles. [...]

L’immeuble est trop dĂ©corĂ©, il n’a pas de cohĂ©rence artistique, la façade mĂ©lange le luxe de la richesse, la luxure des femmes nues, la luxuriance de la vĂ©gĂ©tation. Pour Zola, la sociĂ©tĂ© du Second Empire est pauvre culturellement, car elle a remplacĂ© l’art par l’opulence.

Luxe, luxure, luxuriance, ont la mĂȘme Ă©tymologie. En latin, lux, (la lumiĂšre, la gloire, l’ornement), donne le verbe lucere, luxi (reluire, briller) qui devient luxus (le faste, l’excĂšs, la dĂ©bauche).

Un immeuble haussmannien a des caractĂ©ristiques prĂ©cises : une hauteur maximum de 20 mĂštres pour 6 Ă©tages. Le rez-de-chaussez pour les commerces (sauf dans les quartiers privilĂ©giĂ©s). Un 2e Ă©tage « noble », avec un balcon filant pour passer d’une piĂšce Ă  l’autre. Ensuite, on baisse dans l’échelle sociale Ă  chaque Ă©tage : escaliers Ă  monter, plafonds plus bas, fenĂȘtres moins dĂ©corĂ©es. On trouve aussi des balcons au 5e Ă©tage, mais avec des sĂ©parations, car les appartements sont plus petits. Enfin, les domestiques habitent des chambres de service sous les toits.

En se quittant, RenĂ©e demande Ă  Maxime d’ĂȘtre Ă  l’heure pour le dĂźner, car ils reçoivent M. de Mareuil et sa fille :
— Ton pĂšre dĂ©sire que tu sois trĂšs galant avec Louise.
— En voilĂ  une corvĂ©e ! [...] Je veux bien Ă©pouser, mais faire sa cour, c’est trop bĂȘte... Ah ! que tu serais gentille, RenĂ©e, si tu me dĂ©livrais de Louise, ce soir.


Dans les escaliers, Renée croise le valet de chambre, Baptiste :
Cet homme Ă©tait superbe, tout de noir habillĂ©, [...] la face blanche, [...] l’air grave et digne d’un magistrat.

Une fois dans ses appartements, elle se fait habiller par sa femme de chambre, Céleste. Puis, seule, elle songe au passé :
Elle se revit enfant dans [...] cet hĂŽtel silencieux de l’üle Saint-Louis, oĂč depuis deux siĂšcles les BĂ©raud Du ChĂątel mettaient leur gravitĂ© noire de magistrats. Puis elle songea [...] Ă  ce veuf qui s’était vendu pour l’épouser, et Ă  [...] ce nom de Saccard, dont les deux syllabes sĂšches avaient sonnĂ© Ă  ses oreilles [...] avec la brutalitĂ© de deux rĂąteaux ramassant de l’or. [...] Dans cette vie Ă  outrance [...] sa pauvre tĂȘte se dĂ©traquait un peu plus tous les jours.

Zola révÚle ici le mécanisme du personnage de Renée :
J’ai voulu montrer [...] le dĂ©traquement nerveux d'une femme dont un milieu de luxe et de honte dĂ©cuple les appĂ©tits natifs.
Émile Zola, PrĂ©face de La CurĂ©e, 1870.


3. L'arrivée des convives



En bas des escaliers, Renée voit son mari accueillir les invités :
Aristide Saccard, debout auprĂšs de la porte, tout en pĂ©rorant [...] avec [...] sa verve de mĂ©ridional, [saluait] les personnes qui arrivaient. [...] De toute sa personne [...] ce qu’on voyait le mieux, c’était la tache rouge du ruban de la LĂ©gion d’honneur qu’il portait trĂšs large.

Quand RenĂ©e entra, il y eut un murmure d’admiration. Elle Ă©tait vraiment divine. [...] DĂ©colletĂ©e jusqu’à la pointe des seins [...] la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine [...] de satin, pareille Ă  [...] ces nymphes dont le buste se dĂ©gage des chĂȘnes sacrĂ©s [...] Elle avait, au cou, une riviĂšre Ă  pendeloques, d’une eau admirable, et, sur le front, une aigrette [...] [constellĂ©e] de diamants.


RenĂ©e est dĂ©jĂ  comparĂ©e Ă  une nymphe : elle deviendra par la suite la nymphe Écho, dont le destin est tragique. Le dĂ©colletĂ© prĂ©pare dĂ©jĂ  la mise Ă  nu progressive du personnage. Les bijoux vont aussi avoir leur importance symbolique :

La blonde Mme Haffner est lĂ  avec son mari le dĂ©putĂ©, et son amie la marquise d’Espanet. Elle admire les bijoux de RenĂ©e :
— C’est la riviùre et l’aigrette, n’est-ce pas ?...
Toutes les femmes se rĂ©pandirent en Ă©loges [...] [oĂč] perçait le dĂ©sir de sentir sur leur peau nue un de ces bijoux que tout Paris avait vus aux Ă©paules d’une impure illustre.


Quand Baptiste annonce que la table est mise, chacun se déplace vers la salle à manger :
Une vaste piĂšce carrĂ©e, dont les boiseries [...] [Ă©taient] ornĂ©es de minces filets d’or. [...] Quatre grands panneaux [...] mĂ©nagĂ©s de façon Ă  recevoir des peintures de nature morte [...] Ă©taient restĂ©s vides, le propriĂ©taire de l’hĂŽtel ayant sans doute reculĂ© devant une dĂ©pense purement artistique.

Zola se moque du dĂ©sintĂ©rĂȘt pour l’art de cette sociĂ©tĂ© qui s’émerveille devant les bijoux d’une courtisane.

4. Introduction aux intrigues politiques



Le placement des convives Ă  table rĂ©vĂšle bien les enjeux de ce dĂźner : Maxime Ă  cĂŽtĂ© de Louise de Mareuil pour favoriser leur mariage arrangĂ©. M. de Mareuil, le pĂšre de Louise, souhaite devenir dĂ©putĂ©, il sera donc redevable Ă  Saccard de l’avoir placĂ© en face du prĂ©fet, M. Hupel de la Noue !

Sidonie Rougon, la sƓur de Saccard, se trouve entre Mignon et Charrier, deux entrepreneurs, anciens maçons enrichis. Elle va les amadouer pour faciliter les affaires de son frùre.

Seule dĂ©ception de Saccard : son frĂšre, le ministre EugĂšne Rougon, n’a pas pu venir. Il a envoyĂ© son jeune secrĂ©taire, M. de SaffrĂ© Ă  la place. Ce dernier sera accaparĂ© toute la soirĂ©e par Mme Michelin, la femme du chef de bureau de la voirie, qui, lui, se contente de sourire en laissant sa femme travailler Ă  son avancement.

RenĂ©e, [...] avait, Ă  sa droite le baron Gouraud, Ă  sa gauche M. Toutin-Laroche, ancien fabricant de bougies, [...] conseiller municipal, membre du conseil de surveillance de la SociĂ©tĂ© gĂ©nĂ©rale des ports du Maroc, directeur du CrĂ©dit Viticole [...] homme considĂ©rable [...] que Saccard, placĂ© en face [...] appelait d’une voix flatteuse tantĂŽt : « Mon cher collĂšgue », et tantĂŽt : « Notre grand administrateur ».
— La transformation de Paris [...] sera la gloire du rĂšgne. Le peuple est ingrat : il devrait baiser les pieds de l’empereur. Je le disais ce matin au Conseil [...] « Messieurs, laissons dire ces braillards de l’opposition : bouleverser Paris, c’est le fertiliser. »


La plaisanterie est lourde. Et Zola laisse entendre que “fertiliser” Paris, c’est certainement plutît la violer. Mais Saccard complimente la finesse du mot d’esprit :
SACCARD — Vous avez fait des miracles [...] Paris est devenu la capitale du monde.
HUPEL DE LA NOUE — Et n’oubliez pas le cĂŽtĂ© artistique ; les nouvelles voies sont majestueuses.
M. HAFFNER— Quant Ă  la dĂ©pense, [...] nos enfants la paieront, et rien ne sera plus juste.
Et comme, en disant cela, il regardait M. de SaffrĂ© [...] le jeune secrĂ©taire, pour paraĂźtre au courant de ce qu’on disait, rĂ©pĂ©ta :
— Rien ne sera plus juste, en effet.
M. Michelin, [...] souriait [...] ; c’était [...] sa façon de prendre part Ă  une conversation ; [...] ce qu’il jugeait sans doute [...] plus favorable Ă  son avancement. Un autre personnage Ă©tait Ă©galement restĂ© muet, le baron Gouraud qui mĂąchait lentement comme un bƓuf aux paupiĂšres lourdes. [...]
M. MIGNON — Vous avez bien raison, [...] nous vivons dans un bon temps. [...] J’en connais [...] qui ont joliment arrondi leur fortune. [...] Quand on gagne de l’argent, tout est beau.


Chaque personnage est conforme Ă  sa caricature : Toutin-Laroche reprĂ©sente le discours impĂ©rial. Hupel de la Noue se pique d’ĂȘtre artiste, mais ce n’est qu’un administrateur. M. de SaffrĂ© ne rĂ©alise pas que c’est sa gĂ©nĂ©ration qui est visĂ©e par le dĂ©putĂ© Haffner, et M. Mignon, l’ancien maçon, rĂ©vĂšle naĂŻvement le jeu des intĂ©rĂȘts personnels. La conversation s’arrĂȘte sur un silence gĂȘnĂ©.

Pour cette discussion, Zola prend le contrepied d'un article de Jules Ferry, Les Comptes fantastiques d'Haussmann, qui révÚle son véritable point de vue :
[Nous pleurons] l'ancien Paris artiste, [...] oĂč il existait des groupes, des voisinages, des quartiers, des traditions [...] Nous accusons l'administration prĂ©fectorale d'obĂ©ir Ă  l'idĂ©e fixe et Ă  l'esprit de systĂšme, d'avoir immolĂ© l'avenir Ă  ses caprices, d'avoir englouti le patrimoine des gĂ©nĂ©rations futures ; de nous mener sur la pente des catastrophes.
Article de Jules Ferry, Le Temps, « Les Comptes Fantastiques d’Haussmann », 1867.


RENÉE — Par grĂące, mon ami, ayez un peu pitiĂ© de nous, [...] laissez lĂ  votre vilaine politique.
Alors, M. Hupel de la Noue, [...] dit que ces dames avaient raison. Et il entama le rĂ©cit d’une histoire scabreuse qui s’était passĂ©e dans son chef-lieu. Les [...] dames rirent beaucoup de certains dĂ©tails. Le prĂ©fet contait [...] avec [...] des inflexions de voix, qui donnaient un sens trĂšs polisson aux termes les plus innocents.


Quand ils ne parlent pas d’argent, ils parlent de luxure :
Dans l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, La Curée est la note de l'or et de la chair.
Émile Zola, PrĂ©face de La CurĂ©e, 1870.


La description de la table aprÚs le repas évoque déjà le déchaßnement des appétits qui va se dérouler dans Paris :
Un vent chaud semblait avoir soufflĂ© sur la table, [...] Ă©miettĂ© le pain, [...] rompu la belle symĂ©trie du service. [...] Et les convives s’oubliaient lĂ  [...] en face des dĂ©bris du dessert.

5. DĂ©but des intrigues amoureuses



AprÚs le repas, M. de Mussy entraßne Maxime sur la terrasse, et il se plaint longuement de Renée :
— Elle me traite comme si tout Ă©tait fini entre nous ? Quel crime ai-je pu commettre ?

Il insiste tellement que Maxime lui promet d’aller lui parler.
— C’est convenu, [...] je lui dirai un mot ; mais [...] je ne promets rien ; elle va m’envoyer coucher, c’est sĂ»r.

Maxime trouve RenĂ©e dans son petit salon, il parvient Ă  l'emmener Ă  l’écart, mais elle semble irritĂ©e :
— J’ai bien fait de ne pas te dĂ©livrer de Louise. Vous allez vite tous les deux.
— Est-ce que tu crois [...] que je lui ai pincĂ© les genoux sous la table ? Que diable, on sait se conduire avec une fiancĂ©e !...


Il aborde alors le sujet de M. de Mussy :
— Il avait l’air vraiment dĂ©sespĂ©rĂ©, [...] vrai, je te trouve cruelle. [...] À ta place, je lui enverrais au moins une bonne parole.

RenĂ©e le regardait d’un air indĂ©finissable.
— Va dire Ă  M. de Mussy qu’il m’embĂȘte.


Maxime n’est pas pressĂ© de revenir auprĂšs de Mussy !
— Ah ! voilĂ  mon petit mari ! [...] Dites-moi dans quel fauteuil mon pĂšre a pu s’endormir. Il se sera dĂ©jĂ  cru Ă  la Chambre.
Les jeunes gens retrouvĂšrent leurs grands Ă©clats de rire du dĂźner [...] se croyant seuls, sans mĂȘme apercevoir RenĂ©e, debout au milieu de la serre, Ă  demi cachĂ©e, qui les regardait de loin.


Dans ce passage, le lecteur peut déjà percevoir le sentiment de jalousie de Renée, qui annonce l'inceste à venir.

6. La serre



La description de la serre est un moment clĂ© dans le roman, et un vĂ©ritable morceau de bravoure, oĂč Zola, encore jeune Ă©crivain, veut montrer son talent. Il a Ă©tudiĂ© la botanique, visitĂ© le jardin des plantes, et en a tirĂ© un symbolisme qui rĂ©vĂšle les dĂ©sirs encore inconscients de RenĂ©e.

Les larges fleurs du grand Hibiscus de la Chine [semblaient] des bouches sensuelles de femmes, [...] les lÚvres rouges, [...] de quelque Messaline géante, [...] des baisers [...] qui toujours renaissaient avec leur sourire avide et saignant.

DerriĂšre elle, un grand sphinx de marbre noir, [...] avait un sourire de chat discret et cruel ; [...] comme s’il avait lu [...] le dĂ©sir [...] fuyant, « l’autre chose » vainement cherchĂ©e par RenĂ©e. [...]


Le sphinx renvoie Ă  l’énigme qu'Oedipe doit rĂ©soudre pour sauver ThĂšbes, et qui rĂ©vĂ©lera son inceste. Zola parsĂšme son roman d’indices qui sont autant de marques d’ironie tragique : l’annonce d’un destin fatal.

Messaline, c’est la femme de l’Empereur Claude, mĂšre de Britannicus, elle a une rĂ©putation de dĂ©bauchĂ©e, participant Ă  des orgies. Ainsi, Zola met en parallĂšle la dĂ©cadence de la noblesse romaine et celle de la bourgeoisie du Second Empire.

L’arbuste derriĂšre lequel elle se cachait [...] Ă©tait une plante maudite, un tanghin de Madagascar, [...] dont les moindres nervures distillent un lait empoisonnĂ©. Et, [...] comme Louise et Maxime riaient plus haut [...] RenĂ©e [...] prit entre ses lĂšvres un rameau du tanghin [...] et mordit une des feuilles amĂšres.

La serre concentre les effets symboliques recherchĂ©s par Zola : ce milieu empoisonnĂ© transforme RenĂ©e, rĂ©vĂšle ses dĂ©sirs sous-jacents, et l’amĂšnera fatalement Ă  commettre l’inceste.

⇹ Émile Zola, La CurĂ©e đŸŽžïž Chapitre I (diaporama de la vidĂ©o)

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