Couverture pour Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne

Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.
Préambule, article I, article II
(Explication linéaire)



Extrait étudié



  Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d'être constituées en Assemblée nationale.
  Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.
  En conséquence, le sexe supérieur, en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.

ARTICLE I
  La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

ARTICLE II
  Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et surtout la résistance à l’oppression.



Introduction



Accroche


• La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1798 a une visée universaliste, utilisant ce terme « Homme » avec une majuscule pour désigner l’être humain.
• Deux ans plus tard, en 1791, Olympe de Gouges écrit cette Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, pour montrer que les revendications des femmes sont non seulement essentielles dans le contexte de l’époque, mais nécessitent une lutte politique de tous les instants.

Situation


• D’un point de vue littéraire, c’est un véritable processus de réécriture : l’hypertexte (ici le texte d’Olympe de Gouges) présente des variations avec l’hypotexte (le texte original, la déclaration de 1789).
• Les différents effets de sens qui accompagnent notamment le changement de genre font ressortir les revendications des femmes.
• Le préambule et les deux premiers articles sont fondateurs : ils démontrent la nécessité de déclarer des droits qui sont loin d’être respectés, et qui nécessitent donc une véritable lutte politique.

Problématique


Comment ce préambule, et ces premiers articles démontrant la nécessité d’une déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne démontrent-ils déjà la nécessité d’une vigilance politique constante ?

Mouvements de l’explication linéaire


Le lien logique « En conséquence » marque un moment de basculement dans ce texte :
1) Démontrer la nécessité d’une véritable déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne.
2) Inscrire dans les faits la nécessité d’une lutte politique permanente pour faire advenir et défendre ces droits spécifiques.

Plan d’un commentaire composé


I. Démontrer l’importance d’une démarche fondatrice
  1) Démontrer par la raison
  2) Énoncer un discours fondateur
  3) Défendre des valeurs intemporelles
II. Porter une parole féminine pour un bien commun
  1) Porter la parole des femmes
  2) Mettre les femmes au premier plan
  3) S’adresser aux deux sexes
II. Définir les objectifs d’une lutte politique
  1) Dénoncer des injustices
  2) Conquérir une égalité
  3) Poursuivre une lutte politique


Premier mouvement :
Une nécessité de déclarer les droits des femmes



Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d'être constituées en Assemblée nationale.
Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.


Prendre la parole au nom des femmes


• L’énumération suit un rythme ternaire « Les mères, les filles, les sœurs » : toutes les femmes sont concernées.
• La relation familiale évoquée est d’abord verticale « mère … filles » puis horizontale « filles … sœurs ».
• Le nom commun « sœurs » au pluriel admet donc un sens plus large : toutes les citoyennes partagent une condition commune.
• Cette phrase est le sujet implicite du verbe « avoir résolu » dans la deuxième phrase.
⇨ Olympe de Gouges se fait le porte-parole d’une volonté générale des femmes.

Cette volonté consiste d’abord à prendre un rôle politique


• Le groupe adjectival « représentantes de la nation » est bien une apposition qui reprend le groupe qui précède : les femmes sont considérées dans leur rôle politique.
• Le présent d’énonciation « demandent » (l’action se déroule au moment où l’on parle) vient définir la prise de parole elle-même.
• Dans la Déclaration originale, le préambule n’a pas besoin de faire cette demande : « Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale » (ne désigne en fait que des hommes).
• Cette « demande » devient plus loin « réclamations des citoyennes ».
⇨ Cette déclaration n’est pas un simple constat, elle utilise les ressources de l’argumentation et de la persuasion.

Développer une argumentation


• La phrase suivante est particulièrement longue (on appelle cela une période). Elle permet de développer une argumentation logique.
• Le participe présent « Considérant que » présente un postulat.
• Le verbe d’état est au présent de vérité générale « ils sont les causes » : le préambule s’appuie d’abord sur des vérités éternelles.
• Le lien de cause-conséquence est souligné : « les causes », avant de mettre à jour « le but des institutions politiques ».
• Les constats impliquent une série de CC de but « afin que ».
• Le lien logique « afin que » revient trois fois en tête de proposition (anaphore rhétorique). Chaque proposition cause la suivante.
⇨ Il s’agit de montrer les conséquences pour le bien commun.

Une revendication féminine qui touche toute la nation


• Les différentes occurrences de « droits de l’homme » sont remplacés par « droits de la femme ». Cela modifie le sens des phrases.
• La gradation « l’ignorance, l’oubli ou le mépris » (déjà dans le texte d’origine) insiste l’indignation, mais la déplace contre ceux qui s’opposent aux droits des femmes.
• L’adjectif « seules causes » se trouvait déjà dans le texte d’origine mais change de sens ici : le mépris du droit des femmes est responsable de tout ce qui menace la nation.
⇨ L’article défini pluriel « des malheurs » confirme bien que les injustices faites aux femmes touchent toute la nation..

Dénoncer le déni de justice des hommes envers les femmes


• Le terme de « corruption » se trouve dans la déclaration originale, mais s’adressant ici aux hommes, elle désigne une corruption masculine, qui fait injustice aux femmes.
• Le passé composé « ont résolu » présente une action passée qui a des conséquences dans le présent : « exposer ». Cette déclaration est le fruit d’une volonté très forte.
• Les négations lexicales « inaliénables … incontestables » (présentes dans le texte original) désignent maintenant les droits des femmes.
• De même l’adjectif très fort « sacré » en fait une valeur fondamentale.
⇨ Cette demande de justice favorise une cohésion nationale.

Un discours qui s’adresse à la fois aux hommes et aux femmes


• La métaphore « tous les membres du corps social » prend alors un autre sens : si les classes sociales sont complémentaires, les hommes et les femmes également.
• Les deux sont donc présents dans le pronom « leur rappelle ».
• Jusqu’à la fin du texte « au bonheur de tous » implique bien tous et toutes, conservant une dimension universelle.
• Les mentions de « pouvoir législatif » et « pouvoir exécutif » sont remplacées par « pouvoir des femmes » et « pouvoir des hommes ». Ce sont bien des pouvoirs complémentaires.
⇨ Ce texte revendique de véritables actes politiques.

Un texte fondateur qui a vocation à devenir un acte


• Un énoncé performatif : c’est une parole qui a la valeur d’un acte.
• Ici le titre même du texte est repris « une déclaration solennelle » et répété avec le démonstratif « cette déclaration ».
• L’adjectif « solennelle » la rend à la fois publique et officielle.
• Les CC de temps « sans cesse … désormais … toujours » indiquent qu’après cette déclaration, les choses ne seront plus les mêmes.
• Le subjonctif, mode de l’irréel « en soient plus respectés » dénonce bien une situation qui doit changer.
⇨ Olympe de Gouges appelle à un changement historique, résultat du siècle des Lumières.

Une déclaration qui s’appuie sur des valeurs fortes


• La notion de « respect » s’accompagne d’une notion de légitimité : les actes politiques (au pluriel) sont légitimes tant qu’ils correspondent au « but » (au singulier) fixé par cette déclaration.
• La longue phrase se termine sur le même rythme ternaire qu’au début : « constitution … bonnes mœurs … bonheur de tous ».
• Olympe de Gouges a ajouté les « bonnes mœurs » (mention qui ne se trouvait pas dans la Déclaration originale) le rôle des femmes est fondamentalement culturel.
• Les lois humaines sont responsables d’une harmonie qui prend en compte l’évolution des « mœurs ».
⇨ Olympe de Gouges fait du droit des femmes une conséquence historique du siècle des Lumières qui doit être mise en acte.


Deuxième mouvement :
Une défense effective du droit des femmes



En conséquence, le sexe supérieur, en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.

ARTICLE I
La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

ARTICLE II
Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et surtout la résistance à l’oppression.


Une déclaration par les femmes et pour les femmes


• L’écriture de cette déclaration se présente bien comme une grande « conséquence » de tout le raisonnement qui précède.
• Dans la déclaration originale, « l’Assemblée Nationale » est remplacée ici par « le sexe supérieur » : il s’agit bien d’une déclaration faite par les femmes. Olympe de Gouges se fait leur porte-parole.
• C’est une métonymie courante à l’époque : « le sexe » désigne bien sûr toutes les personnes qui appartiennent au même genre.
• La périphrase « le sexe supérieur » vient revendiquer ce que la femme apporte à la société, et que n’apporte pas l’homme.
⇨ Olympe de Gouges veut montrer le rôle prééminent et fondamental des femmes dans la société.

Une déclaration qui met les femmes au premier plan


• L’équivalence « en beauté comme en courage » donne à la femme des qualités physiques et morales.
• Le « courage » qui relève souvent du registre épique, c’est-à-dire la guerre (domaine masculin) est associé ici aux « souffrances maternelles ».
• Plus loin « les droits naturels de la Femme et de l’Homme » confirment bien que la femme a un rôle prééminent dans la société.
⇨ Les femmes sont premières parce qu’elles sont les premières à contribuer à la société.

Le droit des femmes contribue au bien commun


• Avec la préposition « dans », le complément circonstanciel « dans les souffrances maternelles » est à la fois un temps et un lieu.
• Ces « souffrances maternelles » justifient la supériorité : elles ont enfanté les hommes, ils sont les seuls responsables des destructions.
• L’expression « en présence et sous les auspices de l’Être suprême » se trouvait déjà dans la déclaration d’origine. Il s’agit d’une référence à une conception de dieu issue des Lumières.
• La majuscule à « Droits » leur donne une importance fondatrice.
⇨ Le texte présent se préoccupe uniquement des droits des femmes, mais cela s’explique parce qu’ils favorisent toute la Nation.

Un droit des femmes qui passe d’abord par l’égalité


• Les deux articles sont au présent de vérité générale : « la Femme naît et demeure » puis « le but de toute association politique est ».
• On décèle une progression : « La Femme » au singulier avec la majuscule, objet du premier article, permet ensuite d’aborder directement la question des « associations politiques ».
• Olympe de Gouges a modifié le début du premier article : la liberté et l’égalité de tous passe d’abord par l’égalité entre hommes et femmes.
⇨ Les distinctions de sexe devancent et complètent les distinctions sociales.

Une égalité entre sexes qui complète l’égalité sociale


• La deuxième phrase n’est pas modifiée : mais cela fait des « distinctions sociales » un motif complémentaire.
• Ce contexte fait évoluer le sens de l’adjectif « commune » : dans la société, les classes sociales sont complémentaires, mais les deux sexes le sont aussi.
• L'abolition des privilèges de classe (de l’Ancien Régime) doit conduire à l’abolition des différences entre hommes et femmes.
• Mise en valeur implicite de l’étymologie de « conserver » : en latin cum-servo = surveiller, garder, sauver ensemble.
⇨ Cette vision de la société justifie une lutte constante pour le droit des femmes.

Une dimension philosophique, intemporelle


• Négation lexicale « imprescriptible » : ils ne peuvent être modifiés dans le temps. Le suffixe « -ible » renvoie aux termes « inaliénable … incontestables » du préambule.
• Ces droits sont « naturels » parce qu’ils sont « imprescriptibles » et inversement : la conjonction de coordination « et » exprime ce lien de cause-conséquence réciproque.
• Les deux points et le démonstratif « ces droits » annoncent que la définition de ces droits fait l’objet de toute la déclaration.
• La « conservation » entre en écho avec « oppression » : ce qui est juste de tout temps nécessite cependant un effort pour être gardé.
⇨ La dimension intemporelle et universelle de ces droits n’est pas suivie d’effet s’il n’y a pas de lutte.

Une déclaration qui incarne un engagement et une résistance


• L’énumération « liberté, propriété, sûreté, résistance à l’oppression » est chronologique : la liberté rend la propriété possible. La sécurité en permet la conservation.
• Effet de boucle : la « résistance à l’oppression » permet de conserver la « liberté » acquise dans un premier temps.
• Dans le contexte d’une déclaration des « droits de la femme » la résistance à l’oppression vise en premier lieu l’oppression masculine.
• Cela explique pourquoi Olympe de Gouge ajoute l’adverbe « surtout » : l’oppression appartient au moment présent.
⇨ Établir un droit des femmes est nécessaire avant de défendre sa pérennité.


Conclusion



Bilan


Dans ce préambule, Olympe de Gouges rend bien compte de la nécessité de sa démarche. Sa déclaration du droits des femmes va démontrer qu’elles reposent sur des valeurs universelles.

Mais il s’agit avant tout d’une parole féminine, qui met les femmes au premier plan : revendiquer cette place dans la société, c’est aussi montrer aux hommes le rôle des femmes dans le bien commun.

Ainsi, les grandes valeurs de liberté, d’égalité et de justice, si elles sont intemporelles, nécessitent une véritable lutte politique, d’abord pour les conquérir, ensuite pour les conserver.

Ouverture


Ce texte présente bien des éléments fondateurs pour le féminisme qui s’est développé ensuite. Par exemple, pour Simone de Beauvoir en 1949, l’égalité constitue une condition préalable à toute action :
Il est très difficile à une femme d'agir en égale de l'homme tant que cette égalité n'est pas universellement reconnue et concrètement réalisée.
Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949.



Femme révolutionnaire tenant une plume.

⇨ Olympe de Gouges, 𝘋é𝘤𝘭𝘢𝘳𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘥𝘦𝘴 𝘥𝘳𝘰𝘪𝘵𝘴 𝘥𝘦 𝘭𝘢 𝘍𝘦𝘮𝘮𝘦 𝘦𝘵 𝘥𝘦 𝘭𝘢 𝘊𝘪𝘵𝘰𝘺𝘦𝘯𝘯𝘦 💼 Préambule, articles I et II (extrait au format PDF)